Se joindre à une armée qui agit pour l'injustice, est-ce autorisé ? est-ce excusé ?

I) Tuer un innocent parce qu'on subit la contrainte (ik'râh) par menace de mort (on nous a dit ainsi : "Si tu ne le tues pas, c'est toi qui seras tué") :

Tuer cet innocent n'est pas autorisé malgré la contrainte et malgré la possible mise à exécution de cette contrainte.

Il y a consensus (ijmâ') des ulémas sur ce point sujet (nous avons fourni les références dans notre article consacré à la contrainte, ik'râh).

-
II) Mais, sans même tuer les innocents d'en face, qu'en est-il de faire partie des soldats d'une armée menant une guerre que notre éthique de musulman juge "injuste" ?

Cela se dit : "تكثير سواد الجيش الظالم".

Est-ce donc autorisé, ou est-ce strictement interdit ?

Deux textes se présentent à nous sur le sujet...

A) Il y a ici un propos (athar) de Ibn Abbâs qui dit :

"عن أبي الأسود، قال: قطع على أهل المدينة بعث، فاكتتبت فيه، فلقيت عكرمة فأخبرته، فنهاني أشد النهي؛ ثم قال: أخبرني ابن عباس: "أن أناسا من المسلمين كانوا مع المشركين، يكثرون سواد المشركين على رسول الله صلى الله عليه وسلم؛ فيأتي السهم فيرمى فيصيب أحدهم فيقتله، أو يضربه فيقتله، فأنزل الله تعالى: {إن الذين توفاهم الملائكة ظالمي أنفسهم}" :
"Des musulmans se trouvaient avec les Polythéistes (mushrikûn), ils augmentaient le groupe des Polythéistes face au Prophète. Une flèche venait, était lancée, touchait l'un d'eux et le tuait ; ou le frappait et le tuait. Dieu révéla alors :
"إِنَّ الَّذِينَ تَوَفَّاهُمُ الْمَلآئِكَةُ ظَالِمِي أَنْفُسِهِمْ قَالُواْ فِيمَ كُنتُمْ قَالُواْ كُنَّا مُسْتَضْعَفِينَ فِي الأَرْضِ قَالْوَاْ أَلَمْ تَكُنْ أَرْضُ اللّهِ وَاسِعَةً فَتُهَاجِرُواْ فِيهَا فَأُوْلَئِكَ مَأْوَاهُمْ جَهَنَّمُ وَسَاءتْ مَصِيرًا" : "Ceux que les anges prennent alors qu'ils commettent injustice sur eux-mêmes, ils leur disent : "En quoi étiez-vous ?" Ils disent : "Nous étions considérés faibles sur la terre." Ils disent : "La Terre de Dieu n'était-elle pas vaste de sorte que vous y émigriez ?" Ceux-là, leur refuge sera la Géhenne. Et quelle mauvais lieu de devenir !" [Coran 4/97]"
(ce propos de Ibn Abbâs est rapporté par al-Bukhârî, 4320, 6674). Sur le 6674, al-Bukhârî a titré : "باب من كره أن يكثر سواد الفتن والظلم" (Sahîh ul-Bukhârî, Kitâb ul-fitan).

(La suite du passage coranique se lit ainsi :
"إِلاَّ الْمُسْتَضْعَفِينَ مِنَ الرِّجَالِ وَالنِّسَاء وَالْوِلْدَانِ لاَ يَسْتَطِيعُونَ حِيلَةً وَلاَ يَهْتَدُونَ سَبِيلاً؛ فَأُوْلَئِكَ عَسَى اللّهُ أَن يَعْفُوَ عَنْهُمْ وَكَانَ اللّهُ عَفُوًّا غَفُورًا"
: "Sauf ceux qui étaient faibles, hommes, femmes et enfants, ne trouvant pas de moyen et ne trouvant pas de voie ; eux, Dieu les excusera. Dieu Qui excuse, Qui pardonne" : Coran 4/98-99.)

Ibn Hajar a relaté, sur la foi de at-Tabarî et de Ibn ul-Mundhir, un autre récit, toujours de Ibn Abbâs :
"وفي رواية عمرو بن دينار عن عكرمة عن بن عباس عند بن المنذر والطبري: كان قوم من أهل مكة قد أسلموا وكانوا يخفون الإسلام؛ فأخرجهم المشركون معهم يوم بدر؛ فأصيب بعضهم. فقال المسلمون: "هؤلاء كانوا مسلمين فأُكْرِهُوا، فاستغفِرُوْا لهم." فنزلت. فكتبوا بها إلى من بقي بمكة منهم وأنهم لا عذر لهم"
:
Ici il est dit que des Mecquois devenus musulmans avaient choisi de rester à La Mecque, dissimulant qu'ils avaient accepté la foi musulmane. Les Polythéistes mecquois les emmenèrent avec eux lors de Badr ; et certains d'entre eux furent alors tués par l'armée musulmane. Ayant appris plus tard qu'Untel et Untel s'étaient en fait convertis très discrètement à l'islam, les musulmans (de Médine) dirent : "Ils étaient musulmans, ils ont été contraints ("uk'rihû"). Demandez pardon pour eux". Ce verset fut alors révélé ; ils l'envoyèrent par écrit à ceux qui, eux aussi, restaient par choix à La Mecque, leur disant qu'il n'y avait pas d'excuse pour eux [quant au fait de demeurer à La Mecque] (...)" (Fat'h ul-bârî 8/332).
Cet autre récit montre que ceux qui ont été ainsi contraints de se joindre à cette armée étaient eux aussi fautifs, car n'ayant pas émigré d'un pays en guerre contre le Prophète (Dâr ul-harb) alors qu'en ayant eu la possibilité.

-
B) Pourtant, il y a par ailleurs le hadîth suivant du Prophète (sur lui soit la paix) :

"عن عائشة، قالت: عبث رسول الله صلى الله عليه وسلم في منامه، فقلنا: يا رسول الله صنعت شيئا في منامك لم تكن تفعله، فقال: "العجب إن ناسا من أمتي يؤمون بالبيت برجل من قريش، قد لجأ بالبيت، حتى إذا كانوا بالبيداء خسف بهم." فقلنا: "يا رسول الله إن الطريق قد يجمع الناس." قال: "نعم، فيهم المستبصر والمجبور وابن السبيل؛ يهلكون مهلكا واحدا، ويصدرون مصادر شتى، يبعثهم الله على نياتهم" :
"Etonnant est le fait que des gens de ma Umma se dirigeront vers la Maison [= la Ka'ba] pour (s'en prendre) à un homme des Quraysh qui aura pris refuge auprès de la Maison. Puis, lorsqu'ils seront dans un lieu désertique, ils seront engloutis."

On lui dit alors : "Le chemin rassemble parfois les gens !"
Le Prophète répondit à cette remarque ainsi : "Oui. Il y aura parmi eux celui qui agit avec clairvoyance [= en connaissance de cause], celui qui est contraint ("al-majbûr"), et celui qui voyage. Ils seront tous détruits en une fois. (Mais) ils reviendront de façons différentes : Dieu les ressuscitera selon leurs intentions" (relaté par Aïcha, rapporté par Muslim, 2884).

Le même hadîth, relaté par une autre personne : "عن أم سلمة، قالت: ذكر النبي صلى الله عليه وسلم الجيش الذي يخسف بهم، فقالت أم سلمة: "يا رسول الله لعل فيهم المكره؟" قال: "إنهم يبعثون على نياتهم" (relaté par Ummu Salama, rapporté par at-Tirmidhî, 2071, Ibn Mâja, 4065).

-
Entre ces deux textes, il y a apparemment une contradiction (ta'ârudh) :

En effet :

la circonstance de révélation du verset du Coran 4/97, relatée par Ibn Abbâs (A), montre que le fait que des musulmans aient été contraints (majbûr, muk'rah) de se joindre à l'armée opérant pour l'injustice et contre le bien n'empêche pas qu'ils ont quand même commis un péché grave ;

alors que le hadîth du Prophète, sur lui soit la paix, (B) dit d'hommes qui ont été contraints (majbûr, muk'rah) de se joindre à une armée opérant pour l'injustice (zâlim) fait qu'ils n'auront pas le péché de s'être joints à cette armée.

-
Comment résoudre cette apparente contradiction ?

Ibn Taymiyya écrit ceci :

"وعلى من اكره على الخروج في العساكر الظالمة مثل ان يكره المستضعفون من المؤمنين على الخروج مع الكافرين لقتال المؤمنين كما اخرج المشركون عام بدر معهم طائفة من المستضعفين؛ فهؤلاء:

إذا امكنهم ترك الخروج بالهجرة او بغيرها [فلم يهاجروا]، فهم مفتونون [أي فَهُمْ قد فُتِنُوا]. وفيهم نزل قوله تعالى "إن الذين توفاهم الملائكة ظالمي انفسهم قالوا فيما كنتم قالوا كنا مستضعفين في الارض قالوا الم تكن ارض الله واسعة فتهاجروا فيها"، لأنهم فعلوا المحرم مع القدرة على تركه. وقد روى البخاري في صحيحه عن ابي الاسود قال: قطع على اهل المدينة بعث فاكتتبت فيه فلقيت عكرمة فأخبرته فنهاني اشد النهي ثم قال اخبرني ابن عباس أن اناسا من المسلمين كانوا مع المشركين يكثرون سواد المشركين على رسول الله صلى الله عليه وسلم فيأتى السهم فيرمي به فيصيب احدهم فيقتله او يضربه فيقتله، فأنزل الله: "إن الذين توفاهم الملائكة ظالمي أنفسهم.

وأما إذا كانوا غير قادرين على الترك بحيث لو لم يخرجوا لقتلهم المشركون ونحو ذلك، فهؤلاء غير مأثومين في الآخرة لما روى ان النبي صلى الله عليه وسلم قال: "يغزو هذا البيت جيش من الناس فبينما هم ببيداء من الارض اذ خسف بهم." فقالت ام سلمة: "ففيهم المكره يا رسول الله؟" قال: "يحشرون على نياتهم"
(cf. Al-Istiqâma, 2/339-341).

En vertu de ce qu'il a écrit là :

Le hadîth (B) concerne ceux qui n'avaient réellement pas la capacité d'émigrer et qui ont été enrôlés de force (c'est-à-dire ont été contraints, par menace de mort ou chose de niveau suffisant, à rejoindre les rangs de l'armée opérant pour l'injustice (zâlim)) : eux sont excusés.

Tandis que le propos de Ibn Abbâs avec la circonstance de révélation du verset (A), lui, concerne :
--- ceux des musulmans qui se sont joints à l'armée menant une guerre injuste (zâlim), sans avoir subi de contrainte qui soit prise en considération (bi ghayri ik'râhin  mu'tabarin shar'an) : ces musulmans se sont joints à cette armée par recherche de maslaha (crainte de mal se faire voir, d'être critiqué ouvertement, et autres cas qui ne constituent pas du ikrâh shar'î), tout en n'étant pas d'accord, en leur cœur, avec ce que cette armée faisait : ces musulmans là ont commis un grand péché ;
--- ceux des musulmans qui avaient la capacité d'émigrer mais ne l'avaient pas fait et étaient restés sur place, jusqu'à ce que les Polythéistes mecquois les enrôlent de force (c'est-à-dire les contraignent à se joindre à eux et à faire partie de leur armée contre le Prophète). Ces musulmans là furent fautifs d'avoir fait partie de cette armée, même s'ils y furent contraints : car ils auraient dû émigrer quand ils en avaient la possibilité, vu que l'émigration était obligatoire de La Mecque.

-
En résumé...

- A) Le propos de Ibn Abbâs relatant la circonstance de révélation du verset du Coran, qui applique le blâme du verset à ceux qui grossissent les rangs de l'armée zâlim, concerne :

--- A.a) les musulmans qui se joignent à telle armée alors qu'il n'y a pas un cas avéré de ik'râh shar'î, les désagréments que leur causerait le fait qu'ils ne s'y joignent pas n'atteignant pas le niveau "ik'râh shar'î" ;

--- A.b) les musulmans sur qui il y a eu un ik'râh shar'î pour qu'ils se joignent à l'armée (menace de mort s'ils ne s'y joignent pas, ou menace d'emprisonnement d'après les ulémas qui considèrent cela et dans un cas de figure pareil comme étant un cas de ik'râh mu'tabar), mais :
----- A.b.a) qui pouvaient alors échapper à cela en émigrant de ce pays et n'en ont rien fait, ayant préféré demeurer sur place. Cela ressort de la circonstance de révélation relatée par Ibn Abbâs et citée plus haut en premier ;
----- A.b.b) ou qui étaient depuis auparavant dans l'obligation d'émigrer de ce pays et, bien qu'en ayant eu alors la possibilité de le faire, ne l'avaient pas fait, jusqu'à ce que cela leur est tombé dessus. Cela ressort quant à lui de la circonstance de révélation relatée par Ibn Abbâs et citée par plus haut en second, sur la foi de Ibn Hajar.

-
- B) Le hadîth du Prophète, qui enlève tout péché de ces musulmans s'étant joints à l'armée à contrecœur, concerne :

--- les musulmans qui ont subi un ik'râh shar'î (puisqu'y figure le terme "al-majbûr" / "al-muk'rah") et n'avaient pas la possibilité d'émigrer, ni alors, ni auparavant (bien qu'étant, même alors, dans l'obligation de le faire) (cela se comprend par opposition – qiyâs ul-'aks –, à la lumière du propos de Ibn Abbâs).

Cependant, même dans ce cas ces musulmans n'ont pas le droit de tuer un homme du camp adverse (puisque nous parlons d'une guerre qui est injuste d'après les principes de l'islam). En effet, ce qui a été dit ici concerne seulement le fait de se joindre à l'armée, pas de viser avec des armes les innocents du camp d'en face, ni d'aider à les tuer (par des renseignements ou des conseils prodigués en la matière). Nous avions parlé de cela en tout début d'article.

-
Quand on parle de l'interdiction de se joindre à une armée zâlim, le critère pour déterminer ce qui est injuste est que la guerre que cette armée mène constitue du zulm d'après les principes éthiques de l'islam. Or cela peut concerner l'attaque contre des musulmans comme l'attaque contre des non-musulmans.

-
Dans les pays occidentaux, en général il existe une clause d'objection de conscience, permettant aux citoyens qui ont des principes éthiques avec lesquels la guerre que mène leur pays entre en conflit, ne pas participer à celle-ci malgré la mobilisation générale.

Les chrétiens qui sont du courant "Témoins de Jéhovah" se présentent comme étant systématiquement "objecteurs de conscience", car opposés à toute forme de conflit armé.
Les musulmans, si un jour survenait une guerre qu'ils jugeraient, d'après les principes éthiques de l'islam, injuste, peuvent eux aussi, et doivent, faire jouer cette clause.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly, PDF & Email