Pour une uniformisation du calendrier lunaire des musulmans du monde entier

Question :

Salam aleikum. J'habitais auparavant la France métropolitaine, où le Ramadan débutait en même temps que dans d'autres pays. Maintenant que j'habite la Réunion, je vois que vous autres cherchez à observer par vous-mêmes le croissant lunaire et que vous faites débuter et terminer le mois de Ramadan selon le jour où vous voyez ou bien ne voyez pas le croissant, même si ce faisant vous prenez un ou deux jours de décalage par rapport à d'autres pays. Je pense débuter et terminer le Ramadan dès que l'annonce en sera faite en Métropole. Qu'en pensez-vous ?

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Réponse :

Wa 'alaykum us-salâm wa rahmatullâh.

Répondre à votre interrogation demande que l'on aborde en fait plusieurs points.

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1) Le mois de Ramadan : soit 29, soit 30 jours :

Le Ramadan est le 9ème mois de l'année musulmane. Il est précédé du mois de Cha'bân et suivi du mois de Chawwâl. Les mois musulmans sont lunaires.

La lunaison dure, d'après les calculs actuels, 29 jours 12 heures 44 minutes et 2,8 secondes. Les mois musulmans comportent, d'après les dires du Prophète, soit 29 jours soit 30 jours.

Le Prophète (sur lui la paix) a en effet dit : "صوموا لرؤيته، وأفطروا لرؤيته، فإن غبى عليكم فأكملوا عدة شعبان ثلاثين" : "Commencez le (mois de) jeûne en le voyant [= le croissant], et cessez le (mois de) jeûne en le voyant. Si (le croissant) demeure invisible pour vous, rendez complets le nombre de (jours de) Cha'bân : 30" (rapporté par al-Bukhârî, n° 1810, par Muslim, n° 1081, etc.).
Ce Hadîth montre qu'il s'agit, après le vingt-neuvième jour de Cha'bân, de scruter le ciel pour apercevoir le croissant lunaire qui suit la nouvelle lune. Si le croissant est visible, le mois de Cha'bân prend fin avec vingt-neuf jours et le mois de Ramadan débute immédiatement (en islam, les nuits précèdent les journées). Si par contre le croissant n'est pas visible, le mois de Cha'bân se poursuit avec un trentième jour, puis, après ce trentième jour, le mois de Ramadan commence systématiquement.

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2) Faut-il, pour que le musulman habitant un pays donné commence à jeûner, qu'il ait personnellement vu le fin croissant ?

Non, le seul fait qu'un musulman ou bien un certain nombre de musulmans habitant une région donnée et étant dignes de foi aient vu ce croissant suffit pour que le mois de ramadan commence pour tous les musulmans habitant la région. Un bédouin vint ainsi dire au Prophète qu'il avait vu le croissant du ramadan ; après s'être assuré que l'homme était musulman, le Prophète dit à Bilal d'annoncer qu'ils devaient jeûner le lendemain : "عن ابن عباس قال جاء أعرابى إلى النبى صلى الله عليه وسلم فقال إنى رأيت الهلال. قال: أتشهد أن لا إله إلا الله؟ أتشهد أن محمدا رسول الله؟ قال: نعم. قال: يا بلال أذن فى الناس أن يصوموا غدا" (rapporté par Abû Daoûd, at-Tirmidhî, an-Nassâ'ï).

Suffit-il qu'une seule personne – comme ici un bédouin – ait vu le croissant dans tous les cas de figure (non seulement le ramadan mais aussi les autres mois, et non seulement quand le ciel est nuageux mais aussi quand il est complètement clair) ? Ou bien les choses sont-elles différentes dans ces autres cas ? Et puis, faut-il un témoignage réel, ou une simple information ?
Différentes écoles et différents ulémas présentent des avis divergents sur le sujet. Ces divergences peuvent être vues dans Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, tome 3 pp. 1651-1656, et Nayl ul-awtâr, tome 4 pp. 245-247.

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3) Lorsque le croissant lunaire est visible en un lieu donné de la planète, est-il forcément visible au même moment ou au moins au même jour partout sur toute la planète ?

Cheikh Khâlid Saïfullâh écrit que non : le fait que le croisant puisse être visible en un jour donné et en un lieu donné de la planète n'implique pas qu'il soit visible le même jour en d'autres lieux (Ibâdât aur tchand ahamm jadîd massâ'ïl, p. 33).
Comme me l'a confirmé M. Vignand, astronome réunionnais, les angles étant différents entre la lune, le soleil et la portion de terre sur laquelle les uns et les autres se trouvent – les latitudes et les longitudes entrent en jeu, de même que la saison en cours –, il arrive que le croissant suivant la naissance de la lune puisse théoriquement être vu ici, mais ne puisse absolument pas être vu là.

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4) Si – comme le dit le point 3 – la visibilité du croissant en un lieu donné n'implique pas sa visibilité le même jour partout dans le monde, et que le croissant a été vu concrètement en un lieu donné par le nombre de personnes voulu, remplissant les conditions voulues : le ramadan commencera-t-il alors pour les musulmans de ce lieu donné seulement, ou bien peut-il, doit-il commencer aussi pour l'ensemble des musulmans du monde ?

C'est la question que vous avez posée concrètement. Et il y a divergence entre les savants concernant ce point...

Pour des ulémas comme Ibn Abbâs, al-Qâssim ibn Muhammad, Sâlim ibn Abdillâh, Is'hâq ibn Râhwayh, les shafi'ites, et les ulémas hanafites postérieurs (muta'akkhirûn), la vision du croissant en un lieu donné n'est valable que pour les musulmans de la région.
Se pose alors la question de savoir jusqu'à quel périmètre la vision de ce croissant en un lieu donné est-elle valable ? En d'autres mots : quelle étendue de terre est-elle considérée comme constituant une même région par rapport à la vision du croissant ? Les opinions sont divergentes sur ce point :
--- Certains ulémas sont d'avis que le périmètre de validité de la vision est celui couvrant en toutes directions la distance à partir de laquelle on est considéré comme voyageur (mussâfir) par le droit musulman ;
--- Cheikh Abd ul-Hayy Lucknowî, un grand 'âlim hanafite d'il y a un peu plus d'un siècle, disait que la vue du croissant en un lieu donné serait valable alentour dans le périmètre d'un mois de voyage ;
--- Cheikh Khâlid Saïfullâh pense pour sa part qu'on gardera le principe de Cheikh Lucknowî mais qu'on pourra avoir recours aujourd'hui aux services de géographes et d'astronomes pour établir jusqu'à quel périmètre l'angle de vision du ciel est le même au point que la vision du croissant soit possible le même jour aux mêmes heures (Ibâdât aur tchand ahamm jadîd massâ'ïl, p. 33).
Cheikh Khâlid Saïfullâh relate la synthèse du Majlis-é Tahqîqât-é Shar'iyya, le Conseil pour la Recherche Juridique de Nadwat ul-'ulamâ, à Lucknow, selon laquelle l'Inde, le Pakistan et le Népal forment une même région quant à la vision du croissant : la vision du croissant en un lieu donné de cette région peut théoriquement être appliquée à tout l'espace de cette région. Par contre, toujours selon ce Conseil, la Péninsule arabique et l'Egypte forment une région distincte de celle du subcontinent indien (Idem).

Pour d'autres ulémas – c'est l'avis de la plupart des hanafites et c'était l'avis muftâ bih au sein de l'école hanafite (Ad-Durr ul-mukhtâr, avec Radd ul-muhtâr, 3/363-364, Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, p. 1658, Ibâdât aur tchand ahamm jadîd massâ'ïl, p. 28) –, la vision du croissant par le nombre requis de personnes remplissant les conditions voulues, en un endroit du monde donné, est valable pour les musulmans du monde entier.

Voici un texte souvent cité dans ce débat :
"عن كريب أن أم الفضل بنت الحارث بعثته إلى معاوية بالشام قال فقدمت الشام فقضيت حاجتها. واستهل علىّ رمضان وأنا بالشام، فرأيت الهلال ليلة الجمعة. ثم قدمت المدينة فى آخر الشهر. فسألنى عبد الله بن عباس رضى الله عنهما ثم ذكر الهلال فقال: "متى رأيتم الهلال؟" فقلت: "رأيناه ليلة الجمعة." فقال: "أنت رأيته؟" فقلت: :نعم، ورآه الناس، وصاموا، وصام معاوية." فقال: "لكنا رأيناه ليلة السبت؛ فلا نزال نصوم حتى نكمل ثلاثين أو نراه." فقلت: "أولا تكتفى برؤية معاوية وصيامه؟" فقال: "لا، هكذا أمرنا رسول الله صلى الله عليه وسلم"
:
Kurayb
raconte que Umm ul-Fadhl l'avait envoyé [de Médine, en Arabie,] à Châm [Syrie] auprès de Mu'âwiya (que Dieu les agrée). Il relate : "Je me rendis à Châm et y fis ce pour quoi elle m'y avait envoyé. Le mois de ramadan commença alors que j'étais à Châm. Je vis le croissant du début de ramadan la nuit de vendredi. Je rentrai à Médine dans la fin du mois de ramadan. Abdullâh ibn Abbâs me questionna, puis, parlant du croissant, me dit : "Quand avez-vous vu le croissant ?" – La nuit de vendredi [c'est-à-dire la nuit de jeudi à vendredi]. – L'as-tu vu toi-même ? – Oui. Les gens aussi l'ont vu, ils ont (débuté) le jeûne [dès le lendemain, vendredi matin], et Mu'âwiya aussi." Il me dit : "Mais nous, nous l'avons vu la nuit de samedi [c'est-à-dire la nuit de vendredi à samedi]. Nous n'arrêterons donc pas de jeûner jusqu'à ce que nous complétions trente jeûnes ou voyions le croissant (du nouveau mois)." Je dis : "Ne te suffiras-tu pas du fait que Mu'âwiya l'a vu et a commencé le jeûne [dès vendredi matin] ? – Non, me répondit-il, c'est ainsi que le Prophète nous a ordonné de faire"" (rapporté par Muslim, n° 1087, at-Tirmidhî, n° 693, Abû Dâoûd, n° 2332, an-Nassâ'ï, n° 2111).

Tout tourne autour de cette dernière phrase de Ibn Abbâs : "هكذا أمرنا رسول الله صلى الله عليه وسلم
" : "C'est ainsi que le Prophète nous a ordonné de faire". Qu'est-ce que Ibn Abbâs attribuait ici au Prophète ?

Deux interprétations existent...

Première interprétation : Ibn Abbâs voulait dire que le Prophète avait clairement dit que "chaque région doit avoir sa vision du croissant".

Seconde interprétation : ce que Ibn Abbâs attribuait ici au Prophète était seulement la règle disant qu'il faut voir le croissant pour que le mois de ramadan débute. Ceci est effectivement une parole du Prophète, comme nous l'avons vu plus haut ("Commencez le (mois de) jeûne en le voyant, et cessez le (mois de) jeûne en le voyant"). Selon cette seconde interprétation, c'est uniquement cela que Ibn Abbâs attribuait au Prophète lorsqu'il disait "C'est ainsi que le Prophète nous a ordonné de faire". Par contre, c'est Ibn Abbâs qui a personnellement fait une déduction qui se résume ainsi : étant donné que, selon les termes même du Prophète, le mois débute quand on a vu le croissant, on ne peut pas le faire commencer le jour où nous ne l'avons pas vu dans notre région (voir 'Awn ul-ma'bûd, commentaire du hadîth n° 1087).

Si on retient la première interprétation, alors on est forcément du premier des deux avis que nous avons vus : en effet, car alors ce serait le Prophète lui-même qui a dit que la vision du croissant en un lieu donné n'est visible que pour ce lieu.

Par contre, si on retient la seconde interprétation, c'est seulement l'avis personnel de Ibn Abbâs que de considérer que la vision du croissant lunaire en un lieu donné n'est valable que pour les musulmans de ce lieu.

Les tenants du premier avis soit se fondent sur une parole même du Prophète (si on retient la première interprétation), soit partagent l'avis de Ibn Abbâs sur le sujet (si on retient la seconde interprétation).

Par contre, les ulémas du second avis, eux, considèrent que c'est la seconde interprétation du propos de Ibn Abbâs qui est la bonne, qu'il s'agit donc seulement d'un avis personnel de Ibn Abbâs, et qu'il est possible de faire un effort d'interprétation différent de celui qu'a fait Ibn Abbâs (sans nullement critiquer - ta'n - celui-ci). Voici ce qu'ils pensent : "Lorsque le Prophète (sur lui la paix) a dit : "Commencez le (mois de) jeûne en le voyant [= le croissant], et cessez le (mois de) jeûne en le voyant", il s'est adressé en fait à toute la communauté musulmane, la Umma. Aussi, dès qu'une partie de cette Umma a vu le croissant et en a témoigné selon les règles voulues, le mois de jeûne commence pour la Umma tout entière. La vision du croissant par des musulmans d'un lieu donné est donc valable pour les musulmans de toute la terre."

Voilà donc les raisonnements différents qui sont à l'origine de ces deux avis divergents.

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5) Lequel de ces deux avis appliquer aujourd'hui ?

Cheikh Wahba az-Zuhaylî a donné préférence au second avis, afin, dit-il, que les musulmans du monde entier débutent et terminent le mois de Ramadan partout le même jour (avec seulement le décalage horaire) ("tawhîdan lil-'ibâdah bayn al-muslimîn" : Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, p. 1662).

Cheikh Albânî affirme que c'est ce second avis qui est pertinent ("wa idhâ kâna-r-râjih 'inda-l-'ulamâ' anna hadîtha "sûmû li ru'yatihî..." innamâ huwa 'alâ 'umûmihî, wa annahû lâ yassihhu taq'yîduhû bi-khtilâf il-matâli' (...)"), avant d'ajouter qu'"aujourd'hui il est possible de faire parvenir (la nouvelle) de la vision (du croissant) à tous les pays musulmans, par l'intermédiaire de la radio ou autre chose comparable" (Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 6/253).

Cheikh Ben Bâz a lui aussi donné préférence à l'avis selon lequel le fait que la vision du croissant lunaire a été établie de façon correcte dans un pays musulman a valeur pour les musulmans du monde entier (Majmû' fatâwâ wa maqâlât mutanawwi'a, 15/79).

Muftî Taqî Uthmânî dit quant à lui : "Si tous les musulmans le veulent, alors ils peuvent jeûner le même jour et célébrer Eid le même jour, puisque la vision ayant eu lieu en un lieu est suffisante, et, avec les moyens de communication d'aujourd'hui, il n'est pas difficile de faire parvenir la nouvelle ailleurs avec istifâdha-é khabar" (deeneislam). Seulement le cheikh pense qu'il existe, de la part des autorités saoudiennes, un à peu-près en la matière.

En tous cas, ce second avis, d'unification des musulmans du monde entier sur un seul calendrier, semble très pertinente.

L'adoption de l'autre avis, le premier, entraîne, comme on peut le lire sur le site Oumma.com , que "à titre d’illustration, le 1er shawal 1426, jour de célébration de l’aïd el fitr, correspondait au mercredi 2 novembre 2005 en Libye et au Nigéria ; au jeudi 3 novembre dans 30 pays dont l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, l’Arabie Saoudite et une partie des Etats-Unis ; au vendredi 4 novembre dans 13 pays dont le Maroc, l’Iran, le Bangladesh, l’Afrique du Sud, le Canada, une partie de l’Inde et une partie des Etats-Unis ; et au samedi 5 novembre dans une partie de l’Inde. Cet état des choses n’est nullement exceptionnel, mais se renouvelle chaque mois" (Oumma.com).

La mise en place du second avis se trouve facilitée aujourd'hui, comme l'a noté al-Albânî, par le fait que les moyens actuels de communication permettent désormais des contacts quasi-immédiats entre les différentes régions du monde.

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6) Une objection et sa réponse :

Une objection est ici formulée par certains frères : "Le décalage horaire pose problème, disent-ils. En effet, imaginez que dans un pays X, où le soleil vient de se coucher, le croissant a été observé ; le nouveau mois commence donc ici. Mais comment appliquer cette règle du commencement du nouveau mois à un pays Y, où il est, au même moment, déjà treize heures du lendemain ? Chercher à uniformiser le calendrier islamique, c'est bien, mais il est impossible de déterminer quels sont les pays auxquels la règle de l'application de la vision du croissant s'applique et quels sont ceux auxquels elle ne s'applique pas..."

La réponse à cette objection est que, comme il existe une ligne (imaginaire) de changement de date concernant le calendrier solaire, il en existe une pour le changement de date concernant le calendrier lunaire. Dans l'article du site suscité, on peut ainsi lire qu'"en 1984, un physicien malais, Mohamed Ilyas, a pu tracer au niveau du globe terrestre une ligne de démarcation, ou ligne de date lunaire, à l’ouest de laquelle le croissant est visible le soir du nouveau mois, alors qu’il ne peut être vu à l’est de cette ligne que le soir suivant" (Oumma.com).

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7) Que faire aujourd'hui ?

Aujourd'hui, les deux avis coexistent ici et là :

En France métropolitaine, chez ceux qui se réfèrent à l'avis du CEFR (le Conseil Européen pour la Fatwa et la Recherche, basé en Irlande), c'est le second des deux avis qui est pratiqué : le Ramadan débute dès que le croissant a été observé dans un pays du monde. Il faut cependant que la vision du croissant dans ce pays donné et au moment déclaré ne soit pas considérée impossible sur le plan scientifique (sinon cette déclaration n'est pas prise en compte).

En Inde et dans certains autres pays, c'est le premier avis qui est pratiqué : pour que le Ramadan débute ici, il faut que les musulmans de la région aient vu le croissant (le fait que le croissant ait été vu dans d'autres régions est valable pour les musulmans de ces autres régions, mais pas pour les musulmans d'ici). Sans conditionner totalement (comme l'a fait le CEFR) l'acceptation des témoignages de la vision du croissant à leur possibilité par rapport aux calculs astronomiques et géographiques, Cheikh Khâlid Saïfullâh écrit que ces prévisions scientifiques peuvent être prises en compte jusqu'à une certaine mesure par le juge musulman (qâdhî) qui décrètera le début ou la fin du Ramadan (voir Ibâdât aur tchand ahamm jadîd massâ'ïl, p. 26). A l'île de La Réunion, où la majorité des musulmans est d'origine indienne, c'est cet avis qui est appliqué et vécu depuis que les musulmans s'y sont installés, il y a plus d'un siècle.

Vous dites que vous habitiez la France métropolitaine et que vous habitez maintenant la Réunion ; et vous me demandez ce que je pense que vous devriez faire.

Il viendra inshâ Allâh un jour où les musulmans de La Réunion seront prêts, de même que les musulmans du monde entier, à adopter l'avis originel de l'école hanafite, avis selon lequel la vision du croissant en un lieu donné est valable pour toute la Umma. J'espère que vienne ce jour, et ce au égard aux arguments évoqués plus haut au point 5. Mais pour le moment nous n'en sommes pas encore là.

Et pour le moment il est impératif de considérer le début et la fin du mois du ramadan comme le font les autres musulmans de la contrée où on habite.

Car si les musulmans de Métropole suscités se basent sur un des avis des ulémas, ceux de la Réunion se basent eux aussi, comme nous l'avons vu, sur un des avis des ulémas. Or Abû Hurayra rapporte que le Prophète (sur lui la paix) a dit : "الصوم يوم تصومون؛ والفطر يوم تفطرون؛ والأضحى يوم تُضَحّون" : "Le (jour du début du) jeûne est le jour où vous (débutez le) jeûne. (Le jour de la Eid) al-Fitr est le jour où vous cessez de jeûner. Et (le jour de la Eid) al-Adh'hâ est le jour où vous accomplissez le sacrifice" (rapporté par at-Tirmidhî, n° 697, Ibn Mâja, n° 1660 ; une version voisine est rapportée par Abû Dâoûd, n° 2324).
Après avoir rapporté ce Hadîth, at-Tirmidhî a relaté d'un homme de science qu'il l'a interprété comme suit : "وفسر بعض أهل العلم هذا الحديث فقال إنما معنى هذا أن الصوم والفطر مع الجماعة وعظم الناس" : "C'est-à-dire que le (début du) jeûne et la fin du jeûne doivent être faits avec le groupe et la quantité des gens" (Jâmi' ut-Tirmidhî). D'ailleurs Aïcha a rapporté ce hadîth ainsi : "الفطر يوم يفطر الناس؛ والأضحى يوم يضحى الناس" (at-Tirmidhî).
As-Sindî écrit quant à lui en commentaire de ce Hadîth : "والظاهر أن معناه أن هذه الأمور ليس للآحاد فيها دخل وليس لهم التفرد فيها؛ بل الأمر فيها إلى الإمام والجماعة ويجب على الآحاد اتباعهم للإمام والجماعة" : "Apparemment le sens de ce (Hadîth) est que ces choses, les individus n'ont pas de prérogatives à leur sujet, et ils ne doivent pas s'individualiser par rapport à elles ; la décision appartient à leur sujet au chef et au groupe ("jamâ'ah") ; il est obligatoire aux individus de suivre (à leur sujet) le chef et le groupe" (Hâshiyat us-Sindî 'alâ Sunan Ibn Mâja).
Al-Khattâbî commente ainsi ce Hadîth : "إن الخطأ مرفوع عن الناس فيما كان سبيله الاجتهاد، فلو أن قوما اجتهدوا فلم يروا الهلال إلا بعد ثلاثين فلم يفطروا حتى استوفوا العدد ثم ثبت عندهم أن الشهر كان تسعا وعشرين فإن صومهم وفطرهم ماض لا شيء عليهم من وزر أو عيب، وكذلك هذا في الحج إذا أخطئوا يوم عرفة فإنه ليس عليهم إعادته" : "L'erreur est pardonnée là où il y a un effort d'interprétation à faire. Si des musulmans ont fait l'effort, n'ont pas vu le croissant et ont continué à jeûner jusqu'à avoir complété 30 jours, puis ils découvrent que le mois avait été de 29 jours, alors leur jeûne et leur jour de fin du jeûne sont valables ; ils n'ont pas de péché ni de reproche" (cf. Tuhfat ul-ahwadhî).

Il s'agit donc de débuter le ramadan avec "le groupe et la quantité des gens". Or, nous avons vu que d'après l'avis de Ibn Abbâs – c'est un des deux avis –, chaque localité constitue "un groupe" de musulmans quant à la validité de la vision du croissant lunaire.

Où que vous soyez, débutez donc le mois de Ramadan en même temps que les coreligionnaires de votre localité, et célébrez-en la fin en même temps qu'eux aussi. Si, comme nous l'avons vu plus haut, Ben Bâz a donné préférence à l'avis selon lequel la vision du croissant en un lieu donné est valable pour les musulmans du monde, parallèlement il a dit lui aussi que si les ulémas du pays où un musulman donné se trouve n'agissent pas selon cet avis mais selon l'autre avis (selon lequel chaque région a son propre calendrier), alors ce musulman débutera le mois de ramadan et le terminera en suivant ce que font les musulmans du pays où il se trouve (Majmû' fatâwâ wa maqâlât mutanawwi'a, 15/81-82 ; 95). Cela est valable également pour le personnel diplomatique saoudien travaillant par exemple au Pakistan (Ibid., 15/99).

Faites de même pour les autres actions liées à d'autres dates du calendrier musulman (fête du sacrifice, pratique de ce sacrifice, mais aussi jeûne du 9 dhu-l-hijja, jeûne du 10 muharram, etc.).

Un jour viendra inshâ Allâh où les musulmans du monde entier auront le même calendrier, et ce en application de l'avis originel de l'école hanafite, selon lequel la vision du croissant en un lieu donné est valable pour toute la Umma. Mais, n'en étant pas encore là pour le moment, il faut faire preuve de la patience et de la souplesse requises.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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A lire en complément de cet article :

Peut-on avoir recours au calcul astronomique pour établir les dates du calendrier musulman ?

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