Sophia et Fides, 'Aql et Imân : la Raison et la Foi, en Occident et en Islam

La cité était constituée d'un groupe de résidences, séparées parfois par une simple haie, d'autres fois par un des ruisseaux qui traversaient la ville. Au milieu des résidences s'élevaient des demeures.

Dans l'une d'elles habitaient M. Imân et son épouse 'Aql. Une autre, située sur l'autre rive, abritait M. Fides et son épouse Sophia.

En ces temps-là les femmes avaient le don de la créativité, de l'inventivité et de l'entreprise ; elles bâtissaient la demeure familiale et allaient à la recherche des nouveautés en terme de matériaux et de techniques ; les hommes, eux, avaient la faculté de lire l'Ouvrage, un manuscrit qu'ils aimaient réciter et dans lequel ils recherchaient les normes à respecter lors de la construction des demeures.

'Aql et Imân formaient un couple harmonieux. Lui vaquait à ses occupations ; elle vaquait aux siennes. Il avait su lui donner une relative autonomie ; il avait su la laisser travailler dans son domaine et ne l'orienter que dans les grands schémas ; il avait su présenter ces orientations sans l'humilier mais en lui demandant sans cesse ce qu'elle en pensait : les femmes sont des êtres si délicats, pensait-il, il faut savoir vivre avec elles. C'est dans ce cadre qu'elle avait trouvé son équilibre, et s'en était contentée ; se sachant considérée et aimée, elle était heureuse et s'était épanouie ainsi. En tant que femme, elle effectuait les recherches concernant les nouveautés, faisait preuve de créativité, était curieuse de tout. Son mari l'encourageait dans ses recherches. Il l'orientait, aussi, dans ses choix. N'avait-il pas, d'ailleurs, la responsabilité de lire, dans un ouvrage que seuls les hommes pouvaient déchiffrer, ce qui, à moyen terme, était nocif et ce qui ne l'était pas ? Elle suivait ses orientations. Bien que ne parvenant pas à déchiffrer d'elle-même l'Ouvrage, elle interpellait son mari sur certaines des règles qu'il lui en rapportait ; parfois il réfléchissait alors, et relativisait quelques règles, se disant : "Tu as raison, je n'avais pas vu les choses sous cet angle". D'autres fois, il répondait que la règle ne pouvait pas être relativisée, mais il se faisait malgré tout un devoir de lui expliquer pourquoi elle était ainsi ; et si elle ne comprenait malgré tout pas, elle lui faisait confiance, il avait toujours été si attentif, si prévenant. Il était même arrivé qu'elle ait mal compris certains de ses propos et qu'ils aient eu quelques mots ; mais tout était rentré dans l'ordre. Parfois il lui disait qu'ayant tous deux une nature humaine, mais l'un masculine et l'autre féminine, il était prévisible qu'elle eût des questionnements spécifiques à sa nature face aux propos qu'il lui disait ; il fallait, pensait-il, laisser ces questionnements passer. L'énergie de 'Aql et la modération de Imân avaient fait qu'ils avaient su marier inventivité et respect des normes. Leur demeure s'était donc développée graduellement et avec prudence.

Le couple Fides et Sophia était en fait un peu plus âgé que le premier ; et il s'était formé et avait emménagé là bien avant que Imân et 'Aql fassent connaissance. Malgré la rudesse de l'existence des premiers temps, la vie de couple avait été également passionnante chez Sophia et Fides. Il y avait eu cependant le fait que Fides avait compris de son Ouvrage certaines règles et qu'il avait dictées d'une façon qui contredisait certains traits très féminins de Sophia. Celle-ci n'avait rien dit et était restée silencieuse.

Un jour, bien après l'installation de 'Aql et Imân dans le voisinage, Sophia découvrit dans un placard de la maison un ancien parchemin et le lut. Ce fut le début de quelque chose qui allait bouleverser le cours de sa vie et de celle de son mari. Elle commença alors à exprimer ses spécificités – timidement au début puis de façon de plus en plus hardie – et à exercer ses droits naturels – la recherche et l'inventivité. Mais l'époux, au lieu de changer la façon dont il avait considéré certaines choses, refusa que son épouse dise des choses différentes de la façon dont lui il l'avait compris. Et plus il exprimait son refus, plus elle revendiquait ses droits : pouvoir exprimer ce qui faisait les spécificités de sa nature, disposer d'une légitime autonomie, et au besoin montrer à l'époux qu'il devait changer d'avis sur tel point car il s'était trompé. Les revendications de l'une, heurtées aux refus de l'autre, conduisirent le couple à passer par une longue période de tiraillements et de disputes. Si l'époux avait su donner à l'épouse son autonomie et reconnaître qu'il s'était trompé et qu'il n'est pas infaillible, le couple aurait perduré, l'époux serait devenu un chef de famille modéré, se contentant d'orienter habilement les grandes décisions. Mais le changement ne fut pas assez conséquent, et l'épouse se mit un jour à penser qu'elle n'aurait d'autre recours que celui d'arracher son indépendance par le divorce.

Pendant que, ici, Sophia revendiquait ses droits face à Fides et s'affirmait de plus en plus, là, chez 'Aql et Imân, l'énergie du début laissait la place à la routine. Déjà le temps avait fait son œuvre et Imân, naguère si énergique, ressentait des engourdissements et même des douleurs dans certains de ses membres. De plus, coup après coup, trois hommes violents s'étaient introduits chez eux ; Imân et 'Aql avaient eu très peur et, s'ils avaient réussi à chasser le second et à résister au troisième, ils en avaient été marqués ; quant au premier, ils avaient dû subir longtemps les effets de sa présence. Imân n'encourageait plus beaucoup 'Aql à la créativité, 'Aql n'avait plus l'envie d'améliorer leur demeure. 'Aql n'interpellait plus tellement Imân dans sa lecture de l'Ouvrage, Imân ne rappelait plus que les règles qu'il en avait extraites de par le passé. Les deux vivaient sur leurs acquis, avec chacun pensant aux jours heureux écoulés.

Chez l'autre couple, le divorce était en cours. Les tentatives de réconciliation s'étaient avérées infructueuses. Et animée par une farouche volonté de découvrir et d'inventer toujours plus, Sophia bâtissait la demeure dans laquelle ils habitaient ; vue de l'extérieur, leur demeure était devenue beaucoup plus attirante que ne l'avait jamais été celle qu'avait bâtie 'Aql ; mais elle s'était élargie dans toutes les directions, à droite, à gauche, et vers le haut, avec une audace incroyable ; pas un pouce d'espace libre n'avait été laissé sans avoir été mis à contribution ; quant au jardin, il avait été malmené. Celui qui passait près de cette bâtisse était attiré par sa beauté en même temps qu'estomaqué par l'audace qui s'en dégageait ; il se demandait même combien de temps la bâtisse pourrait monter ainsi toujours plus haut sans menacer d'imploser et de s'effondrer sur ses occupants eux-mêmes. Sophia continuait pourtant sur sa lancée, énergique et déterminée à toujours découvrir des nouveautés et à les appliquer pour élever et élargir sa demeure. Oh, elle et son ex habitaient toujours à la même adresse, elle dans la grande demeure, lui dans une petite pièce attenante. Mais elle disait qu'elle n'avait désormais plus besoin d'un Ouvrage du grand Ingénieur et qu'elle élaborait elle-même les normes pour la construction. Un jour, quand quelque temps se fût écoulé après le divorce, Fides reconnut même certains de ses excès passés ; le cours des choses l'avait amené à méditer, et il avait réellement et sincèrement beaucoup changé ; il demanda pardon pour ses fautes. Mais si Sophia écouta et accepta ces propos de son ex, elle ne voulait malgré tout plus entendre parler de mariage.

Voyant d'ailleurs que, pendant qu'elle avait réussi à bâtir une demeure grandiose après s'être révoltée contre son mari, 'Aql avait perdu peu à peu son énergie et que sa demeure à elle avait même périclité, qu'elle et son mari vivaient dans la routine, Sophia ne pouvait s'empêcher de lui dire régulièrement : "Tout est de la faute de ces hommes, avec leur référence à un Ouvrage du grand Etre. Suis mon exemple, cesse de vivre avec un mari qui te dicte des règles à partir d'un Ouvrage, acquiers ton indépendance et tu pourras bâtir une demeure aussi somptueuse que la mienne. Regarde ce qu'est devenu ta maison !"

Un jour, Sophia dit ainsi à sa voisine :
"Chère 'Aql, combien de temps vas-tu rester fidèle aux dires d'un mari qui sans cesse te communique des règles qu'il lit dans son Ouvrage ? Regarde ta maison et regarde la mienne. Moi je peux oser les constructions les plus audacieuses, aucun mari ne vient plus me dire que le balcon ne doit pas être fait ainsi, que la fenêtre est trop grande, que les rideaux sont clairs et n'arrêtent pas tous les regards. Quand je pense que quelque chose est bien, je le fais. Une maison doit être belle, vaste, resplendissante, avec des goûts hardis. Regarde ta maison : tu es restée trop timorée et tu n'as pas pu bénéficier de tout le confort disponible aujourd'hui : ta maison est restée très modeste. Tu as perdu ta créativité, ma chère. Quand donc te réveilleras-tu et prendras-tu ton indépendance ?

Sophia, chère voisine, tu penses ainsi parce que tu as vécu un divorce. Et si tu as eu recours au divorce et donc à l'indépendance, c'est parce que tu n'avais pas obtenu l'autonomie que tu réclamais. Quant à moi, j'ai trouvé mon équilibre dans l'autonomie au sein d'un couple, avec un mari auquel je me réfère mais cela parce que, justement, il m'a toujours gratifié de son attention. Mon mari et moi nous nous aimons toujours et nous avons le souvenir d'avoir bâti quelque chose de bien quand nous étions tous deux en pleine harmonie. Pour le moment notre couple s'est essoufflé, c'est vrai, mais je reste confiante qu'il saura retrouver cette harmonie d'antan. D'ailleurs, je me souviens des jours où moi aussi je faisais preuve de créativité, et cela me redonne un peu de cette énergie. Mais au fait, dis-moi, ne penses-tu pas que, à construire ainsi avec des normes que tu ne fais qu'imaginer au jour le jour, tu risques de bâtir quelque chose qui s'effondrera sur les passants ?

Je ne pense pas que cela arrive un jour. Sache que jamais je ne construis quelque chose sans réfléchir très profondément. D'accord, il est arrivé quelques fois qu'après avoir construit quelque chose cela se soit fissuré et ait menacé de s'effondrer ; j'ai alors pris conscience de mon erreur, j'ai colmaté et je me suis promis de faire attention à ne plus faire la même erreur ailleurs. C'est comme ça que j'agis.

C'est bien ce que, pour ma part, je cherche à éviter en me référant aux normes du grand Ingénieur, celles-là mêmes que mon mari me communique. Ces normes-là m'indiquent, avant même de construire, les choses à éviter dans la construction. Et puis les hommes ne font pas que dicter des normes, ils puisent dans leur Ouvrage aussi de quoi donner à leur entourage la paix et le contact direct avec l'Etre ; le bonheur ce n'est pas que dans le fait d'avoir bâti quelque chose de grand autour de toit, mais c'est aussi et surtout dans le fait d'avoir bâti quelque chose à l'intérieur de toi, c'est surtout dans le fait d'être heureux au fond de soi. L'Etre n'est pas seulement Ingénieur, Il est aussi et surtout Celui avec qui ressentir la présence, aimer et adorer confèrent la sérénité et le bonheur.

Je vois. Ma chère, laisse-moi te dire quelque chose : d'une part tu perds du temps en pensant à l'Etre et d'autre part tu restreins tes capacités d'innovation en respectant des normes que cet Etre aurait communiquées. En fait tu restes timorée, et c'est bien pour ça que tu restes là où tu es. Car la prise de risque est fondement de la réussite. Et moi, ces normes, tu sais… Quant au bonheur dont tu parles, je crois qu'il réside uniquement dans le fait d'avoir tout le confort voulu, dans une belle et luxueuse demeure.

Je ne vois pas les choses de la même façon que toi : je crois qu'il faut faire une différence entre le risque et l'inconscience… je dirais même : l'irresponsabilité. Jusque quand bâtiras-tu dans tous les sens ta demeure, faisant fi de ce qui avait été un beau jardin et risquant de faire imploser ta maison elle-même ? Si les gens d'autres résidences se mettent à t'imiter complètement et à vouloir, eux aussi, bâtir de la même façon que toi, avec leurs propres normes, la cité tout entière risque d'être en péril : danger pour les passants, diminution du nombre d'arbres, assèchement du cours d'eau…

D'accord, il y a des petits problèmes : ainsi, très récemment, un petit morceau de corniche est tombé tout près de mon neveu quand il était venu me rendre visite. Mais comment peux-tu croire encore à la solution que tu proposes ? C'est bon pour le passé, tout ça ! Comment, ma pauvre 'Aql, peux-tu penser un seul instant que tu t'épanouiras, quand tu perds ton temps à invoquer un Etre qu'aucun d'entre nous n'a jamais vu et quand tu ne prends pas d'initiative en te laissant tout laisser par un mari qui, comme d'autres avant lui, se réfère sans cesse à son Ouvrage ?

Ne crois pas, Sophia, que je ne fais qu'écouter les normes et les appliquer bêtement. J'ai souvent interpellé Imân à propos de certaines normes qu'il m'a communiquées après les avoir extraites de l'Ouvrage, parce que, de par ma connaissance concrète du monde de la construction, je m'étonnais de la règle qu'il m'avait communiquée ; je lui demandais alors de relire le passage de façon plus attentive et approfondie ; et il est arrivé qu'il modifie sa compréhension du passage après avoir entendu mes observations. D'autres fois il est arrivé qu'il me dise que le passage était trop clair pour avoir été mal interprété, mais même alors il se faisait un devoir de m'expliquer la sagesse de la norme ; il n'a jamais refusé de répondre au "Pourquoi".

C'est fini, ce que tu racontes là, l'époque est révolue où on restait dans le cadre des Ouvrages ! C'est maintenant aux constructrices de penser par elles-mêmes les normes ! Regarde, toi-même tu emploies le passé : ton mari "faisait", il "modifiait"… Il n'agit donc plus ainsi depuis quelque temps ! Il se contente de te dire les normes extraites de par le passé. Or de tout nouveaux matériaux sont nés entre-temps, de nouvelles formes plus hardies sont apparues en architecture.

L'Ouvrage dont mon mari dispose et celui que ton ex possède proviennent de l'Etre lui-même, mais il ne s'agit pas exactement du même livre ; et puis j'ai l'impression que ton ex a eu, avec son Ouvrage et toi, un rapport différent que le mien en a eu avec le sien et moi. C'est pour ça qu'on n'a pas la même façon de voir les choses. Pour le fait que le présent est différent du passé pour nous, c'est vrai. En fait l'épreuve que nous avons subie quand ces deux hommes étaient entrés chez nous nous a beaucoup ébranlés. De plus, sur le plan général, mon mari n'a plus la même vigueur qu'avant. Tout cela est vrai, mais depuis peu un nouveau souffle parcourt notre couple, et une nouvelle intimité se met en place entre nous ; elle est encore timide, mais je garde espoir. Moi aussi je renais. Au fait, dis-moi, tu ne parles plus du tout à ton ex ?

Si, si... Ce n'est plus comme ça avait été pendant le divorce, où j'étais très remontée contre lui, et le conflit était ouvert. Maintenant les choses se sont calmées entre nous, on se croise parfois et on se dit "bonjour, au revoir, comment va", entre personnes civilisées... Mais plus question que je prenne mes normes de lui, ça non. Je n'oublie pas.

Ecoute, Sophia, nous pourrions continuer des heures durant cette discussion, tout en continuant aussi à tourner de cette façon à vide. J'ai mieux à te proposer : du concret : nous pouvons enrichir nos expériences : je te communiquerai quelques normes que je connais, et tu me montreras quelques-unes de tes découvertes les plus récentes.

Hmm… Peut-être... En tous cas, pour le moment je dois partir. Je dois continuer à bâtir. Je te laisse. Au revoir, voisine.

Au revoir, chère voisine. Et à bientôt, j'espère."

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Commentaires :

"Sophia" est le nom de la sagesse en langue grecque. "Fides" veut dire quant à lui "foi" en latin.
En arabe, "'Aql" signifie "raison", et "Imân" : "foi" ("Imân", étant un nom d'action, peut désigner aussi bien un être masculin qu'un être féminin : al-masdaru lâ yudhakkaru wa lâ yu'annath).

On pourrait dire qu'en Islam, entre cœur et raison (c'est-à-dire entre foi et pensée rationnelle), il y a eu un mariage réussi : l'épouse – la raison – dispose d'une large autonomie, l'époux – le cœur – n'étant pas incompréhensif ni dictateur. Ce qui en Islam a été un mariage réussi, où règne le respect des spécificités du cœur et du cerveau, de la foi et de la raison, n'a pas été la même chose en Occident.

Alors que le christianisme post-chalcédonien était répandu en d'autres régions aussi, c'est la façon par laquelle l'Eglise catholique a géré son pouvoir et a géré les revendications de ses opposants qui explique pourquoi le divorce eut lieu en Europe occidentale précisément. En fait c'est ici que, aux 15ème et 16ème siècle, apparurent les idées humanistes si positives quant à l'homme, la raison et le but de la vie, et c'est ici que le clergé catholique romain disposait d'une aussi forte présence dans la société. Le conflit entre les deux forces résolument opposées – d'une part la volonté, engendrée par les idées humanistes, de s'affirmer et de vivre pleinement toutes ses facultés, et d'autre part la volonté de préserver sa forte présence – exacerba la tension naturellement existante dans le christianisme post-chalcédonien entre la foi et la raison, la culpabilité de l'homme et sa place dans l'univers. La volonté d'affirmer pleinement sa personne et de vivre entièrement sa rationalité et sa liberté se heurta donc à un système se présentant comme représentant de Dieu. Or, selon la mythologie grecque – car la tradition occidentale a également des fondements gréco-romains –, les humains sont confrontés à un monde divin qui ne veut pas leur réussite et qui fait tout pour qu'ils échouent dans leurs inventions ; ainsi, lors de la mise en place du monde, quand un titan du nom de Prométhée – auparavant allié de Zeus dans sa lutte contre d'autres titans – avait volé la logique et le feu pour les donner aux humains, il s'était attiré le courroux de Zeus et son châtiment. La logique est action de la raison, comme le feu est fondement des inventions. Les philosophes et les scientifiques d'Europe occidentale eurent donc le sentiment que, à l'instar de celui de l'Olympe, l'ordre de l'Eglise s'opposait au bien des hommes : à leur raison comme à leur progrès scientifique ; et qu'à l'instar de Prométhée, il fallait un titan qui transgresse l'ordre et prenne par la force ce qu'on refusait aux hommes. Il fallait choisir entre un ordre divin qui ne permettait pas l'épanouissement des hommes et la révolution prométhéenne voulant le bien des hommes. Le choix fut vite fait.
Pour reprendre l'allégorie de Nietzsche, l'esprit était auparavant tel un chameau : on le chargeait et il portait sans broncher les plus lourds fardeaux. Un jour cependant, l'esprit se révolta, devenant un lion qui opposa aux "Tu dois !" de son maître des "Je veux !". Ayant acquis son indépendance de haute lutte, il devint finalement un enfant : il est désormais innocent, joyeux et libre, et refuse le plus grand nombre de "Tu dois !" possibles.

En Islam, aux premiers siècles le mariage réussi entre une foi éveillée et active et une raison considérée comme naturelle donna naissance à une brillante civilisation. Peu à peu, cependant, et bien qu'en ses fondements et en son authenticité, la foi demeura préservée dans son authenticité, la société musulmane connut peu à peu le déclin sur le plan civilisationnel.

D'une part elle souffrit d'une succession d'invasions qui brisèrent son élan et sa dynamique :
– invasions de nomades venus des steppes tout d'abord, et ce depuis le début du 11ème siècle grégorien (d'après Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf, p. 300) ;
– ensuite, avec les huit Croisades parties d'Europe occidentale (6-7ème siècles hégiriens environ / peu avant le début du 12ème siècle jusqu'à quasiment la fin du 13ème siècle grégorien), ce fut un choc supplémentaire pour les musulmans : les Arabes vécurent l'épisode des Croisades comme un viol, écrit Amin Maalouf (Les Croisades vues par les Arabes, p. 304) ;
– à partir du 7ème siècle hégirien / 13ème siècle grégorien, une catastrophe d'une plus grande ampleur encore frappa les musulmans : les invasions mongoles, dont l'épisode le plus tragique fut le pillage de Bagdad, la capitale abbasside, en 656 a.h. / 1258 a.g.
Ces invasions successives ralentirent l'épanouissement de la civilisation musulmane : la pensée musulmane se figea dès lors, et ce dans tous les domaines : depuis le fiqh jusqu'à l'innovation culturelle et littéraire (L'autre face du monde, an-Nadwî, p. 139 ; Al-Muslimûn fi-l-hind, p. 56).

Tout n'est pas dû à ces invasions : il y eut bien d'autres causes, internes cette fois-ci, qui provoquèrent le déclin civilisationnel de l'aire majoritairement musulmane ; certaines de ces causes eurent un effet boule de neige, et engendrèrent des effets qui se muèrent à leur tour en nouveaux facteurs de déclin :
– l'ignorance de pans entiers des populations musulmanes (Le chemin de la Mecque, p. 272) ;
– le fait que, dans certains pans du grand public musulman, le monothéisme pur de l'islam se retrouva entaché de certaines conceptions et de certains actes contraires à l'essence même de l'islam (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, p. 121) ;
– le fait que la foi simple enseignée par le Prophète et retenue par ses Compagnons se retrouva ensevelie sous une masse de scolastique (Le chemin de la Mecque, p. 272) ;
– la place donnée à la spéculation rationnelle, de type aristotélicien et étrangère au style du Coran, plutôt qu'à l'observation, la recherche et l'expérimentation conduites sur les éléments de la nature (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, pp. 130-132, Rijâl ul-fikri wa-d-da'wa fil-islâm, 2/226-227).
– le fait que les princes ne furent plus pleinement à la hauteur, sur les plans moral et intellectuel, de ce que leur charge demandait (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, p. 119) ;
– le cloisonnement des compétences entre princes et savants (Al-Qirâ'at ur-râshida, an-Nadwî, 3 / 166), puis entre érudits en sciences islamiques et érudits en sciences temporelles (Ibid., p. 168) ;
– la stagnation dans le domaine du droit musulman (fiqh) (Muslim mamâlik mein islâmiyyat aur maghribiyyat kî kashmakash, p. 270, Le chemin de la Mecque, p. 176) ;
– la mise à l'écart des femmes par rapport à la place qu'elles avaient tenue dans la société à l'époque du Prophète et des Compagnons (Le chemin de la Mecque, p. 272) ;
– la stagnation dans les cursus et les méthodes d'enseignement et de formation en sciences islamiques (Muslim mamâlik mein islâmiyyat aur maghribiyyat kî kashmakash, p. 269).

La stagnation dans la pensée islamique débuta de façon évidente, d'après an-Nadwî, au 10ème siècle hégirien / XVIème siècle grégorien, si ce n'est, dit-il, au 9ème siècle hégirien / XVème siècle grégorien (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, p. 132). Et, pendant que, aux 10ème et 11ème siècles hégiriens / XVIème et XVIIème siècles grégoriens, l'Europe occidentale, éveillée de son sommeil, continuait son mouvement d'exploration du globe, de recherche scientifique et d'innovation technique, les musulmans, écrit an-Nadwî, "ne perdirent pas des années mais des siècles" (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, pp. 134-135).

Le renouveau est actuellement en cours ; il s'agit de ce qu'on appelle : "nah'dhat ul-'âlam il-islâmî" (Mâ dhâ khassira-l-'âlamu b-inhitât il-muslimîn, p. 225). Ce renouveau passe par un approfondissement de la foi authentique, par le retour aux sources vives allié à une compréhension éclairée de ces sources et du contexte, et par la diffusion au plus grand nombre de musulmans, et ce par tous les moyens licites, anciens et modernes. Et les effets de ce renouveau seront justement – bi idhnillâh – palpables quand le renouveau sera vécu par un grand nombre des musulmans dans le monde. "L'histoire est ici différente, et la période de grandeur correspond au moment où s'est réellement réalisée l'harmonie entre les références nourricières de la foi et la liberté fondatrice de la raison" (Les musulmans dans la laïcité, Tariq Ramadan, p. 75). "De grands efforts sont déployés aujourd'hui" pour redonner souffle à cette harmonie entre foi et raison, entre textes et contexte, entre contemplation, compréhension et action sociale ; "il reste à les concrétiser en faisant en sorte d'être entendu par le plus grand nombre" (d'après Les musulmans dans la laïcité, p. 58).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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A lire par ailleurs :

L'islam, responsable du sous-développement des pays musulmans ?

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