Le déplacement (نقل) du sens du mot (sans modification de sa forme) (p. 2/4)

Suite de : "La dérivation d'un mot arabe (avec modification de sa forme) à partir d'un autre - الاشتقاق"

-
Un terme donné (لفظ) possède un sens donné : c'est son sens originel (معناه الأصلي).

Or, ensuite, il est certains termes qui sont employés de façon telle que le sens que le locuteur veut leur conférer (المعنى المراد للمتكلم) est différent de ce sens originel (المعنى الأصلي).
(Il faut cependant savoir que, dans ce cas, la réalité (الحقيقة الخارجة) à laquelle le sens voulu par le locuteur (المعنى المراد للمتكلم) correspond, cette réalité présente le plus souvent un lien avec la réalité à laquelle le sens originel du mot (المعنى الأصلي) correspond. S'il n'y a pas de lien, alors on dit que le terme est Murtajal.)

-
I) Appréhender un terme dans un sens autre que celui qu'il a de façon première, cela inclut :

--- appréhender ce terme au sens figuré (haml ul-lafzi 'alâ ma'nâ-hu-l-majâzî) ;
--- considérer que le terme/ la formule est un euphémisme/ une périphrase (haml ul-lafzi 'alâ ma'nâ-hu-l-kinâ'ï) ;
--- comprendre, d'un terme de portée générale, une réalité plus restreinte (itlâqu lafzin 'âmm wa irâdati ma'nan khâss)
--- comprendre la phrase en considérant qu'un autre terme, non présent dans le texte, est sous-entendu (taqdîru lafzin).

-
II) C'est l'USAGE généralisé qui fait loi pour déterminer quel est le sens premier d'un terme :

Voici ce qu'on lit dans At-Talwîh : "أن اللفظ إذا تعدد مفهومه فإن لم يتخلل بينهما نقل فهو المشترك؛ وإن تخلل، فإن لم يكن النقل لمناسبة فمرتجل؛ وإن كان فإن هجر المعنى الأول فمنقول؛ وإلا ففي الأول حقيقة وفي الثاني مجاز" (At-Talwîh, pp. 155-156).

Voici comment les choses sont...

A) D'un côté il y a le terme qui possède plusieurs sens : ce terme est appelé : Mushtarak, polysémique.
Le terme "'ayn" est ainsi, signifiant à la fois "oeil", "source" et "être".
Le terme "qar'", présent dans le Coran est également ainsi (pour sa part ce terme signifie même deux choses totalement opposées).

B) De l'autre côté il y a le terme qui, à l'origine, possédait un seul sens.

--- B.1) La règle première est que, dans l'usage, c'est ce sens originel qu'un tel terme possède qui reste le sens premier de ce terme. C'est seulement de façon secondaire que ce terme désigne l'un de ses autres sens.

--- B.2) Cependant, parfois, dans l'usage, le terme ne véhicule plus – au moins en tant que son sens premier – son sens originel. En effet...

----- B.2.1) ... Parfois, le sens apparu par la suite devient autant utilisé que le sens originel : il y a alors les deux possibilités quant à ce que locuteur a voulu signifier (c'est-à-dire : quant au sens que le locuteur a voulu transmettre) en employant ce terme : soit il a voulu signifier le sens d'origine, soit il a voulu signifier le sens qui est apparu secondairement.
Ainsi, le mari disant à son épouse : "Rejoins les tiens" peut vouloir lui dire de se rendre momentanément chez ses parents ; comme il peut vouloir lui dire sa volonté de mettre fin à leur mariage (le fait de rejoindre les siens étant le lâzim, corollaire, du divorce, et le divorce étant le malzûm du fait de rejoindre les siens).

----- B.2.2) ... D'autres fois, le sens qui est apparu par la suite devient plus connu que le sens originel, bien que le terme continue à être employé pour désigner tantôt celui-ci et tantôt celui-là.
C'est le cas avec le terme "Majâz Muta'âraf" : c'est-à-dire que le terme est plus connu en tant que véhicule de son sens majâzî qu'en tant que véhicule de son sens haqîqî ; cependant, il peut également être employé pour véhiculer son sens originel (le sens haqîqî).

----- B.2.3) ... Parfois encore, le sens d'origine devient complètement délaissé dans l'usage. On parle alors de ce terme comme étant un "Manqûl 'Urfî" : le terme a vu son sens "être déplacé".
C'est le cas du terme Dâbba pour signifier "Hashara" ; c'en était le sens originel, mais ce terme est devenu délaissé (Mah'jûr) pour désigner ce sens.
Le cas du terme "Haqîqa Mah'jûra" s'insère ici : le terme est devenu "délaissé" en tant que véhicule du sens originel, et n'est plus utilisé qu'en tant que véhicule de son sens apparu par la suite. Ce terme est alors aussi un Manqûl 'Urfî.

----- B.2.4) ... Enfin, parfois le sens originel du terme est devenu non seulement délaissé mais même complètement oublié dans l'usage (Mansî), n'étant plus présent que dans les dictionnaires étymologiques sous la désignation de : "vieux". Ce genre de terme est aussi un "Manqûl 'Urfî".

-

III) Ce qui constitue le sens propre d'un(e) terme/ formule donné(e) (par opposition à son sens figuré), c'est son sens premier DANS L'USAGE (par opposition à son sens secondaire) :

Et ce, même si ce sens devenu premier dans l'usage ('Urf) est autre que son sens originel, car ce sens originel, l'usage commun l'a quant à lui rendu : soit secondaire (B.2.2), soit complètement délaissé (B.2.3 & B.2.4).

"والمراد بوضع اللفظ تعيينه للمعنى بحيث يدل عليه من غير قرينة؛ أي يكون العلم بالتعيين كافيا في ذلك.
فإن كان ذلك التعيين من جهة واضع اللغة فوضع لغوي، وإلا فإن كان من الشارع فوضع شرعي، وإلا فإن كان من قوم مخصوص كأهل الصناعات من العلماء وغيرهم فوضع عرفي خاص، ويسمى اصطلاحيا، وإلا فوضع عرفي عام. وقد غلب العرف عند الإطلاق على العرف العام.

فالمعتبر في الحقيقة هو الوضع بشيء من الأوضاع المذكورة، وفي المجاز عدم الوضع في الجملة" (At-Talwîh, pp. 153-154).
"وأما المنقول فمنه ما غلب في معنى مجازي للموضوع الأول حتى هجر الأول. وهو حقيقة في الأول مجاز في الثاني من حيث اللغة؛ وبالعكس) أي حقيقة في الثاني مجاز في الأول (من حيث الناقل، وهو إما الشرع أو العرف أو الاصطلاح" (At-Tawdhîh, pp. 155-156).

Ainsi, le terme "Salât" a, à l'origine en langue arabe, pour sens premier (et donc pour sens propre) : celui de "Du'â" (simple prière) ; or, dans l'usage du Dîn ul-islâm, c'est là son sens figuré, car son sens propre est : "prière rituelle" (At-Talwîh, p. 156).

Lire : Quand un terme possède un Sens Propre (معنى حقيقي), et un ou plusieurs Sens Figuré(s) (معنى جازي). Dans tous les cas, il faut la présence d'un indice pour que, du terme, on comprenne autre chose que son sens qui, dans l'usage, est son sens premier.

-
IV) Le terme "Sarîh" ("Univoque") et le terme "Kinâya" ("Equivoque") :

Chez les spécialistes de la rhétorique arabe, dans le parallélisme Sarîh / Kinâya, chacun de ces termes a le sens suivant...
----- Le Kinâya est le terme / la formule que le locuteur emploie en ayant comme objectif premier de signifier ce qui est en fait le lâzim ou le malzûm du sens originel de ce terme/ cette formule. Ainsi, "Il est montré du doigt" est employé avec pour objectif premier de signifier : "Il est critiqué" : car quand quelqu'un est critiqué, il est montré du doigt : le sens visé par la phrase est en fait le malzûm du sens originel de la phrase.
----- Le Sârih est quant à lui le terme/ la formule qui est employé en ayant comme objectif premier de signifier ce qui est le sens originel de ce terme/ cette formule.

-
Par contre, chez les spécialistes du Fiqh, le parallélisme Sarîh / Kinâya n'est pas le même.
----- Le terme Sarîh, chez eux, est le terme/ la formule dont le sens voulu est clair pour celui qui l'entend. Et ce car :
------- a) soit le terme/ la formule ne possède qu'un seul sens ;
------- b) soit le terme/ la formule possède un sens premier ainsi que des sens secondaires, mais la primauté du sens premier est forte (ce qui est le cas du B.1 - c'est avec son sens originel que le terme est utilisé - ; et de tout Manqûl 'Urfî, soit les B.2.3 - Haqîqa Mah'jûra - et B.2.4 - Mansî - suscités).

----- Quant au terme Kinâya chez eux, c'est le terme/ la formule dont le sens voulu est sujet à interprétations. Et ce car la probabilité qu'il désigne tel sens et la probabilité qu'il désigne tel autre sens :
------- c) sont égales (c'est le cas du A, le terme Mushtarak, le terme polysémique ; et c'est également le cas du B.2.1 : les deux sens sont de même probabilité : exemple du mari disant à son épouse : "Rejoins les tiens" (cette formule est un kinâya d'après l'acception des spécialistes du fiqh - car pouvant signifier deux choses différentes -, mais aussi d'après celle des spécialistes de la rhétorique : "nul besoin d'avoir recours à ce que certains ulémas hanafites ont cru devoir élaborer d'explication sur le sujet", affirme Sadr ush-Sharî'a : At-Tawdhîh, pp. 262-263)).

Reste le cas du B.2.2, le Majâz muta'âraf (dans l'Usage le terme est utilisé pour désigner ce qui en était le sens figuré (al-ma'na-l-majâzî : muta'âraf)) : il semble relever du cas b : la primauté d'un sens sur l'autre est forte. Or qu'il relève de ce cas b, cela est particulièrement vérifié chez Abû Yûssuf et Muhammad ibn ul-Hassan, qui sont d'avis que l'on en retiendra le sens figuré, car c'est le sens dominant dans l'Usage : "ثم كل واحد من الحقيقة والمجاز، إن كان في نفسه بحيث لا يستتر المراد: فصريح؛ وإلا: فكناية. (...) والمجاز الغالب الاستعمال صريح" (At-Tawdhîh, pp. 158-159) (voir aussi Nûr ul-anwâr, p. 147). Par contre, Abû Hanîfa est d'avis que l'on en retiendra le sens propre, car c'en est le sens originel (même s'il est devenu secondaire). Cependant, d'après son avis aussi, le Majâz muta'âraf semble être un Sarîh, puisque c'est de façon tranchée qu'on retiendra de lui tel sens (fût-ce son sens devenu secondaire dans l'usage).

-
"الصريح لا يحتاج إلى النية، والكناية تحتاج إليها" (At-Tawdhîh, p. 261).
"فالصريح لا يحتاج إلى النية؛ يعني أن الحكم الشرعي يتعلق بنفس الكلام، أراده أو لم يرده؛ حتى لو أراد أن يقول: سبحان الله فجرى على لسانه أنت طالق، أو أنت حر، يقع الطلاق أو العتاق؛ نعم لو أراد في أنت طالق رفع حقيقة القيد يصدق ديانة لا قضاء. والكناية تحتاج إلى النية أو ما يقوم مقامها من دلالة الحال ليزول ما فيها من استتار المراد والتردد فيه" (At-Talwîh, p. 261).

----- Le terme Sarîh ayant été prononcé induit son sens unique, ou bien son sens premier (quand il possède un sens premier et un sens secondaire), et c'est ce sens qui sera retenu, sans besoin aucun de demander au locuteur ce qu'il voulait en signifier (sauf indice détournant le terme de ce sens premier).
Le terme Sarîh peut ensuite être un Mushakkik : le sens est le même, mais c'est le degré qui est différent d'une réalité à une autre.

La Tawriya relève-t-elle du Sarîh ? Je n'en suis pas sûr, mais ce qui est certain c'est qu'elle induit l'interlocuteur en erreur, car il en comprend le sens premier, et pas le sens second, qui reste secondaire. Le recours à la Tawriya est en soi déconseillé : "عن أبي تميمة الهجيمي، أن رجلا قال لامرأته: "يا أخية!" فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "أختك هي؟" فكره ذلك ونهى عنه" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 2210, dh'aîf d'après al-Albânî) (cf. A'lam ul-muwaqqi'în, 3/102). Cependant, quand il y a maslaha shar'iyya à y avoir recours, ce caractère "déconseillé" est résorbé. C'est pourquoi le prophète Abraham (sur lui soit la paix) y a eu recours au cours de sa vie (notamment quand le tyran l'a questionné au sujet de son lien avec Sarah, et quand il s'est excusé de ne pas se joindre aux gens de son peuple).

----- Par contre, du terme Kinâya qu'un locuteur a prononcé, il faudra vérifier l'intention du locuteur avant de comprendre de ce terme tel sens plutôt que tel autre sens : soit le locuteur exprimera quelle signification il lui avait conférée, soit la situation d'énonciation sera l'indice déterminant la signification du terme.

Le Ta'rîdh relève du Kinâya (At-Tawdhîh, p. 261).

-
Pour revenir au cas B.1 : un tel mot est Sarîh, c'est-à-dire qu'en soi il désigne le sens premier qu'il a, et ce sans besoin que le locuteur précise l'intention qu'il avait, ni qu'on vérifie si un indice détournant le mot n'était pas présent. La règle de base est donc que ce mot indique son sens premier (qui est aussi son sens originel).

Mais imaginez que le locuteur certifie qu'il a utilisé ce terme dans son sens secondaire (sens connu dans l'usage, mais connu comme étant secondaire) : le mot revêt alors son sens secondaire. Or ce sens secondaire est lui aussi désigné comme étant "ma'nâ kinâ'î" dans les ouvrages de Ussûl ul-fiqh, et parfois même : "Kinâya" : "والمجاز الغالب الاستعمال: صريح، وغير الغالب: كناية" : At-Tawdhîh, pp. 158-159 : ce dernier est alors à comprendre dans une autre perspective que celle de la définition que nous en avons vue plus haut).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly