Lorsque sur une question donnée (mas'ala) il n'y a eu que deux (ou trois, ou quatre, ou plus encore) avis chez tous les Salaf, est-il impossible que des grands savants postérieurs pensent un nouvel avis, par une nouvelle synthèse des textes existant ?

Ce genre de cas de figure constitue ce qui s'appelle un consensus implicite (ijmâ' dhimnî) : c'est-à-dire qu'il n'a existé, parmi les mujtahidûn des 3 premières générations, que par exemple 4 interprétations différentes des textes traitant de tel point donné, et il y a eu donc une sorte de consensus de leur part sur ces 4 avis.

La question présentée dans le titre (Les mujtahidûn d'une époque suivante peuvent-ils alors penser un nouvel avis, par une synthèse inédite des textes existant ?), cette question ne se pose que par rapport aux points (massâ'ïl ijtihâdî) où la détermination de l'avis qui (parmi les différents avis existant) est correct, cela n'est possible qu'à un niveau zannî (et non pas qat'î).

Et, sur cette question, il existe 3 opinions :

1) l'impossibilité absolue ; c'est la posture de la majorité des ulémas, dit az-Zuhaylî (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/492) ;

2) la possibilité absolue ; c'est l'avis de zahirites (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/492 ; Irshâd ul-fuhûl, pp. 317-318) ;

3) la possibilité à condition que le nouvel avis ne mette pas fin à ce que les avis précédents avaient tous en commun (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/493).
Ainsi, par rapport à la question de savoir comment sera partagé le legs lorsque le défunt laisse un grand-père et des frères, il y a deux avis existant entre les mujtahidûn : l'un dit que le grand-père héritera de la totalité du legs, l'autre qu'il sera associé avec les frères dans cet héritage, selon une quote-part déterminée. On voit que ces deux avis ont quelque chose de commun : le grand-père hérite. Un 'âlim postérieur ne peut donc pas penser un nouvel avis selon lequel, dans ce cas de figure, le grand-père n'hériterait plus du tout (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/493).

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Ibn Taymiyya semble être de la première posture, et il s'est fondé sur le hadîth qui dit : "Dieu ne réunira jamais ma Umma sur la dhalâla" (at-Tirmidhî, 2166) ; dans d'autres versions on trouve : "sur une dhalâla". Penser un nouvel avis, cela revient à dire que les deux avis présents chez les Salafs étaient tous erronés, donc que les Salafs ont été unanimes sur une erreur (qui se dit aussi, sur le plan littéral, "dhalâla").

Al-Qaradhâwî a quant à lui dit préférer la posture selon laquelle il est possible de penser un nouvel avis, sans préciser s'il est de la seconde ou la troisième postures (Al-Ijtihâd ul-mu’âssir, p. 37). Il a d'ailleurs donné un exemple d'avis nouvellement pensé, sur des questions où il y avait déjà divergence d'interprétations chez les Prédécesseurs, à propos de la zakât sur la récolte obtenue sur un terrain que l'exploitant loue à quelqu'un d'autre (Al-Ijtihâd ul-mu’âssir, p. 37). Ailleurs il a aussi proposé un avis nouveau à propos de la question de la sanction pour apostasie (cf. son livret Jarîmat ur-ridda).

Az-Zuhaylî a pour sa part donné préférence à la troisième posture (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/492).

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Qu'est-ce que les tenants de la troisième posture répondent-ils au hadîth évoqué par ceux de la première posture : "Dieu ne réunira jamais ma Umma sur la dhalâla" (at-Tirmidhî, 2166) ?

- Les tenants de la troisième posture considèrent que ce hadîth parle des erreurs qat'î, voulant dire qu'il est impossible que tous les mujtahidûn parmi les Salaf Sâlih aient été unanimes à énoncer une règle précise à propos d'une question donnée, et que cette règle ait été erronée ; et que si certains mujtahidûn parmi les Salaf Sâlih se sont trompés à propos d'un point donné, parce qu'ils n'avaient pas eu connaissance du hadîth existant sur le sujet, il est impossible qu'il n'y ait pas eu d'autres mujtahidûn ayant émis la règle juste sur le sujet.

- Ils ajoutent : ce hadîth ne parle pas des points où il y a eu, entre les mujtahidûn des Salaf Sâlih, une divergence où la détermination de l'avis correct n'est possible qu'à un niveau zannî. Le fait est que si alors il y a eu parmi eux, 2 avis qui, chacun, "tient la route", ce n'est pas que la vérité ne peut se trouver que dans l'un de ces 2 avis considéré individuellement et de façon distincte de l'autre. Etant donné qu'aucun des deux ne peut être qualifié de façon certaine (qat'î) de "juste" (l'autre étant alors, de façon tout aussi certaine, "erroné"), il se peut que la vérité soit pour partie dans l'un de ces deux avis, pour partie dans l'autre : il peut donc y avoir élaboration intellectuelle d'un nouvel avis.

- Cela, rappelons-le, à condition que ce nouvel avis ne fasse pas disparaître ce que les 2 anciens avis avaient de minimum commun. Car, si d'une part il y a, entre ces 2 avis, une partie qui diffère et dont il n'est pas possible de déterminer celle qui est correcte autrement que de façon zannî, d'autre part il y a aussi une partie commune à ces 2 avis : et cette partie commune fait, elle, l'objet du Consensus des mujtahidûn. La vérité s'y trouve donc effectivement de façon certaine (qat'î). Et aucun mujtahid postérieur ne pourrait faire disparaître cette partie-là.

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"وَإِنَّ الظَّنَّ لَا يُغْنِي مِنَ الْحَقِّ شَيْئًا" : "Et ce qui est conjectural n'apporte rien par rapport à la vérité" :

- "إِنَّ الَّذِينَ لَا يُؤْمِنُونَ بِالْآخِرَةِ لَيُسَمُّونَ الْمَلَائِكَةَ تَسْمِيَةَ الْأُنثَى {53/27} وَمَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِن يَتَّبِعُونَ إِلَّا الظَّنَّ وَإِنَّ الظَّنَّ لَا يُغْنِي مِنَ الْحَقِّ شَيْئًا {53/28" : "Ils n'en ont pas de preuve. Ils ne font que suivre ce qui est conjectural. Or ce qui est conjectural n'apporte rien par rapport à la vérité" (Coran 53/27-28).

- "وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَكِن شُبِّهَ َهُمْ وَإِنَّ الَّذِينَ اخْتَلَفُواْ فِيهِ لَفِي شَكٍّ مِّنْهُ؛ مَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِلاَّ اتِّبَاعَ الظَّنِّ وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا بَل رَّفَعَهُ اللّهُ إِلَيْهِ وَكَانَ اللّهُ عَزِيزًا حَكِيمًا""Or ils ne l'ont pas (fait) tuer, ni ne l'ont (fait) crucifier, mais l'affaire leur a été rendue confuse. Et ceux qui ont divergé à son sujet sont dans un doute par rapport à cela ; ils n'ont de cela pas de preuve, mais suivent ce qui conjectural. Et certainement ils ne l'ont pas (fait) tuer, mais Dieu l'a élevé à Lui. Et Dieu est Puissant, Sage" (Coran 4/157-158) ;

- "قُلْ هَلْ مِن شُرَكَآئِكُم مَّن يَهْدِي إِلَى الْحَقِّ قُلِ اللّهُ يَهْدِي لِلْحَقِّ أَفَمَن يَهْدِي إِلَى الْحَقِّ أَحَقُّ أَن يُتَّبَعَ أَمَّن لاَّ يَهِدِّيَ إِلاَّ أَن يُهْدَى فَمَا لَكُمْ كَيْفَ تَحْكُمُونَ {10/35} وَمَا يَتَّبِعُ أَكْثَرُهُمْ إِلاَّ ظَنًّا إَنَّ الظَّنَّ لاَ يُغْنِي مِنَ الْحَقِّ شَيْئًا" (Coran 10/35-36).

"Ce qui est conjectural n'apporte rien par rapport à la vérité", cela signifie :
--- soit : "n'est pas suffisant pour contrebalancer ce qui, pour sa part, est établi de façon certaine (yaqînî)" ;
--- soit : "n'est pas suffisant pour établir une vérité tellement importante qu'elle doit forcément être établie par des preuves conférant la certitude" ("يقول: إن الشك لا يغني من اليقين شيئًا ولا يقوم في شيء مقامَه، ولا ينتفع به حيث يُحتاج إلى اليقين" : Tafsîr ut-Tabarî).

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Il faut ici rappeler que :

--- certes, une partie des questions des 'Aqâ'ïd et des Ahkâm de l'islam font l'objet d'avis divergents et ne peuvent être établis que de façon Zannî ;

--- cependant, la plupart des questions font l'objet de réponses qui sont établies de façon certaine, Qat'î : "وأما الجواب عن قولهم الفقه من باب الظنون: فقد أجاب طائفة منهم أبو الخطاب بجواب آخر وهو (...). والتحقيق أن عنه جوابين. أحدهما أن يقال: جمهور مسائل الفقه التي يحتاج إليها الناس ويفتون بها هي ثابتة بالنص أو الإجماع. وإنما يقع الظن والنزاع في قليل مما يحتاج إليه الناس. وهذا موجود في سائر العلوم. وكثير مسائل الخلاف هي في أمور قليلة الوقوع ومقدرة. وأما ما لا بد للناس منه من العلم مما يجب عليهم ويحرم ويباح فهو معلوم مقطوع به. وما يعلم من الدين ضرورة جزء من الفقه؛ وإخراجه من الفقه قول لم يعلم أحد من المتقدمين قاله؛ ولا احترز بهذا القيد أحد إلا الرازي ونحوه؛ وجميع الفقهاء يذكرون في كتب الفقه وجوب الصلاة والزكاة والحج واستقبال القبلة ووجوب الوضوء والغسل من الجنابة وتحريم الخمر والفواحش وغير ذلك مما يعلم من الدين ضرورة" (MF 13/117-118) ;

--- par ailleurs, même en ce qui concerne les questions sus-évoquées qui font l'objet d'avis divergents et où la vérité ne peut être distinguée qu'à un niveau Zannî, une partie des réponses divergentes à ces questions fait quand même l'objet de certitude, Qat' : c'est celle qui est commune à l'ensemble des avis existant sur une question donnée. Et c'est bien pourquoi, lorsque sur une question donnée (mas'ala) il n'y a eu que 2 (ou 3, ou 4, ou plus encore) avis chez tous les Salaf, de grands ulémas postérieurs peuvent penser un nouvel avis, par une nouvelle synthèse des textes existant, mais à condition de ne pas faire disparaître la partie commune à ces 2, 3 ou 4 avis : car cette partie commune fait, elle, l'objet de certitude, Qat', et est donc "incompressible" (conformément à la 3ème posture évoqué plus haut, celle retenue par az-Zuhaylî).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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