Le propos "mud'raj", "incorporé" au texte d'un Hadîth

En islam, la Sunna constitue la seconde source, après le Coran (cliquez ici pour en savoir plus). Il s'agit de l'ensemble des Hadîths, lesquels ont pour origine le Prophète (sur lui la paix).

Dieu, ayant voulu que les propos du Prophète soient considérés comme seconde source, a veillé à ce qu'ils soient retransmis. Cependant, l'ensemble de ce qui est rapporté comme hadîth n'est pas comme le texte du Coran. Ibn Abbâs l'avait dit à son époque, "(…) L'ensemble des Hadîths n'est pas – comme l'est le Coran – regroupé en un seul livre, consigné (…)" (ad-Dârimî, propos n° 600). Or, il est arrivé au cours des temps ayant précédé la consignation et la critique systématiques des Hadîths qu'un musulman ait volontairement, par manque de piété et de moralité ou autre, inventé un propos et l'ait attribué au Prophète. D'autres fois il est arrivé qu'un musulman doté d'une faible mémoire ait répété de façon erronée un Hadîth qu'il avait entendu être relaté de façon correcte. (Cliquez ici et ici pour en savoir plus).

Il est également arrivé que, relatant un hadîth à d'autres musulmans, un transmetteur a ajouté un petit développement à la fin du propos du Prophète qu'il relatait, ou une petite introduction au début de ce propos, ou encore un commentaire au milieu ou à la fin de ce propos. Un des transmetteurs postérieurs relate alors le propos qu'il a entendu du transmetteur précédent sans préciser qui en est l'auteur, en sorte que, à lire le texte du Hadîth et du commentaire, on se demande si le tout a été prononcé par le Prophète ; et, quelques générations plus tard, il arrive qu'un autre retransmetteur croie effectivement que le hadîth est constitué du tout. On appelle ce phénomène "id'râj" ("incorporation"), et le commentaire incorporé à tort : "mud'raj ul-matn" ("propos incorporé dans le texte du hadîth"). Les spécialistes du Hadîths, dans leurs efforts pour distinguer l'authentique du non-authentique parmi l'ensemble de ce qui est attribué au Prophète, ont également porté leur attention sur la nécessité de distinguer ces mots incorporés du Hadîth véritable.

Ces spécialistes parviennent à cerner les propos "mud'raj" par le moyen, entre autres, de la comparaison entre les différentes narrations, ou de l'établissement d'une contradiction par rapport à d'autres textes établis (cf. par exemple Taysîr Mustalah il-hadîth, pp. 103-106).

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A) Un exemple de distinction par comparaison entre les différentes narrations :

Abû Hurayra rapporte du Prophète qu'il a dit : "La meilleure aumône est celle qui laisse une suffisance. La main d'en haut est meilleure que celle d'en bas. Et commence par ceux dont tu as la charge. La femme dit : "Soit tu me donnes mon dû, soit tu divorces de moi". L'esclave dit : "Nourris-moi et emploie-moi." L'enfant dit : "Nourris-moi, à qui me confieras-tu (sinon) ?"

Il est des transmetteurs qui ont cru que le tout a été prononcé par le Prophète : il s'agit des transmetteurs de la chaîne de narration : "Muhammad ibn 'Ajlân rapporte de Zayd ibn Aslam qui rapporte de Abû Sâlih qui rapporte de Abû Hurayra" (voir Ahmad 10437 ; Ibn Hajar en a fait état dans Fat'h ul-bârî sur le hadîth n° 5040).

Or le propos du Prophète se limite aux trois premières phrases ("La meilleure aumône est celle qui laisse une suffisance. La main d'en haut est meilleure que celle d'en bas. Et commence par ceux dont tu as la charge"), le reste n'est qu'un développement personnel de Abû Hurayra.

Comment peut-on affirmer ceci ? Parce que cela est spécifié à la fin d'une autre relation du même Hadîth : al-A'mash rapporte de Abû Sâlih qui rapporte de Abû Hurayra qui rapporte du Prophète qu'il a dit : "La meilleure aumône est celle qui laisse une suffisance. La main d'en haut est meilleure que celle d'en bas. Et commence par ceux dont tu as la charge. La femme dit : "Soit tu me donnes mon dû, soit tu divorces de moi". L'esclave dit : "Nourris-moi et emploie-moi." L'enfant dit : "Nourris-moi, à qui me confieras-tu (sinon) ?" Les gens demandèrent : "Abû Hurayra, tu as entendu cela du Prophète ?Non, cela, il vient du sac de Abû Hurayra" (al-Bukhârî 5040).
Dans une version rapportée par al-Ismâ'ïlî, cela est plus explicite encore : on y lit : al-A'mash rapporte de Abû Sâlih qui rapporte de Abû Hurayra qui rapporte du Prophète qu'il a dit : "La meilleure aumône est celle qui laisse une suffisance. La main d'en haut est meilleure que celle d'en bas. Et commence par ceux dont tu as la charge." Abû Hurayra dit (ensuite) : "La femme dit : "Soit tu me donnes mon dû, soit tu divorces de moi". L'esclave dit : "Nourris-moi et emploie-moi." L'enfant dit : "Nourris-moi, à qui me confieras-tu (sinon) ?" (cf. Fat'h ul-bârî sur 5040).

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B) Un exemple de distinction du "mud'raj" par l'établissement d'une contradiction avec les faits établis :

Abû Hurayra rapporte que le Prophète a dit : "L'esclave qui aura été pieux aura double récompense (dans l'au-delà). Par Celui dans la Main de qui se trouve mon âme, n'étaient l'effort dans le chemin de Dieu, le pèlerinage et le service de ma mère, j'aurais aimé mourir en étant esclave" (al-Bukhârî 2410).

Al-Khattâbî et al-Kirmânî ont écrit que tout ce propos a été prononcé par le Prophète, y compris la phrase qui commence par : "Par Celui dans la Main de qui...".

Mais ad-Dâoûdî et Ibn Battâl ont établi que cette seconde phrase est "mud'raj" et qu'il s'agit d'un propos de Abû Hurayra ; le fait est que la mère du Prophète est morte quand il était très jeune (six ans), et il ne peut donc avoir prononcé cette seconde phrase, où on lit également : "et le service de ma mère" (Fat'h ul-bârî sur Bukhârî 2410).

Note :

Certains des spécialistes du Hadîth ont même écrit des ouvrages consacrés exclusivement au recensement de ces propos "mud'raj", tels Ibn Hajar, auteur d'un Taqrîb ul-manhaj bi tartîb il-mud'raj.

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Un cas différent – il ne s'agit plus ici de id'râj – mais voisin quand même : un retransmetteur désigne la personne dont il est question dans le récit par un autre nom que celui qui, selon d'autres spécialistes, est le sien :

Abû Hurayra relate que le Prophète s'est une fois trompé dans l'accomplissement d'une prière de quatre cycles et a fait les salutations finales au bout de seulement deux cycles. Un homme surnommé "Dhu-l-yadayn" lui dit alors : "La prière a-t-elle été réduite, ou bien tu as oublié ? – Elle n'a pas été réduite et je n'ai pas oublié, répondit le Prophète. – Si, par Celui qui t'a envoyé avec la vérité !" Se tournant vers les autres fidèles présents, il leur demanda : "Dhu-l-yadayn dit-il vrai ? – Oui", répondirent-ils. Il accomplit alors en congrégation les deux cycles restants (ce Hadîth est bien connu qui est rapporté par al-Bukhârî, Muslim et d'autres).

Le fait est que l'école hanafite dit que dans un cas semblable à celui relaté dans l'événement avec Dhu-l-yadayn, étant donné que discussion entre hommes il y a eu, il faut recommencer la prière tout entière, soit les quatre cycles.

Les trois autres écoles sont d'avis que sous certaines conditions (soit qu'on avait oublié qu'on était en train de faire la prière, soit qu'on avait pensé que sa prière avait été complète et qu'on a parlé, soit que quelqu'un prononce un propos destiné à corriger une erreur du imam, voir les divergences des écoles quant à ces conditions dans les recueils de fiqh, par exemple Al-Mughnî 2/269-276), ce genre de paroles n'annule pas la prière et que l'on peut, ensuite, lorsqu'on réalise qu'on n'avait pas terminé sa prière, accomplir seulement les deux cycles oubliés.

L'école hanafite est d'avis que l'événement avec Dhu-l-yadayn a eu lieu avant le moment où le Prophète a dit : "Dieu a fait comme changement de ne pas parler pendant la prière" ; Ibn Mas'ûd a relaté qu'il a pris connaissance de ce changement lors de son retour d'Abyssinie (les références sont bien connues). Or, c'est certain, ce retour a eu lieu avant Badr (an 2 de l'hégire) ; l'école hanafite partage, de plus, l'avis selon lequel ce retour a eu lieu après l'émigration du Prophète à Médine et non quand celui-ci était encore à la Mecque (cliquez ici pour lire quelques lignes à ce sujet).

Nous avons les deux points suivants qui font l'unanimité :
a) le hadîth relaté par Ibn Mas'ûd a eu lieu avant Badr ;
b) Ibn Is'hâq a relaté que Dhu-sh-shimâlayn est mort à Badr.

Par contre, un point fait l'objet d'avis divergents :
c) selon l'école hanafite : Dhu-l-yadayn est le même homme que Dhu-sh-shimâlayn. Dhu-l-Yadayn est donc mort à Badr. Dès lors, le récit qui le met en scène a eu lieu avant Badr. Il n'y a donc rien qui soit prouvé qui montre que cet événement qui le met en scène ait eu lieu après le Hadîth rapporté par Ibn Mas'ûd et interdisant tout type de parole pendant la prière. L'école hanafite suppose que le Hadîth relaté par Ibn Mas'ûd a été prononcé après celui qui met en scène Dhu-l-yadayn, qu'il a abrogé.
c') selon les autres écoles : Dhu-l-yadayn n'est pas Dhu-sh-shimâlayn (qui est mort à Badr). Dhu-l-yadayn est mort plusieurs années après le Prophète. Il n'y a donc rien qui soit prouvé qui montre que cet événement qui le met en scène ait eu lieu avant Badr. Le Prophète avait donc déjà interdit de parler pendant la prière quand l'événement avec Dhu-l-yadayn survint : ceci montre que ce type de parole, prononcé après les salutations, alors qu'on ne savait pas qu'on n'a pas accompli toute la prière, n'empêche pas de continuer les cycles manquants.

Or il se trouve une version de cet événement où Dhu-sh-shimâlayn semble être Dhu-l-yadayn ! Abû Hurayra relate ainsi : "Le Prophète, par oubli, fit les salutations (finales) au bout de deux cycles. Dhu-sh-shimâlayn lui dit : "La prière a-t-elle été diminuée, ou bien as-tu oublié, ô Messager de Dieu ?" Le Prophète dit : "Dhu-l-yadayn dit-il vrai ? – Oui", répondirent-ils. Il se leva alors et compléta la prière" (an-Nassâ'ï, 1228, 1229, 1230). L'école hanafite trouve là un indice supplémentaire allant dans le sens de son avis.

A cela les ulémas des autres écoles répondent que ce qui est relaté du Prophète, ici aussi, est qu'il a désigné l'homme par le surnom de "Dhu-l-yadayn" ; quant au fait de le désigner d'abord par le nom "Dhu-sh-shimâlayn", ce n'est le fait ni du Prophète ni de Abû Hurayra, mais d'un transmetteur postérieur, az-Zuhrî. Or, écrit Ibn 'Abd il-barr, az-Zuhrî a ici fait une erreur (ghalat) : il a désigné Dhu-l-yadayn par le nom de Dhu-sh-shimâlayn parce qu'il croyait qu'il s'agit d'une même personne. Ibn 'Abd il-barr écrit que az-Zuhrî a fait cette erreur malgré son érudition, tout homme étant faillible hormis le Prophète (cité dans Shar'h Muslim 5/71-73). Voyez : selon ces ulémas autres que ceux de l'école hanafite, c'est un retransmetteur qui a, par erreur, désigné un personnage par un nom qui n'est pas le sien.

Les ulémas hanafites ne sont pas de cet avis et avancent d'autres arguments pour prouver qu'il s'agit bien de Dhu-l-yadayn, notamment qu'il existe une chaîne de relation (an-Nassâ'ï 1228) où az-Zuhrî ne figure pas, mais où on lit aussi "Dhu-sh-shimâlayn".

Les savants des autres écoles présentent d'autres arguments encore, par exemple que 'Imrân ibn ul-Husayn a assisté à cet événement, alors qu'il n'était pas encore converti à l'islam avant Badr (cf. Fat'h ul-bârî 3/132-133).

Notre objectif ici n'est pas de fournir un compte-rendu détaillé des arguments des uns et des autres ; il était seulement de montrer que d'illustres spécialistes du Hadîth – Ibn 'Abd il-barr – ont pu affirmer que tel rapporteur – az-Zuhrî – a fait une erreur dans l'emploi d'un nom à propos d'un personnage.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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