Il y avait un divertissement qui était pratiqué ; le Prophète (sur lui soit la paix) laissait faire ; quand un Compagnon intervint ; comment cela peut-il être possible ?

Question :

J'ai lu deux hadîths qui m'ont beaucoup intrigué. Dans l'un le Prophète (sallallahu 'alaihi wa sallam) laisse deux fillettes chanter et jouer du tambourin, et à Abû Bakr qui le leur reproche, il dit : "Laisse-les, aujourd'hui est jour de fête". Si c'est permis, pourquoi Abû Bakr a-t-il reproché ? Et pourquoi, au lieu de lui répondre "Non, c'est permis", le Prophète a-t-il dit qu'aujourd'hui est jour de fête ? si c'est permis, c'est permis toute l'année, et si c'est interdit, ça l'est toute l'année, non ?

L'autre hadîth est plus étrange encore : une personne jouait du tambourin devant le Prophète qui la laissait faire, quand Omar survint ; la personne cessa alors. Si c'est interdit, pourquoi le Prophète n'avait-il rien dit ; et si c'est permis – et c'est bien pourquoi elle le faisait devant le Prophète –, pourquoi a-t-elle cessé de le faire quand Omar est survenu ? Et, élément plus étrange encore : à la fin du récit on voit que le Prophète approuve la cessation de l'action suite à l'intervention de Omar ; pourquoi, alors, n'avait-il rien dit lui-même ?

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Réponse :

Quelques hadîths de ce genre existent en effet.

Ci-après quatre d'entre eux

1) Une fillette (ou une esclave) noire avait fait le vœu de battre du tambourin et de chanter devant le Prophète (sur lui soit la paix) si celui-ci retournait sain et sauf d'une bataille. Le Prophète étant retourné sain et sauf, elle vint l'informer du vœu qu'elle avait fait. Burayda raconte : "Le Prophète (sur lui soit la paix) lui dit : "Si tu avais fait un tel vœu, fais-le [= bats du tambourin], sinon ne le fais pas." Elle se mit alors à battre du tambourin. Abû Bakr survint et elle continua à le faire. Puis Alî survint et elle continua à le faire. Puis Uthmân survint et elle continua à le faire. Puis Omar (allait) entrer ; elle déposa alors le tambourin et s'assit dessus." Ici, à la fin du récit de Burayda, on voit le Prophète dire une parole qui semble montrer qu'il approuva la cessation de ce qui se faisait (at-Tirmidhî 3690, Mishkât 6048).
Il est à noter que d'après les ulémas de certaines écoles, un vœu n'est établi (mun'aqid) que s'il concerne une action du domaine purement cultuel (min bâb-il-'ibâdât) – comme faire une prière, une aumône, un jeûne, etc. – et non pas s'il concerne une action qui, en soi, est purement autorisée (mubâh) (cf. Al-Mughnî). Or le vœu de jouer du tambourin ne relève pas du domaine purement cultuel mais, au contraire, constitue une action dont la forme est purement autorisée (et, encore, ce uniquement d'après les ulémas qui sont d'avis que c'est en toute circonstance et non pas uniquement à l'occasion d'un mariage que son utilisation est permise, car d'autres ulémas sont d'avis que son utilisation n'est autorisée qu'à l'occasion d'un mariage). Il existe également le récit d'un autre vœu du même genre rapporté par Abû Dâoûd (n° 3312).
Qu'est-ce que les ulémas de ces écoles répondent-ils alors quant au fait qu'ici le vœu de jouer du tambourin avait été fait et le Prophète l'a considéré comme établi (mun'aqid) ?
Leur réponse est qu'en fait il s'agissait ici d'un cas un peu particulier, dans la mesure où il s'agissait d'exprimer sa joie par rapport au retour du Prophète sain et sauf, ce qui constitue une action de bien (hassana) et non plus une action purement autorisée (mubâh) (Mirqât 7/37, 41, 11/303).

2) Aïcha raconte : "Le Prophète était assis [chez nous] quand nous entendîmes un bruit et des voix d'enfants. Le Prophète se leva. Il y avait (dehors) une abyssinienne qui virevoltait ("tazfinu"), avec autour d'elle des enfants. Le Prophète me dit : "Aïcha, viens voir." Je vins et plaçai ma mâchoire [= menton, ou joue] sur l'épaule du Prophète, et me mis à regarder au travers de l'espace compris entre son épaule et sa tête. Puis il me dit : "N'en as-tu pas assez ? N'en as-tu pas assez ?" Je me mis à dire : "Non", afin de voir la place que j'avais auprès de lui. Soudain Omar survint. Tout le monde se dispersa alors." Ici encore, à la fin du récit, on ne voit pas le Prophète dire aux enfants de ne pas s'en faire de la venue de Omar, mais on le voit au contraire dire une parole qui semble montrer qu'il approuve la cessation de ce qui se faisait (at-Tirmidhî 3691, Mishkât 6049).

3) Deux fillettes chantaient et jouaient du tambourin, reprenant les vers que les habitants de Médine avaient dits pendant la bataille de Bu'âth – avant la venue du Prophète à Médine. Le Prophète s'était allongé, avait recouvert son visage d'un vêtement et avait tourné son visage (de l'autre côté). Abû Bakr entra, réprimanda les deux fillettes ainsi que Aïcha, et dit : "La flûte du diable dans la maison du Prophète ?" Le Prophète découvrit alors son visage et dit : "Laisse-les, Abû Bakr. Chaque communauté a son jour de fête, et ceci est notre fête" (al-Bukhârî 2750, 3337, 909, Muslim).
Il s'agissait d'un jour de 'Eid ul-fitr ou de 'Eid ul-adh'hâ.
Quant à Bu'âth, il s'agit d'une bataille qui avait eu lieu entre les habitants de Yathrib (Médine) avant la venue du Prophète dans la ville (voir le récit de Aïcha rapporté par al-Bukhârî, 3566).
Le chant des deux fillettes était fait sans accompagnement musical. De plus, une version précise : "Et elles n'étaient pas des chanteuses", c'est-à-dire : professionnelles.

4) Des Abyssiniens étaient en train de pratiquer l'art ("yal'abûn") de manier lances et boucliers dans la mosquée. Le Prophète montrait cette scène à Aïcha, après que soit elle-même ait demandé à voir, soit le Prophète le lui ait proposé. Voici que Omar survint, et il réprimanda les Abyssiniens. Mais le Prophète intervint : "Laisse-les, Omar. En toute tranquillité, fils de Arfida [= Abyssiniens]". Puis, lorsque Aïcha se fut lassée, elle cessa de regarder (al-Bukhârî, 944, 2750 (relatés par Aïcha), plus 2745 (relaté par Abû Hurayra), Muslim, 893, an-Nassâ'ï 1596).

Des questions se posent effectivement ici : Comment comprendre le contenu de ces différents Hadîths ? Si ces actions sont interdites, pourquoi le Prophète les a-t-il laissées être fait en sa présence ? Et si elles sont permises, pourquoi le Compagnon est-il intervenu ?
On observe de plus que dans les deux premiers récits, le Prophète (sur lui la paix) semble avoir approuvé l'intervention du Compagnon faisant cesser l'action ; dans ce cas pourquoi n'a-t-il pas fait cesser ces deux actions lui-même, mais les a au contraire tolérées ?

La réponse est qu'en réalité ces actions ne sont pas interdites.

En fait il y a ici 3 possibilités…

A) Soit ces actions sont telles que bien que relevant de la permission originelle, elles sont susceptibles de conduire (dharî'a) à un autre acte qui, lui, est déconseillé. Cependant, c'est probablement – ni formellement ni le plus souvent – qu'elles sont susceptibles d'y conduire (fî nafsihî mubâh, wa lâkin yufdhî ilâ 'amalin mak'rûh, wa lâkin layssa bi tarîq il-qat' wa la-l-ghâlib) (cliquez ici pour lire notre article sur le sujet). D'après les écoles hanafite et shafi'ite, elles restent donc autorisées. C'est donc leur caractère de permission originelle qui a été considéré, mais à condition qu'elles soient faites de façon très ponctuelle ; sinon elles deviennent déconseillées ("mak'rûh").

B) Soit ces actions sont en soi légèrement déconseillées ("khilâf ul-awlâ wa law juz'iyyan") : elles ont donc été tolérées, mais à condition d'être faites de façon très ponctuelle.
Ibn Hajar a ainsi écrit, à propos du jeu des Abyssiniens (Hadîth n° 4) que le Prophète en avait considéré le caractère autorisé ("bayân ul-jawâz"), et Omar le caractère légèrement déconseillé ("khilâf ul-awlâ"). L'une des explications qu'il a relatées est que peut-être même Omar avait-il vu que le Prophète regardait, mais avait-il aussi pensé que le Prophète n'avait personnellement rien voulu leur dire [vu leur caractère légèrement déconseillé], et c'est pourquoi lui, Omar, intervint (cf. Fat'h ul-bârî sur 2745).
De même, al-Mubârakpûrî écrit que l'action de l'Abyssinienne qui virevoltait (Hadîth n° 2) comporte un petit "quelque chose", même si elle n'est pas interdite ("fîhi shay'un, wa lâkinnahû layssa bi harâm" : Tuhfat ul-ahwadhî sur 3691).
Certains ulémas disent, par rapport au chant des fillettes le jour de Eid (hadîth n° 3), que le fait que le Prophète n'ait pas repris Abû bakr qualifiant ce chant de "flûte du diable" montre que cela est sérieusement déconseillé, sauf s'il y a la circonstance particulière d'un jour de fête ; et c'est pourquoi le Prophète a justifié sa parole "Laisse-les" en disant : "Aujourd'hui est jour de fête" : le fait que ce soit un jour de fête constitue une maslaha qui contrebalance la mafsada du caractère déconseillé ; mais en temps normal cela reste déconseillé.

C) Soit ces actions sont permises de façon isolée, mais déconseillées de façon globale ("mubâh bi-l-juz' wa mak'ruh bi-l-kull") (lire, concernant ce caractère quelque peu particulier, le point 4 d'un autre article). C'est le cas des divertissements autres que ceux qui servent une maslaha reconnue (comme c'est le cas du tir à l'arc, de la natation, etc. : cliquez ici). A condition qu'ils soient faits de façon très ponctuelle, ces autres divertissements restent donc complètement permis ("mubâh") (Al-Muwâfaqât 1/111, 115, 2/204). C'est ce que semble exprimer ce propos du Prophète : "Aujourd'hui est jour de fête" : selon cette autre explication, par cette dernière phrase, ce n'est pas aux seules deux occasions annuelles des Eid que le Prophète a restreint le chant, c'est la ponctualité de l'action et la maslaha d'une occasion de joie (jour de fête mais aussi mariage, etc.) qu'il a mise en exergue : la ponctualité faisant que cela demeure mubâh, l'occasion du jour de fête faisant même que cela constituait une tahsîn. Si on retient cette interprétation C, le contenu du Hadîth n°4 (qui concerne bel et bien un art martial) serait dû au fait que ce divertissement était pratiqué dans la mosquée : c'est cela qui lui conférait un statut de "khilâf ul-awlâ".

Reste un point : Dans les deux derniers Hadîths, le Prophète a, face à la remarque du Compagnon, mis en exergue le côté "autorisé" de l'action ; tandis que dans les deux premiers il a approuvé l'intervention du Compagnons faisant cesser l'action.

Cette différence s'explique peut-être (wallâhu a'lam) de l'une des deux façons suivantes :
soit les quatre actions relèvent de la même veine, mais tantôt le Prophète a mis en avant la facette "autorisée" de l'action, tantôt il a approuvé que le Compagnon mette en avant la facette "légèrement déconseillée" de l'action et fasse cesser celle-ci, tout en n'étant pas intervenu lui-même ;
soit les deux premières actions ont un côté "légèrement déconseillé" plus accentué que les deux dernières, et c'est pourquoi, tout en ayant toléré ces deux premières actions, le Prophète a préféré qu'au bout d'un moment elles cessent. Semblent étayer cette explication les mots qu'il avait employés, avant même l'intervention du Compagnon, dans les deux premiers hadîths : "Si tu avais fait un tel vœu, fais-le, sinon ne le fais pas" (hadîth n° 1) ; "N'en as-tu pas assez ? N'en as-tu pas assez ?" (hadîth n° 2).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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