Rechercher la bénédiction (tabarruk) liée à un lieu où le Prophète s'est tenu ou a prié, est-ce autorisé (mashrû') ?

Question :

Lors d'une discussion, un frère m'a dit que rechercher la bénédiction (tabarruk) des lieux où le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a prié, cela n'existe pas. Je lui ai cité le cas de 'Itbân ibn Mâlik, qui a demandé au Prophète de venir prier dans un lieu de sa maison pour qu'ensuite il fasse la prière dans le même lieu ; je lui ai également cité le cas de Abdullâh ibn Omar, qui faisait la prière exactement aux mêmes endroits où le Prophète avait prié pendant son voyage ; mais rien à faire, le frère est resté sur sa position. De ce frère et moi, qui a raison et qui est dans l'erreur ?

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Réponse :

Rechercher la bénédiction liée aux objets que le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a utilisés, aux cheveux du Prophète que des Compagnons ont conservés, etc., cela est en soi autorisé (mashrû') : qui a lu les recueils de hadîths sait que les Compagnons le faisaient (des exemples en ont été cités dans un autre de nos articles). Alors bien sûr j'ai précisé "en soi", car il s'agit d'en faire une utilisation bien déterminée (et non pas n'importe quelle utilisation) pour la tabarruk. Mais en tous cas cela est en soi autorisé (mashrû').

Par contre, existe-t-il une bénédiction liée aux lieux où le Prophète a prié, s'est tenu debout, s'est assis, etc., bénédiction que l'on pourrait chercher à obtenir (tabarruk) en accomplissant une prière aux mêmes endroits ?

Certains ulémas, dont Ibn Hajar, pensent que oui, rechercher cette bénédiction est institué (mashrû').

D'autres ulémas, dont Ibn Taymiyya, pensent que cela n'est pas institué (ghayr mashrû').

Et je suis de l'avis de Ibn Taymiyya sur ce point.

Je pense donc que c'est votre interlocuteur qui a raison (wallâhu a'lam).

Comment expliquer alors le hadîth de 'Itbân ibn Mâlik ? Nous allons le voir inshâ Allâh...

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A) Ce que des Compagnons ont fait (et, dans le premier récit que nous allons voir, le Prophète a même approuvé ce que le Compagnon a fait) :

A.A) Ce que 'Itbân ibn Mâlik (que Dieu l'agrée) a fait :

'Itbân ibn Mâlik vint trouver le Prophète (sur lui soit la paix) et lui dit : "Messager de Dieu, ma vue a baissé, et je dirige la prière pour les gens de mon (clan). Lorsqu'il y a des pluies, l'oued qui se trouve entre moi et eux coule, et je ne peux pas me rendre dans leur mosquée pour y diriger la prière. J'aimerais, ô Messager de Dieu, que tu viennes chez moi et accomplisses la prière dans ma maison, afin que je prenne ce (lieu) comme lieu de prière." Le Prophète lui promit : "Je le ferai, inshâ Allâh." Un jour, accompagné de Abû Bakr, le Prophète arriva donc chez 'Itbân dans la matinée, demanda la permission d'entrer, puis, l'ayant reçue de 'Itbân, demanda à celui-ci : "En quel endroit de ta maison veux-tu que j'accomplisse la prière ?" 'Itbân lui indiqua un coin de sa maison, et le Prophète y accomplit alors en congrégation deux cycles de prière. Puis le propriétaire des lieux lui offra une petite collation (al-Bukhârî 414, 415 etc., Muslim 33).
On voit ici 'Itbân ibn Mâlik faire cette demande au Prophète, et le Prophète accepter et donc approuver (taqrîr) par son action et sa parole le contenu de sa demande.

Anas ibn Mâlik relate qu'un homme parmi les Ansâr vint trouver le Prophète et lui dit : "Je ne peux pas assister à la prière avec toi" ; cet homme, dit Anas, était très corpulent. Il prépara alors quelque chose à manger au Prophète. Et il invita le Prophète à venir à sa maison. Il y installa une natte, qu'il humidifia. Le Prophète y accomplit deux cycles de prière (al-Bukhârî 639 etc.). Ibn Hajar écrit que ce récit pourrait correspondre à celui évoquant 'Itbân, car "les deux récits sont très proches", mais ce n'est qu'une possibilité, car cela n'a nulle part été stipulé explicitement (FB 2/206).

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A.B) Ce que Salama ibn ul-Akwa' (que Dieu l'agrée) faisait :

Yazîd ibn Abî 'Ubayd relate : "Je venais en compagnie de Salama ibn ul-Akwa'. Il accomplissait la prière facultative [qui suit certaines des prières obligatoires] auprès du pilier (ustuwâna) qui se trouve près de (l'endroit où est placée) [aujourd'hui] la copie (du Coran). Je lui dis (un jour) : "Abû Muslim, je vois que tu cherches (tataharrâ) à faire la prière auprès de ce pilier ? – J'ai vu le Prophète chercher (yataharrâ) à faire la prière auprès de ce (pilier)", me répondit-il" (al-Bukhârî 480, Muslim 509).

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A.C) Ce que Abdullâh ibn Omar (que Dieu l'agrée) faisait :

Mûssâ ibn 'Uqba relate : "J'ai vu Sâlim ibn Abdillâh chercher (yataharrâ) certains lieux sur le chemin pour y accomplir la prière [= différentes prières]. Il racontait que son père [Abdullâh ibn Omar] y accomplissait la prière [= différentes prières], et que celui-ci a vu le Prophète accomplir la prière [= les différentes prières] en ces lieux." (Mûssâ ibn 'Uqba dit aussi : ) "Et Nâfi' [un ancien esclave, affranchi par Abdullâh ibn Omar] m'a relaté de Ibn Omar qu'il accomplissait la prière [= différentes prières] en ces lieux. Tous deux [= Sâlim et Nâfi'] ont cependant divergé dans un lieu de prière, à la colline de ar-Rawhâ'" (al-Bukhârî 469).
Dans Sahîh ul-Bukhârî, on lit ensuite une autre relation de Mûssâ ibn 'Uqba qui tient de Nâfi' le détail de ces différents lieux où le Prophète avait accompli les prières lors de son déplacement depuis Médine jusqu'à la Mecque.
Il est au moins un de ces lieux (après avoir quitté ar-Rawhâ') où c'était dans son voisinage qu'une mosquée avait par la suite été construite, et Abdullâh ibn Omar, se rappelant le lieu précis où le Prophète avait accompli la prière, veillait à accomplir la prière en ce lieu, ce dernier se trouvant à une certaine distance de la mosquée. Voir le récit complet dans Sahîh ul-Bukhârî (n° 470 d'après la numérotation de al-Bughâ).
Ce récit ne dit cependant pas si Abdullâh ibn Omar s'arrêtait en chemin à chacun des lieux où le Prophète avait accompli les différentes prières obligatoires de la journée, ou bien s'il s'arrêtait à certains de ces lieux seulement.

Lors de la conquête de la Mecque, le Prophète entra dans la Kaaba accompagné de Bilâl, de Ussâma et de 'Uthmân (ibn Tal'ha). Il y demeura un long moment de la journée, puis en ressortit. Abdullâh ibn Omar raconte avoir été le premier de tous à y entrer quand le Messager de Dieu en fut sorti, et, rencontrant Bilâl derrière la porte de la Kaaba, il le questionna : "Le Messager de Dieu y a-t-il accompli une prière ?" (al-Bukhârî 1521) ; "Où ?" (al-Bukhârî, 4139). Bilâl lui répondit que le Prophète avait prié le dos tourné à la porte de la Kaaba (al-Bukhârî, 4139) : celle-ci comportait alors 6 piliers ('amûd), en 2 rangées (al-Bukhârî, 4139). Bilâl informa Ibn Omar que le Prophète s'était placé du côté de la rangée de piliers se trouvant du côté du Yémen (1521), ayant laissé deux piliers à sa droite et le troisième à sa gauche (al-Bukhârî, 483). Abdullâh ibn Omar dit : "J'oubliai de lui demander combien de cycles le Messager de Dieu avait-il accompli (à l'intérieur de la Kaaba)" (al-Bukhârî, 2826).
Or, plus tard, quand Abdullâh ibn Omar entrait à l'intérieur de la Kaaba, il accomplissait une prière à l'endroit exact ("yatawakhkha-l-makân") où le Prophète l'avait fait le jour de la conquête de la Mecque. Il précisait néanmoins que la prière est valable en tout endroit à l'intérieur de la Kaaba (al-Bukhârî, 484, 1522).

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A.D) Ce que Abdullâh ibn Salâm (que Dieu l'agrée) a dit :

Abû Burda raconte : "J'arrivais à Médine. Abdullâh ibn Salâm me rencontra et me dit : "Viens à la maison, je te donnerai à boire dans un récipient dans lequel le Messager de Dieu a bu, et tu accompliras la prière dans un lieu de prière ("masjid") dans lequel le Prophète a accompli la prière." Je partis alors avec lui. Il me donna du sawîq à boire et des dattes à manger. Et j'accomplis la prière dans son lieu de prière [= celui de Abdullâh ibn Salâm]" (al-Bukhârî 6910).

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B) Ce que Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) a fait et a dit :

B.A) A propos de l'arbre de al-Hudaybiya :

Nâfi' relate : "Omar ibn ul-Khattâb a appris que des gens se rendaient auprès de l'arbre sous lequel le serment avait eu lieu. Il donna alors l'ordre que cet (arbre) soit coupé" (Mussannaf Ibn Abî Shayba, 7627, 2/375 – 5/179 dans l'édition que je possède. Voir aussi Fat'h ul-bârî 7/558 qui cite Ibn Sa'd ayant rapporté ce fait "avec une chaîne de transmission authentique").

B.B) A propos d'un lieu où le Prophète avait accompli la prière :

Al-Ma'rûr ibn Suwayd relate : "Nous sommes allés avec Omar pour un pèlerinage qu'il fit. [Un jour] dans la prière de l'aube, il récita, dans la prière qu'il dirigea devant nous, les sourates al-Fîl et Quraysh. Lorsqu'il eut terminé son pèlerinage et qu'il retournait, (il vit) des gens se précipiter. "Qu'est-ce ?" demanda-t-il. On lui dit : "(C'est) un lieu dans lequel le Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et le salue, a accompli la prière." Il dit alors : "C'est ainsi que se perdirent les gens du Livre : ils prirent les lieux (âthâr) de leurs prophètes comme lieux de prosternation [adressée à Dieu]. Celui d'entre vous à qui une prière survient en ce lieu, qu'il (y) accomplisse la prière ! Et celui d'entre vous à qui une prière ne survient pas en ce lieu, qu'il n'(y) accomplisse pas la prière !" (Mussannaf Ibn Abî Shayba, n° 7632, 2/376-377 – 5/183 dans l'édition que je possède. Cité également dans Fat'h ul-bârî 1/731, et dans Al-Iqtidhâ', p. 355, avec, comme dernière phrase : "Et celui d'entre vous à qui une prière ne survient pas en ce lieu, qu'il passe !" ).

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C) Selon les ulémas qui, à l'instar de Ibn Hajar, autorisent la tabarruk par le lieu :

Selon ces ulémas, 'Itbân ibn Mâlik rechercha effectivement la bénédiction liée au lieu où le Prophète a accompli la prière. Il existe donc bien une bénédiction liée au lieu que le Prophète a choisi pour y accomplir la prière, et il est autorisé (mashrû') de rechercher la bénédiction liée à un tel lieu (Fat'h ul-bârî 1/677).

Si on retient cette façon de voir, ce serait la même explication qui vaut pour l'action de Salama ibn ul-Akwa' : il recherchait la bénédiction du lieu que le Prophète choisissait (souvent) pour accomplir des prières.

Ibn Hajar écrit qu'il existe aussi une bénédiction liée au lieu que le Prophète a simplement foulé, bénédiction que l'on peut donc rechercher aussi (Fat'h ul-bârî 1/677).

Le fait que Abdullâh ibn Omar accomplissait la prière, lors d'un voyage, dans les mêmes lieux où le Prophète l'avait fait montre qu'il est également autorisé de rechercher la bénédiction des lieux où le Prophète a prié sans les avoir dûment choisis (Fat'h ul-bârî 1/736).

Quant au propos de Omar ibn ul-Khattâb, Ibn Hajar cherche à l'interpréter de façon à ce qu'il ne contredise pas ces faits. Selon lui, l'interdiction faite par Omar concerne :
– le fait de se rendre dans ce genre de lieu sans que ce soit pour y accomplir de prière [mais seulement pour s'y tenir] ;
– ou le fait de considérer nécessaire de se rendre dans ce genre de lieu [fût-ce pour y accomplir une prière] (Fat'h ul-bârî 1/736).

La première de ces deux raisons ne tient la route que si on interprète le propos de Omar ainsi : "Celui d'entre vous qui (veut accomplir) une prière en ce lieu, qu'il (y) accomplisse la prière ! Et sinon [= s'il n'a pas l'intention d'y accomplir une prière facultative], qu'il passe !"

Ce serait la première de ces deux raisons qui explique (toujours selon cette façon de voir les choses) le geste de Omar ayant fait couper l'arbre de al-Hudaybiya : les gens s'y rendaient pour s'y tenir debout, et non pour y accomplir une prière.

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D) Selon les ulémas qui, à l'instar de Ibn Taymiyya, ne reconnaissent pas la tabarruk par le lieu :

D.A) Explication du dire de Omar à propos de l'endroit où le Prophète avait prié :

Dans ce propos, Omar ibn ul-Khattâb n'a pas voulu blâmer le seul fait de se rendre dans ce lieu sans y accomplir de prière (comme l'a proposé Ibn Hajar dans la première des deux interprétations qu'il en a faites). La preuve en est que Omar a explicitement dit dans son propos que c'est le fait de faire des prières spécialement dans ces lieux qui est blâmable : "C'est ainsi que se perdirent les gens du Livre : ils prirent les lieux (âthâr) de leurs prophètes comme lieux de prosternation (massâjid)."

Dans son propos, le calife Omar a donc voulu en fait dire : "Celui d'entre vous sur qui (l'heure d') une prière survient en ce lieu, qu'il (y) accomplisse la prière ! Et celui d'entre vous sur qui (l'heure d') une prière ne survient pas en ce lieu, qu'il n'(y) accomplisse pas la prière !"

On voit ici que Omar (que Dieu l'agrée) a dit deux choses à propos d'un tel lieu :
– celui qui se trouve en ce lieu (ou dans les parages) alors que (l'heure d') une prière survient, celui-là peut accomplir cette prière en ce lieu précis (l'impératif ayant été employé induit une simple autorisation) ;
– par contre, celui qui se trouve en ce lieu (ou dans les parages) ne doit pas accomplir une prière rituelle spécialement par rapport au lieu, prière qu'il n'aurait pas faite s'il n'était pas arrivé dans ce lieu.

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D.B) Explication du geste de Omar par rapport à l'arbre :

Si Omar a interdit de se rendre auprès de l'arbre, c'est parce que les gens dont il est question dans cette narration se rendaient auprès de cet arbre :
soit avec une intention de faire ainsi une 'ibâda (au sens particulier du terme : cliquez ici), ce qui correspond à "un pèlerinage" ;
soit avec une intention de tabarruk : ils pensaient que se tenir dans ce lieu où le Prophète s'était assis, cela apporte de la bénédiction (baraka), ce qui s'exprime par la plus grande valeur d'une prière qu'on ferait sous cet arbre (baraka dîniyya), par l'acceptation des invocations qu'on ferait près de cet arbre (baraka dîniyya), ou par la guérison de certaines maladies par le fait de se rendre sous cet arbre (baraka dunyawiyya).

Si Omar ibn ul-Khattâb fit couper cet arbre, c'est donc parce qu'il pensait que ces deux objectifs constituent, par rapport à ce lieu, de l'innovation (bid'a).

Par contre, se rendre en pareil endroit avec le seul objectif d'approfondir ses connaissances, par la découverte de la configuration des lieux, etc., cela est autorisé (mashrû'). Voilà pourquoi un Compagnon du Prophète, Jâbir ibn Abdillâh, a dit au sujet du lieu où le serment avait pris place à al-Hudaybiya : "Si je voyais encore aujourd'hui, je vous montrerais le lieu" (al-Bukhârî, 3923).

Le fait est que des objectifs différents peuvent ainsi, pour certaines actions, entraîner des caractères différents : bid'a / mashrû'iyya (cliquez ici et ici pour en savoir plus). C'est pourquoi, quand on se rend à la Mecque, à Médine et en d'autres lieux de la région, si on part visiter (ziyâra) les lieux historiques (grotte de Hirâ', grotte de Thawr, mont Uhud, mosquée "aux deux qibla", puits de Badr, etc.) avec un objectif de découverte historique et/ou géographique, d'approfondissement de ses connaissances, d'obtention dans son esprit d'une image des lieux permettant de mieux comprendre les récits qu'on a lus et qu'on lira encore sur le sujet, cela est autorisé. Par contre, si on le fait avec un objectif de 'ibâda, de "pèlerinage", cela est une innovation (bid'a). De même, si on le fait avec un objectif de ta'abbud (pensant que ta'abbudan il est recommandé de faire cela), cela est également une innovation (bid'a).
Afin que de l'objectif "autorisé" on ne passe pas sans s'en rendre compte à l'objectif "bid'a", on s'abstiendra de considérer nécessaire de se rendre à ces endroits chaque fois que l'on se rend en pèlerinage (hajj ou 'umra), ou de percevoir sa visite aux lieux saints comme étant incomplète s'il arrive qu'on ne se rende pas en ces lieux chargés d'histoire.
Par contre, se rendre à la mosquée de Qubâ peut être fait avec un objectif de ta'abbud (l'objectif est d'y accomplir une prière) : cela, le Prophète l'a institué (dans un hadîth rapporté par an-Nassâ'ï, 699). D'après Ibn Taymiyya, se rendre dans la mosquée de Qubâ est institué une fois qu'on est à Médine, mais pas s'il s'agit d'entreprendre tout un voyage de chez soi avec l'objectif principal de s'y rendre. D'après Muhammad ibn Maslama parmi les malikites, cela est institué même s'il s'agit d'entreprendre tout un voyage spécialement ou principalement pour cela, et cela constitue donc une exception supplémentaire, à côté des 3  mosquées les plus importantes.

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D.C) Synthèse détaillée de ces deux fait et dire – B.A et B.B – de Omar ibn ul-Khattâb :

Accomplir une prière rituelle, ou se tenir debout, dans le lieu précis où le Prophète avait accompli une prière rituelle ou s'était tenu debout...

1) Si cela est fait avec l'objectif de retirer la bénédiction de ce lieu (tabarruk) :
alors cela n'est pas autorisé (ghayr mashrû'), comme le montre l'action de Omar avec l'arbre de al-Hudaybiya.

2) Et si cela est fait avec l'objectif d'imiter l'action du Prophète de façon pointilleuse, au point de faire celle-ci dans le même lieu que celui où le Prophète l'avait faite (iqtidâ' shadîd), alors :

--- 2.1) si c'est sur sa route que se trouve un de ces lieux, alors :

----- 2.1.1) chercher à ce que ce soit dans ce lieu précis qu'on accomplisse une prière dont l'heure est arrivée, cela est autorisé (mashrû') : c'est-à-dire qu'il est autorisé de rechercher à accomplir cette prière dont l'heure est arrivée dans le lieu précis où le Prophète avait accompli la prière ;

-- 2.1.2) chercher à atteindre un tel lieu afin d'y accomplir une prière facultative faite spécialement par rapport à ce lieu, prière qu'on n'aurait donc pas faite si on se trouvait en un autre lieu, cela n'est pas autorisé (ghayr mashrû').
Le fait est qu'accomplir une prière facultative suite au fait d'arriver dans un lieu, cela est institué (ta'abbudî) si ce lieu est une mosquée ("masjid" au sens technique du terme), car le Prophète a dit d'accomplir alors une prière avant de s'y asseoir (il s'agit d'une tahiyyat ul-masjid) (le hadîth est bien connu) ; mais cela n'est pas institué si ce lieu est seulement un endroit où le Prophète avait accompli une prière (c'était le cas du lieu à propos duquel Omar a dit ce qu'il a dit : "masjid" au sens littéral du terme) ;

– 2.2) et si un de ces lieux ne se trouve pas sur sa route et qu'on fait expressément un déplacement pour se rendre dans l'un d'eux, afin de pouvoir y accomplir la prière, alors : cela n'est pas autorisé (ghayr mashrû'), car étant encore plus accentué que le 2.1.2.

(Les deux cas numérotés 2.1.1 et 2.1.2 figurent explicitement dans le propos de Omar relatif au lieu où le Prophète avait accompli la prière : il suffit de relire ce propos.
Quant au cas numéroté "2.2", il a été distingué par Ibn Taymiyya in Al-Iqtidhâ', pp. 388-389.)

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D.D) Comment comprendre alors ce que Abdullâh ibn Omar et Salama ibn ul-Akwa' ont fait ?

Abdullâh ibn Omar ne recherchait pas une bénédiction liée à ces lieux (tabarruk bi-l-makân) (soit le cas 1), mais cherchait à imiter le Prophète même dans les actions involontaires de celui-ci : il cherchait donc à faire la prière à l'endroit exact où le Prophète l'avait accomplie, par imitation pointilleuse (iqtidâ' shadîd) (soit le cas 2.1.1).
La preuve en est qu'il n'accomplissait pas la prière en un endroit où le Prophète s'était seulement assis ou tenu debout (MF 17/475). Il faisait seulement, en chaque lieu, le même geste que le Prophète avait fait.
Ainsi, passant en voyage près d'un lieu, Abdullâh ibn Omar s'en écarta ; quelqu'un lui ayant demandé : "Pourquoi as-tu fait ainsi ?", il expliqua : "J'ai vu le Messager de Dieu faire ainsi. Je l'ai donc fait aussi" (Ahmad 4638). C'était donc bien, de la part de Abdullâh ibn Omar, de la iqtidâ' shadîd, pas de la tabarruk bi-l-makân. En fait ce Compagnon du Prophète cherchait à faire chaque action exactement comme le Prophète l'avait faite : d'autres exemples sont visibles dans un autre article.

Par ailleurs, même en terme d'imitation (iqtidâ'), Abdullâh ibn Omar ne faisait pas une prière spécialement parce qu'il était arrivé dans un tel lieu (soit le cas 2.1.2) – et a fortiori il ne faisait pas le cas 2.2 : il ne se déplaçait pas pour se rendre dans un tel lieu. La relation de Nâfi' plus haut citée mentionne explicitement que, lors de son voyage, par rapport à certains des lieux évoqués, il accomplissait ici la prière de zuhr, là la prière de l'aube, etc. (voir le récit rapporté par al-Bukhârî 470).

Ce que Abdullâh ibn Omar faisait relève donc du premier cas de figure évoqué par son père Omar ibn ul-Khattâb et que celui-ci a cité comme autorisé (mashrû'), soit le cas 2.1.1 dans notre numérotation. Ibn Taymiyya l'a explicitement écrit (Al-Iqtidhâ', p. 388). L'action de Abdullâh ibn Omar ne contredit donc nullement le dire de son père Omar ibn ul-Khattâb.

De même, Salama ibn ul-Akwa' recherchait, à l'intérieur de la mosquée de Médine, le lieu précis où le Prophète accomplissait autrefois la prière, pour y accomplir lui aussi la prière qu'il faisait à la mosquée. C'était, comme pour Abdullâh ibn Omar, de la iqtidâ' shadîd, de l'imitation pointilleuse.

Ce qu'il faisait est néanmoins légèrement différent de ce que Abdullâh ibn Omar faisait, dans la mesure où le lieu que lui, Salama, choisissait pour y accomplir la prière était un lieu que le Prophète avait volontairement choisi pour y accomplir la prière. Tandis que celui que Abdullâh choisissait pour y accomplir telle prière était un lieu que le Prophète n'avait pas volontairement choisi pour y prier. Mais dès lors que ce que Abdullâh ibn Omar a fait est autorisé (cas 2.1.1 : choisir, pour accomplir la prière dont l'heure est arrivée, le lieu où le Prophète a prié sans le choisir, et ce par iqtidâ'), ce que Salama a fait est a fortiori autorisé (choisir, pour accomplir la prière dont l'heure est arrivée, le lieu où le Prophète a prié en l'ayant choisi, et ce par iqtidâ').

Il est cependant à noter que c'était apparemment par simple maslaha – et non par ta'abbud – que le Prophète choisissait ce lieu précis – derrière tel pilier de la mosquée – pour y accomplir la prière. Le fait que Salama choisisse donc ce lieu pour y accomplir la prière était donc mashrû' mais ne constituait pas une qurba (lire à ce sujet l'article dont nous avons donné le lien un peu plus haut).

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D.E) Et comment comprendre le hadîth de 'Itbân ibn Mâlik si la tabarruk par le lieu n'est pas autorisée (ghayr mashrû') ?

Si on retient la première tentative d'explication, celle de Ibn Hajar (visible en Fat'h ul-bârî 1/677), alors certes le hadîth de 'Itbân contredit le propos de Omar ibn ul-Khattâb cité en B.B.

Cependant, d'autres interprétations du hadîth de 'Itbân ont également été avancées :
soit, étant malvoyant, 'Itbân voulait tout simplement que le Prophète détermine pour lui la direction exacte de la Kaaba (c'est ce que Ibn Hajar a évoqué comme autre possibilité : Fat'h ul-bârî 1/677) ;
soit il voulait que ce soit le Prophète qui "trace", donc en quelque sorte qui "fonde", le lieu qui serait pour lui un lieu de prière (c'est l'explication de Ibn Taymiyya : Al-Iqtidhâ', p. 357). Cela est comparable au fait que c'est le Prophète qui a fondé la mosquée de Qubâ' ainsi que sa mosquée à Médine ; le fait est qu'une mosquée fondée (ussissa) sur la piété est meilleure qu'une mosquée fondée sur l'absence de piété. Or on est certain que la mosquée que c'est le Prophète qui la fonde et le lieu que c'est le Prophète qui le trace pour être un lieu de prière sont respectivement fondés et tracés sur la piété ;
soit 'Itbân voulait pouvoir suivre l'action du Prophète (iqtidâ') dans le lieu choisi par celui-ci pour y accomplir la prière, ce qui revient au même cas que celui de Salama ibn ul-Akwa' plus haut évoqué : l'imitation pointilleuse ;
soit il s'est agi de ce que j'ai lu sous la plume d'un 'âlim qui a fait en quelque sorte une synthèse entre les deux dernières explications : 'Itbân savait qu'il est moins bien d'accomplir les prières obligatoires chez soi au lieu de les accomplir à la mosquée en congrégation. Même s'il était excusable (car étant devenu malvoyant alors même qu'entre sa demeure et la mosquée se trouvait un oued qui coulait lorsqu'il pleuvait), il voulut donc une approbation claire du Prophète avant de commencer à le faire. Aussi souhaita-t-il du Prophète une approbation par le geste. C'est pourquoi il voulut que ce soit le Prophète qui accomplisse le premier une prière en congrégation (fût-elle facultative) en ce lieu, afin que, par la suite, ce soit le cœur léger qu'il puisse y accomplir les prières obligatoires, s'agissant pour lui d'imiter le Prophète par rapport au lieu. Le Prophète, ayant compris sa motivation, accepta donc de venir le faire, lui apportant ainsi un certain réconfort moral par rapport au fait qu'il ne pourrait plus se joindre à la mosquée de son quartier.

Ces autres explications du hadîth de 'Itbân font que le propos de Omar ibn ul-Khattâb n'entre pas en contradiction avec lui.

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D.F) Et comment comprendre le propos que Abdullâh ibn Salâm tint à Abû Burda ?

Abdullâh ibn Salâm avait proposé à Abû Burda : "Viens à la maison, je te donnerai à boire dans un récipient dans lequel le Messager de Dieu a bu, et tu accompliras la prière dans un lieu de prière ("masjid") dans lequel le Prophète a accompli la prière."

Cependant Abû Burda relate bien qu'il "accomplit alors la prière dans le lieu de prière de Abdullâh ibn Salâm". Il s'agissait donc bien d'un lieu de prière que Abdullâh ibn Salâm avait établi chez lui en fonction du lieu où le Prophète avait accompli la prière. Nous sommes alors dans un cas similaire à celui de 'Itbân ibn Mâlik (si le Prophète était venu "tracer" le lieu de prière pour Abdullâh ibn Salâm, comme il l'avait fait pour 'Itbân ibn Mâlik), ou à celui de Salama ibn ul-Akwa' (si le Prophète n'était pas venu "tracer" le lieu de prière pour Abdullâh ibn Salâm).

Par ailleurs, l'invitation de Abdullâh ibn Salâm concernait principalement le fait de venir chez lui, et secondairement le fait d'y accomplir la prière dans le lieu où le Prophète l'avait fait (soit le cas 2.1.1, et non le cas 2.1.2, cités plus haut). Cela figure clairement dans une autre relation du même récit. Abû Burda y relate : "J'arrivais à Médine. J'[y] rencontrai Abdullâh ibn Salâm. Il me dit : "Ne viendras-tu pas [chez moi], que je te donne du sawîq et des dattes à manger, et que tu entres dans une maison ?"" (al-Bukhârî 3603).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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