Les différents niveaux d'intention (درجات إرادة العمل)

Question :

J'ai lu, dans le premier chapitre de Riyâd us-sâlihîn, deux hadîths qui me paraissent contradictoires : l'un dit que celui qui avait fait l'intention de faire une mauvaise action puis n'a pas fait celle-ci, Dieu n'inscrira pas à son passif cette mauvaise action ; l'autre dit que celui qui avait l'intention de tuer quelqu'un sera puni par Dieu dans l'au-delà même s'il n'avait ensuite pas pu le tuer mais avait au contraire été tué par lui. Avoir eu l'intention de faire une mauvaise action entraînera-t-il l'inscription de cette mauvaise action à notre passif, oui ou non ?

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Réponse :

En fait ces deux Hadîths ne se contredisent pas ; simplement ils parlent de niveaux différents dans la force de l'intention...
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1, 2 et 3) Il y a trois niveaux de faible intention, trois cas de velléités :
– il y a le "hâjis", l'intention qui surgit de façon fugitive dans l'esprit et disparaît immédiatement ;
– il y a le "khâtir", l'intention faible, qui vient, reste un court instant dans l'esprit comme éventualité, et disparaît ;
– et il y a le "hadîth un-nafs", où la personne hésite et évalue les deux possibilités : faire l'acte ou ne pas faire l'acte, et où, cependant et à la différence du cas 2, elle ne donne préférence à aucune des deux mais reste indécise.

Ces trois cas ne constituent en eux-mêmes ni bonne action ni péché.

C'est seulement si on fait l'acte de bien qu'on avait eu la velléité de faire qu'il sera inscrit qu'on a fait une bonne action ; de même, c'est si on fait l'acte de mal qu'on avait eu la velléité de faire qu'il sera inscrit qu'on a fait un péché (Dalîl ul-fâlihîn, 1/83). Le Prophète a dit : "Dieu a pardonné aux gens de ma communauté ce que leur âme leur suggère, tant qu'ils n'agissent pas en fonction et ne l'expriment pas par la parole" (rapporté par al-Bukhârî, 4968, Muslim, 127).
La dernière proposition subordonnée du Hadîth signifie que le fait d'agir selon la faible intention qu'on avait eue rapportera une rétribution pour l'acte ; elle ne signifie pas que dans le cas où l'on a agi en fonction de la faible intention, on aura une rétribution pour cette faible intention elle-même (Dalîl ul-fâlihîn, 1/83).
Agir en fonction, cela concerne la mauvaise action que l'homme pourrait commettre à l'extérieur, comme boire de l'alcool, etc.
Exprimer par la parole, cela concerne la fausse croyance (que l'homme pourrait exprimer) ou la mauvaise pensée au sujet d'une personne (que l'homme pourrait communiquer à un tiers).

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4) Il y a un niveau qui est plus élevé que la velléité mais moindre que la résolution : c'est le "hamm" : "J'ai l'intention de faire tel acte" :

Cela veut dire avoir fait son choix entre faire et ne pas faire l'acte, et donc avoir choisi de le faire, mais sans être allé jusqu'à la résolution et en ayant gardé une faible éventualité de délaisser l'acte.

C'est ce niveau d'intention qui est concerné par le Hadîth : "عن ابن عباس رضي الله عنهما، عن النبي صلى الله عليه وسلم، فيما يروي عن ربه عز وجل قال: قال: "إن الله كتب الحسنات والسيئات ثم بين ذلك، فمن هم بحسنة فلم يعملها كتبها الله له عنده حسنة كاملة، فإن هو هم بها فعملها كتبها الله له عنده عشر حسنات إلى سبع مائة ضعف إلى أضعاف كثيرة، ومن هم بسيئة فلم يعملها كتبها الله له عنده حسنة كاملة، فإن هو هم بها فعملها كتبها الله له سيئة واحدة" : "Celui qui a l'intention de faire une bonne action puis ne la fait pas, Dieu écrit en sa faveur une bonne action complète ; et s'il en a l'intention puis la fait, Dieu écrit en sa faveur dix bonnes actions, plus à ce qui est multiplié par sept cents, voire plus encore. Et si l'homme fait l'intention de faire une mauvaise action puis décide de ne pas la faire, Dieu écrit pour lui une bonne action ; et s'il fait la mauvaise action, Dieu écrit à son passif une seule mauvaise action" (al-Bukhârî, 6126, Muslim, 131).

Dans le cas où il fait la bonne action dont il a eu l'intention, c'est à l'origine une bonne action qui est inscrite à son actif ; mais étant donné que, à la condition du minimum de sincérité voulue, une bonne action est inscrite en étant multipliée par dix, ce sont dix bonnes actions qui sont inscrites à son actif ; et si sa sincérité est de haut niveau, ce qui est inscrit en sa faveur est multiplié par dix, voire plus encore en cas de très grande pureté de l'intention (ikhlâs).

Et au cas où il ne fait pas la mauvaise action qu'il avait eu l'intention de faire, est-il nécessaire, pour qu'il voit s'inscrire une bonne action, que ce soit à cause du souvenir de Dieu qu'il a renoncé à faire la mauvaise action (alors que s'il a l'avait délaissée pour un tout autre motif, fatigue, par exemple, alors il n'aurait pas une bonne action, même s'il n'aurait alors pas non plus de péché pour sa seule mauvaise intention du départ, car il s'agissait d'une intention de ce niveau 2 seulement) ? ou bien n'est-ce pas nécessaire ?
Certains ulémas pensent que cela est nécessaire, vu que dans un Hadîth il est précisé que Dieu dit : "Et s'il la délaisse à cause de Moi, alors..." (cf. Fat'h ul-bârî 11/396, Dalîl ul-fâlihîn, 1/82).

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5) Enfin, le niveau le plus élevé dans les intentions est le "'azm" : "J'ai pris la résolution de faire tel acte" :

Prendre la résolution de faire tel acte de bien constitue déjà une bonne action ; et si on passe ensuite à l'acte, cela constitue une bonne action supplémentaire.
Prendre la résolution de faire tel acte de mal constitue déjà un péché, même si on n'est ensuite pas passé à l'acte ; et si on fait l'acte qu'on avait pris la résolution de faire, cela constitue un péché supplémentaire (Dalîl ul-fâlihîn, 1/76).

C'est ce niveau de l'intention qui est concerné par les termes du Hadîth que vous avez cités, selon lesquels "celui qui a tué et celui qui a été tué seront dans la géhenne" ; Abû Bakra s'en étonna : "Celui qui a tué, d'accord, mais pourquoi aussi celui qui a été tué ?" ; le Prophète expliqua : "Il avait le désir de tuer l'autre" (rapporté par al-Bukhârî, 31, Muslim, 2888). Il s'agit bien d'une résolution que même celui qui a été tué avait prise, et il sera donc rétribué en fonction. Il faut cependant noter que, même si elle constitue aussi un péché, la résolution seule est d'un degré moindre que l'acte proprement dit (Dalîl ul-fâlihîn, 1/83, Fat'h ul-bârî 11/397).
Il faut ici noter que, comme l'a écrit an-Nawawî, lorsque le Hadîth dit que ces deux hommes seront "dans la géhenne", cela signifie en fait : "ils ont fait un acte capable de les envoyer dans la géhenne" temporairement, et non qu'ils y seront forcément (Shar'h Muslim).

Rappelons ici que le fait d'avoir pris la ferme résolution de faire un péché puis, juste avant de commettre celui-ci réellement, le délaisser par crainte de Dieu, cela constitue une bonne action. En témoigne le Hadîth où on lit le récit des trois personnes bloquées dans une caverne et dont l'une invoqua Dieu en relatant avoir délaissé l'adultère par crainte du Créateur alors même qu'il était sur le point de la commettre. Par ailleurs, un tel cas de figure amène en général un regret de la résolution qu'on avait prise, et constitue par là-même un repentir, wallâhu A'lam.

Il faut également noter que, comme l'a écrit an-Nawawî, le Hadîth de Abû Bak'ra évoque le cas où la personne n'avait aucune raison reconnue comme telle de vouloir mettre fin à la vie de l'autre (Shar'h Muslim).
Par contre, dans le cas où un homme innocent est attaqué par un homme qui lui dit en vouloir à sa vie, il a beau le raisonner maintes fois, l'autre le roue de coups, puis l'attaque avec une arme ; il n'a alors d'autre choix de celui de prendre la résolution de tuer pour se défendre : dans ce cas ne s'applique pas à lui ce Hadîth-ci mais plutôt le Hadîth qui traite des cas de légitime défense (et qui est rapporté par Muslim, n° 140) ; il faut cependant que le cas de légitime défense soit avéré.

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Deux points supplémentaires :

Cet article parlait des différents niveaux dans la force de l'intention que quelqu'un peut avoir.
La sincérité de l'intention (faire l'action avec réellement comme mobile la volonté de se rapprocher de Dieu) est, elle, autre chose encore : nous en avons parlé dans un autre article.

La force de l'intention et la sincérité dans l'intention sont deux choses qui relèvent de ce que Dieu – et non un humain – peut connaître.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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