La musulmane peut-elle voyager seule ?

Question :

Puis-je voyager pour me rendre dans un autre pays seule, sachant que je suis une musulmane et que je crois savoir que l'islam demande que la musulmane soit accompagnée par un de ses proches pour voyager.

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Réponse :

La question que vous posez est la question de savoir si la femme musulmane peut voyager seule ou s'il faut qu'elle soit accompagnée de son mari ou d'un mahram (proche parent avec qui elle ne peut jamais se marier) ?

I) A ce sujet, il y a différents Hadîths...

D'un côté des Hadîths interdisent le fait que la musulmane voyage seule.
Ensuite, certaines versions de ces Hadîths mentionnent une interdiction inconditionnelle, sans mention aucune d'une quelconque distance ; ces versions sont rapportées par al-Bukhârî et Muslim. D'autres versions de ces Hadîths disent : "Il n'est pas permis à une femme qui croit en Dieu et au jour dernier de voyager la distance de 1 jour et 1 nuit sans qu'elle soit accompagnée d'un mahram". Dans d'autres versions, il y a "la distance de 2 jours", dans d'autres "la distance de 3 nuits" (rapporté par Muslim).
Il y a par ailleurs un Hadîth qui montre que cela s'applique aussi au pèlerinage : "Une femme ne doit accomplir le pèlerinage qu'en compagnie d'un mahram" (rapporté par Abû 'Awâna, cité dans Fath ul-bârî, tome 4 p. 98).

– D'un autre côté, il y a ce qu'a rapporté al-Bukhârî : Omar, durant la fin de son califat, a autorisé les veuves du Prophète (sur lui la paix) à accomplir le pèlerinage (et donc à voyager de Médine à La Mecque). Et il a dépêché, pour veiller à la bonne marche de leur voyage, Uthmân ibn 'Affân et Abd ur-Rahmân ibn 'Awf (rapporté par al-Bukhârî, n° 1761). Voir des détails supplémentaires à ce sujet in Fat'h ul-bârî, notamment celui-ci : Sawda n'y était pas allée (Fat'h ul-bârî, 4/95-97).

– Enfin, il y a le Hadîth où le Prophète (sur lui la paix), répondant un jour à quelqu'un qui se plaignait de l'insécurité des chemins en Arabie, a parlé d'une époque qui viendrait où la musulmane voyagerait de al-Hîra [alors dans l'empire perse, actuellement en Iraq] jusqu'à la Mecque [en Arabie] (rapporté par al-Bukhârî, n° 3400 ; dans la version rapportée par Ahmad, n° 17796, il est précisé que cette musulmane effectuerait alors ce voyage "sans la protection de quelqu'un" ; cf. Fath ul-bârî 6/749).

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II) Les avis des ulémas ont dès lors été divergents sur le sujet :

– 1) Se fondant sur le premier groupe de Hadîths, plusieurs ulémas sont d'avis qu'il est interdit à la musulmane de voyager seule, quelle que soit la distance qu'elle a l'intention de parcourir. Il faut que son mari (zawj) ou un proche parent (mahram) l'accompagne.

– 2) D'autres ulémas ont émis l'avis que la femme devait être accompagnée pour tout voyage devant couvrir la distance considérée comme "voyage" par certaines écoles juridiques (c'est-à-dire la distance de "48 miles shar'î" : quelques 77 kilomètres et des poussières, ou bien un peu plus de 80 kilomètres : différentes interprétations existent), mais qu'elle pouvait voyager seule si la distance de son déplacement était moindre que ces "48 miles shar'î". Cet avis est celui des ulémas hanafites.

– 3) Se fondant sur le pèlerinage effectué par les veuves du Prophète, plusieurs ulémas de l'école shafi'ite sont d'avis que la musulmane peut voyager pour le pèlerinage sans être accompagnée d'un proche parent (mahram) mais en étant au sein d'un groupe de femmes sérieuses et sures, ce groupe devant accomplir tout le voyage ensemble. (Voir également, pour ce point, ce qu'a écrit Ibn ul-'Arabî et qui est cité dans Nazaryyat ul-maqâssid, pp. 292-293.)

– 4) Enfin, se fondant sur le dernier Hadîth, quelques ulémas pensent que c'est l'insécurité qui est la propriété ayant motivé ('allala) la règle présente dans les premiers Hadîths ; ces derniers, bien qu'inconditionnels (mutlaq), sont donc à comprendre comme se rapportant à (mahmûl 'alâ) la situation prévalant alors en Arabie : l'insécurité. Ces ulémas ont alors émis comme avis que si le pays connaît une sécurité parfaite, semblable à celle que ce dernier Hadîth mentionne, la musulmane peut voyager seule ; et que c'est lorsque le pays n'est pas dans ce cas qu'elle doit impérativement être accompagnée de son mari (zawj) ou d'un proche parent (mahram) pour voyager.
Selon ces ulémas, l'insécurité est donc le motif ('illa) de l'interdiction, pour la musulmane, de voyager seule. Si ce motif est absent, cette interdiction ne s'applique plus, comme le montre le dernier Hadîth.
Ibn Muf'lih relate cet avis de Ibn Taymiyya à propos du voyage de la femme pour le pèlerinage mais aussi pour tout autre acte cultuel.
Ibn Muf'lih cite par ailleurs l'avis de certains ulémas shafi'ites, selon qui le voyage commercial est aussi concerné par cette règle (cf. Fatâwâ mu'âssira, al-Qaradhâwî, 1/350-353).

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III) Un autre point :

J'ai préféré citer les différents avis existant quant à la question qui nous préoccupe plutôt que d'exprimer la justesse de tel avis sur tel autre.

Ce que je rappellerai simplement c'est que l'idée directrice qui se trouve derrière ces règles données par le Prophète (sur lui la paix) et sur la base desquelles ces ulémas ont donné les avis que nous avons vus, n'est pas – comme certains détracteurs de l'islam l'affirment – que pour l'islam la femme serait une perpétuelle mineure, ni qu'on ne pourrait pas lui faire confiance. L'idée dirigeant ces règles est la volonté de protéger la femme contre tout ce qui pourrait lui arriver pendant un voyage, loin des siens.

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IV) En cas de nécessité de voyager seule :

En cas de nécessité reconnue telle, la musulmane peut à l'unanimité voyager seule. Ce cas de nécessité absolue est par exemple celui d'une femme qui avait été faite prisonnière dans un pays ennemi et qui a réussi à s'échapper : il va de soi qu'elle ne va pas attendre d'avoir un mahram pour se déplacer !

Et en cas de : "التعارض بين ارتكاب حسنة والاجتناب عن سيئة" : "opposition entre mettre en pratique une Hassana et se préserver d'une Sayyi'a", ou bien de : "التعارض بين الاجتناب عن سيئة والاجتناب عن سيئة أخرى" : "opposition entre se préserver d'une Sayyi'a et se préserver d'une autre Sayyi'a" :

Par exemple, émigrer d'une Dârul-Khawf est une Hassana, de même que demeurer dans une Dâr ul-Khawf alors qu'on a les possibilités d'en émigrer est une Sayyi'a.
Mais pour une femme qui se trouve dans la Dâr ul-khawf et n'a personne pour l'accompagner jusque dans la Dâr ul-islâm ou la Dâr ul-amn : s'agit-il de se préserver de demeurer dans la Dâr ul-khawf (se préserver d'un interdit) ? ou bien de se préserver de voyager seule (se préserver d'un autre interdit) ("لا يخلون رجل بامرأة، ولا تسافرن امرأة إلا ومعها محرم") ?

C'est ce qui est arrivé à Ummu Kulthûm bint 'Uqba.

Et elle donna préférence à la première option : rester dans la Dâr ul-Khawf lui parut plus grave que devoyager seule. Elle quitta donc La Mecque seule, en direction de Médine. Plus tard, en chemin, le Destin fit qu'elle rencontra la caravane d'un Khuza'ite, qui l'accompagna jusqu'au but de son voyage.

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V) Conclusion :

Je voudrais vous dire aussi qu'en dernier recours, au cas où le voyage serait nécessaire et qu'il n'y aurait aucune possibilité pour qu'un proche parent (mahram) soit présent avec vous, au moins que vous agissiez selon le troisième avis suscité, et qu'il y ait tout un groupe de musulmanes sures et sérieuses qui fassent tout le voyage ensemble.

Quant au quatrième avis, certains savants contemporains comme al-Qara dhâwî pensent qu'il est applicable. Cependant, ceux qui partagent cet avis doivent, avant de pouvoir l'appliquer, étudier de façon sérieuse la situation du pays et de la région où le voyage va s'effectuer (afin de réaliser la tahqîq ul-manât) : y a-t-il vraiment sécurité générale pour la femme, ou pas.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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