Pourquoi 'Alî (que Dieu l'agrée) avait-il marché contre les gens de Jamal et de Siffîn, mais pas contre les Kharijites, alors que tous deux étaient Bughât ?

Dans 2 articles précédents :
- Le malentendu entre 'Alî et Mu'âwiya (que Dieu les agrée),
- Le "nah'y 'an il-munkar" fait par l'autorité par rapport à la "tâ'ïfa mumtani'a" (II),
nous avons vu que :
-- Alî a marché avec une armée vers les deux groupes des gens de Jamal et de Siffîn qui refusaient de reconnaître son autorité, avec l'éventualité de les combattre s'ils persistaient à refuser de reconnaître son autorité califale ;
--- par contre, en ce qui concerne les Kharijites, bien qu'ayant déjà envoyé Ibn Abbâs les raisonner et ayant correspondu avec eux, face à la persistance du groupe dans leur refus de reconnaître son autorité, 'Alî n'a pas engagé le combat tant que eux-mêmes n'ont pas fait couler le sang.

La question qui se pose ici est : Pourquoi donc cette différence ? si Alî pensait qu'il est permis à l'autorité de combattre les bughât du moment qu'ils persistent dans leur refus de reconnaître son autorité et si c'est la raison pour laquelle il a combattu Mu'âwiya, pourquoi n'a-t-il pas fait de même avec les Kharijites ?

Les tenants de l'avis A (ceux qui disent que l'autorité doit combattre Kharijites et Mâni'u-u-zakât même s'ils ne combattent pas) répondent que Alî attendit, pour combattre les Kharijites, de vérifier qu'il s'agissait bien du groupe dont le Prophète avait parlé. Or cela ne fut vérifié qu'une fois que les gens de Harûrâ se furent mis à assassiner des innocents (As-Sârim, Ibn Taymiyya, p. 183).

Cette réponse ne me semble cependant pas satisfaisante, car elle laisse un point en suspens :
Il est entièrement vrai que Alî attendit, avant de le combattre, de vérifier que le groupe auquel il avait à faire face et qui étaient désignés à son époque sous le nom de "Harûriyya" était bien celui que le Prophète avait, durant son vivant, évoqué et dont il avait donné la description.
Cependant, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi il ne les combattit pas dès qu'il avait constaté qu'ils étaient des bughât, exactement comme il avait marché contre les gens de Siffîn dès qu'il avait constaté qu'ils étaient bughât. S'il avait marché vers ces derniers dès qu'ils étaient devenus bughât, pourquoi ne le fit-il pas par rapport aux Kharijites dès que ces derniers devinrent eux aussi bughât ?

Il y a à cette question les 3 propositions d'explications suivantes...

Première proposition) Alî pensait que le calife a le devoir de combattre les bughât (gens de Jamal ou de Siffîn comme Kharijites) le premier, mais cela uniquement lorsque (sabab) le fait de les laisser est susceptible d'entraîner une mafsada plus grande que la mafsada de les combattre.
Or, les Kharijites étaient certes des bughât, mais ils restaient malgré tout à portée de main du calife, et ne pas les combattre tant qu'ils ne le faisaient pas eux-mêmes ne recelait pas de mafsada. Par contre, quand les gens de Siffîn avaient persisté dans leur refus de reconnaître son autorité, Alî y avait vu une menace pour l'unité de la Dâr ul-islâm, car il y avait le risque qu'une région aussi vaste et importante que la Syrie proclame dans le futur proche son indépendance, et qu'ensuite elle se mette à choisir un calife rival (Mu'âwiya ne se proclamait alors pas calife – il ne le fit qu'après l'arbitrage et suite à ce que l'un des deux arbitres avait alors proposé –, mais Alî pensait peut-être qu'il y avait le risque que cela se produise dans un futur proche).
Par contre, quand les gens de Siffîn avaient persisté dans leur refus de reconnaître son autorité, Alî y avait vu une menace pour l'unité de la Dâr ul-islâm, car il y avait le risque qu'une région aussi vaste et importante que la Syrie proclame dans le futur proche son indépendance, et qu'ensuite elle se mette à choisir un calife rival (Mu'âwiya ne se proclamait alors pas calife – il ne le fit qu'après l'arbitrage et suite à ce que l'un des deux arbitres avait alors proposé –, mais Alî pensait peut-être qu'il y avait le risque que cela se produise dans un futur proche).
Par contre, Alî considérait peut-être que, du moment qu'ils n'attaquaient personne, le seul bagh'y des Kharijites ne constituait pas une menace pour la Dâr ul-islâm, car leur groupe constitué était circonscrit géographiquement à Harûrâ, une localité proche de Kûfa, siège du califat ; cela n'était donc pas une mafsada suffisamment importante pour entraîner la nécessité de les combattre. Etant donné qu'ils avaient des croyances déviantes – bid'a i'tiqâdiyya –, il fallait malgré tout faire son possible pour les inviter à revenir à la droiture, et c'est pourquoi Alî avait envoyé Ibn Abbâs argumenter devant eux et qu'il continuait à correspondre avec eux. Une fois qu'ils firent couler le sang, par contre, la mafsada était suffisamment importante pour entraîner la nécessité de les combattre.

Seconde proposition) Alî était d'avis que le calife a le devoir de combattre le premier les bughât (gens de Jamal ou de Siffîn comme Kharijites), mais ce à condition (bi sharti an) que le fait de les combattre ne soit pas susceptible d'entraîner une mafsada plus grande encore que la mafsada de leur bagh'y.
Dès lors, s'il combattit les gens de Siffîn le premier, c'est parce qu'il pensait qu'il était en situation de régler ce problème de façon assez aisée. Par contre, s'il ne combattit pas les Kharijites le premier, c'est parce que, déjà occupé par le problème de la Syrie, il sentait bien qu'il ne pouvait pas se permettre d'ouvrir un nouveau front ("ولأنه لو قاتلهم قبل المحاربة لربما غضبت لهم قبائلهم وتفرقوا على علي رضي الله عنه وقد كان حاجته إلى مداراة عسكره واستئلافهم كحال النبي صلى الله عليه وسلم في حاجته في أول الأمر إلى استئلاف المنافقين" : As-Sârim, pp. 183-184 ; d'ailleurs Ibn Hajar a relaté que, contre les Kharijites, ce furent les forces armées qu'il avait massées pour en fait aller combattre une seconde fois Mu'âwiya, en Syrie, que Alî utilisa : FB 12/355).
Par contre, une fois que ces nouveaux bughât qu'étaient les Kharijites firent couler le sang de musulmans innocents, là il n'eut plus d'autre choix que celui d'agir contre eux.

Troisième proposition) Alî a finalement pensé que l'avis correct est de ne pas combattre les bughât le premier mais de parlementer avec eux ; il fit donc vis-à-vis des Kharijites ce dont il pensa finalement qu'il aurait dû le faire vis-à-vis des gens de Mu'âwiya.
Dès lors, le Hadîth exhortant à combattre les Kharijites est à comprendre dans le sens d'une exhortation à les combattre non pas de façon inconditionnelle (mutlaqan) mais parce qu'eux-mêmes combattront les premiers. C'est ce qu'exprime une version du Hadîth, où, avant les mots : "لئن أدركتهم لأقتلنهم قتل عاد", on lit explicitement : "يقتلون أهل الإسلام" : "ils tueront des musulmans" (al-Bukhârî 3166, 6995, Muslim 1064). C'est cela, le pivot (manât) de la règle (hukm).
Va dans le même sens que cela : l'explication que Ibn Hajar a donnée de la version qui est inconditionnelle : "لئن أدركتهم لأقتلنهم قتل ثمود" (al-Bukhârî, 4094, Muslim, 1064) : Ibn Hajar l'a commentée ainsi : "وقد استشكل قوله "لئن أدركتهم لأقتلنهم" مع أنه نهى خالدا عن قتل أصلهم. وأجيب بأنه أراد: إدراك خروجهم واعتراضهم المسلمين بالسيف؛ ولم يكن ظهر ذلك في زمانه؛ وأول ما ظهر في زمان علي، كما هو مشهور" (FB 8/87).

Cette troisième proposition d'explication correspond à l'avis B.B : c'est le fait que Alî n'a pas combattu le premier les Kharijites qui fonde le fait que le calife ne doit pas combattre le premier les bughât (cf. Al-Hidâya 1/587).
Et c'est à cet avis B.B que j'adhère.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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