Une libre permutation de certains mots du texte coranique ?

Question (posée par mail) :

Je voudrais savoir ce que vous pensez d'une histoire que certaines personnes diffusent à propos du Coran. Ces personnes disent que plusieurs traditions de la Sîra et des 'Ulum ul-qur'ân rapportent que le Prophète dictait des versets à Abdallah ibn Sa'd ibn Abi Sar'h. Le Prophète lui dicta : "le Sage, le Puissant", mais il aurait suggéré au Prophète "le Sage, le Savant", et le Prophète lui aurait répondu : "Peu importe, c'est la même chose !"
Ou encore cet autre récit : L'Envoyé de Dieu lui dictait : "Audient, Savant" ou "Puissant, Sage", et autres attributs divins figurant en fin de versets. Mais [le scribe] demandait l'avis de l'Envoyé de Dieu : "Est-ce "Puissant, Sage", ou : "Audient, Savant" ?" L'Envoyé de Dieu répondait : "Que tu écrives l'un ou l'autre, c'est correct "! Cela lui tourna la tête, et il dit : "Muhammad se repose sur moi, et j'écris ce que je veux."

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Réponse :

Le fond de ces récits n'est pas faux (c'est ce que Ibn Taymiyya a écrit après avoir relaté ceux-ci : cf. As-Sârim, p. 122).

Ce qu'il faut tout d'abord rappeler, c'est que la révélation de l'ensemble du texte coranique au Prophète (sur lui la paix) s'est faite peu par peu, sur une étendue de 23 années. Et quand le Prophète recevait une nouvelle révélation, étant lui-même illettré, il faisait appel à certains de ses Compagnons lettrés et leur demandait de transcrire le passage nouvellement révélé sur un des supports existant alors. Il leur dictait les mots reçus, et leur indiquait aussi dans quelle sourate et entre quels versets déjà révélés le passage qu'il venait de recevoir prenait place.

Abdullâh ibn Sa'd ibn Abî Sar'h était un de ces hommes qui écrivaient pour le Prophète les versets révélés. Le Prophète lui dictait et lui disait : "[Ecris :] "Puissant, Sage", ou bien : "Puissant, Savant". Il écrivait alors selon une de ces deux variantes. Le Prophète disait : "Les deux sont correctes ("Kullun swawâb")" (Al-Bidâya wa-n-Nihâya).
Il arriva que le Prophète lui dicte "Audient, Savant" et que lui, le scribe, écrive : "Savant, Sage", puis le récite devant le Prophète et que celui-ci dise : "Ainsi est Dieu", et qu'il l'approuve donc ("fa yaqûl : "Kadhâlik-Allâh" fa yuqirruh") (Al-Maghâzî li-l-Wâqidî).
Le Prophète lui dit : "Ecris : "Savant, Sage". Il dit : "Puis-je écrire : "Puissant, Sage" ?" Le Prophète répondit : "Oui, les deux sont semblables ("Na'am, kilâhumâ sawâ'")" (As-Sîrat un-nabawiyya li-bni Hishâm).
L'homme tomba alors dans l'épreuve ("fa'ftutina") (Al-Maghâzî li-l-Wâqidî). Il apostasia, alla s'installer chez les Mecquois idolâtres et leur dit : "Par Dieu, c'est moi qui le tourne comme je veux" (Al-Bidâya wa-n-Nihâya). "Muhammad ne sait pas ce qu'il dit. C'est moi qui écrivais ce que je voulais" (Al-Maghâzî li-l-Wâqidî). "Si je le voulais, moi aussi je pourrais dire des choses comme Muhammad en dit et apporter des choses comme Muhammad en apporte. Parce qu'il me disait quelque chose, je le tournai vers autre chose, et il me disait : "C'est correct"" (Tafsîr ut-Tabarî).
(Ces références sont extraites des notes des deux savants ayant procédé à la takhrîj des relations présentes dans As-Sârim.)
Ibn Abî Sarh' vivait toujours à la Mecque quand les musulmans la conquirent, en l'an 8 de l'hégire (rapporté par Abû Dâoûd, n° 4359, an-Nassâ'ï).

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Un récit voisin est relaté à propos d'un homme de la tribu Banu-n-Najjâr : Le Prophète lui dictait : "Pardonneur, Miséricordieux", il écrivait : "Savant, Sage". Le Prophète lui disait alors : "Ecris ainsi ou ainsi, écris comme tu veux". Le Prophète lui disait : "Ecris : "Savant, Sage", il disait : "Est-ce que j'écris : "Audient, Voyant" ?". Le Prophète lui répondait : "Ecris, écris comme tu veux".
L'homme apostasia et alla s'installer chez des idolâtres, à qui il dit : "Je suis plus connaisseur que Muhammad. C'est moi qui écrivais ce que je voulais".
Le Prophète dit : "La terre ne l'acceptera pas".
L'homme vint à mourir, et on l'enterra mais son corps fut retrouvé déterré ; on l'enterra de nouveau, mais de nouveau le même phénomène ; on l'enterra à plusieurs reprises, mais à chaque fois on retrouva son corps hors de la terre (rapporté par Ahmad, authentifié par Ibn Taymiyya dans As-Sârim, p. 122).
Le récit de cette personne est rapporté de façon sommaire par al-Bukhârî (n° 3421) et Muslim (n° 2781). Le récit des versets n'y est pas relaté, seul y figure le fait que le corps de l'homme fut plusieurs fois rejeté par la terre après qu'on eut vainement tenté de l'enterrer. On y lit aussi que la première fois qu'on retrouva son corps déterré, des gens dirent : "C'est peut-être un coup des Compagnons de Muhammad". Ce fut par la suite qu'ils comprirent qu'ils n'y pouvaient rien.
Dans le récit rapporté par Muslim on lit que l'homme était de la tribu Banu-n-Najjâr (des habitants de Médine), et qu'il alla s'installer chez des Gens du Livre.
Dans le récit rapporté par al-Bukhârî il est aussi dit qu'avant de se convertir à l'islam il était chrétien.

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Par contre un autre récit existe qui relate chose similaire avec Abdullâh ibn Abî Sar'h à propos du passage se terminant par "fa tabâraka-llâhu ahsan ul-khâliqîn" de la sourate al-Mu'minûn. Ce récit-là n'est pour sa part pas authentique : la chaîne de transmission n'en est pas fiable (voir As-Sârim, p. 124). Par ailleurs ce passage est de révélation pré-hégirienne et non post-hégirienne, alors que l'apostasie de Abdullâh ibn Abî Sar'h a eu lieu à Médine, donc après l'hégire : on voit bien que le récit ne tient pas.

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Comment comprendre les deux récits de ibn Abî Sar'h et du Najjârite ?

En fait tout est très simple. Ce qu'il faut d'abord savoir c'est que le Prophète lui-même a, sur indication de l'ange Gabriel, enseigné des variantes de récitation dans le texte coranique (cliquez ici pour lire notre article relatif à ce point). Et deux points sont à connaître ici…
D'une part, une des particularités du style coranique (surtout dans les sourates de révélation post-hégirienne) est qu'à la fin de nombreux versets se trouve une courte phrase mentionnant des Attributs divins : "Et Dieu est Pardonneur, Miséricordieux", ou : "Et Dieu est Savant, Sage", ou encore : "Et Dieu est Audient, Voyant" etc. (ce genre de courte phrase terminant le propos principal relève du procédé rhétorique dit : "îghâl").
Or et d'autre part, une des catégories de variantes rendues possibles dans la récitation du texte coranique était la possibilité qu'un verset donné qui se termine par : "Dieu est Sage, Puissant", puisse être terminé par : "Dieu est Sage, Savant" en guise de variante. Cela relevait de la 3ème des 7 catégories de variantes (voir l'article indiqué ci-dessus).

Après avoir remarqué que le passage coranique que le Prophète avait enseigné à l'un d'eux présentait certaines variantes par rapport au même passage, qu'il avait enseigné à l'autre, Ubayy ibn Ka'b et Ibn Mas'ûd vinrent voir le Prophète pour obtenir de lui des éclaircissements à ce sujet. Le Prophète expliqua que sur sa requête l'ange avait demandé la permission à Dieu d'avoir 7 harf (soit 7 catégories de variantes) dans le texte coranique et l'avait obtenue. Puis le Prophète conclut par ces termes : "Chacune de ces variantes est bonne, suffisante. Si tu dis "Pardonneur, Miséricordieux", ou si tu dis "Audient, Savant", ou "Savant, Audient", Dieu est ainsi. [Tout cela est permis] tant que tu ne termines pas un verset [parlant] de châtiment par [la mention d'un Attribut divin de] miséricorde, ni un verset [parlant] de miséricorde par [la mention d'un Attribut divin de] courroux" :
"عن أبي بن كعب، قال: قرأت آية، وقرأ ابن مسعود خلافها، فأتيت النبي صلى الله عليه وسلم فقلت: ألم تقرئني آية كذا وكذا؟ قال: "بلى." فقال ابن مسعود: ألم تقرئنيها كذا وكذا؟ فقال: "بلى، كلاكما محسن مجمل." قال: فقلت له، فضرب صدري، فقال: "يا أبي بن كعب، إني أقرئت القرآن، فقلت: على حرفين؟ فقال: على
حرفين، أو ثلاثة؟ فقال الملك الذي معي: على ثلاثة! فقلت: على ثلاثة! حتى بلغ سبعة أحرف. ليس منها إلا شاف كاف، إن قلت: غفورا رحيما، أو قلت: سميعا عليما، أو عليما سميعا فالله كذلك، ما لم تختم آية عذاب برحمة، أو آية رحمة بعذاب"
(rapporté par Ahmad, n° 21149) (une version sommaire a été rapportée par Abû Dâoûd, n° 1477).
Abû Bak'ra a, de son côté, relaté du Prophète le propos suivant : "عن عبد الرحمن بن أبي بكرة، عن أبيه، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "أتاني جبريل وميكائيل، فقال جبريل: اقرأ القرآن على حرف واحد، فقال ميكائيل: استزده، قال: اقرأه على سبعة أحرف. كلها شاف كاف، ما لم تختم آية رحمة بعذاب، أو آية عذاب برحمة" (Ahmad n° 20425).

Ibn Taymiyya écrit : "Les Hadîths sont nombreux qui montrent que parmi les sept harf avec lesquelles le texte coranique fut révélé, il y avait la possibilité d'une pluralité dans la mention des Attributs divins à la fin du même verset" (As-Sârim, p. 123).

Cette possibilité de variantes dans les phrases clôturant les fins d'un certain nombre de versets fut ensuite abrogée – en même temps que certaines autres variantes – lors de l'ultime révision que le Prophète effectua au mois de ramadan de l'an 10, quelques 5 mois avant sa mort. Il s'agit d'une abrogation de type "naskh ut-tilâwa".
Ibn Abbâs a relaté qu'il y eut abrogation lors de cette ultime révision (rapporté par Ahmad, n° 3247 ; évoqué dans Ulûm ul-qur'ân, Muftî Taqî 'Uthmânî, p. 124, pp. 147-149).
Ibn Taymiyya écrit quant à lui : "Ensuite Dieu abrogea certaines de ces variantes lorsque Gabriel procéda à la révision avec le Prophète pendant le mois de ramadan" (As-Sârim, p. 123).

Parmi les variantes enseignées par le Prophète au cours de sa mission mais qui furent abrogées lors de cette ultime révision, il y eut donc, entre autres, les variantes de mention d'Attributs divins clôturant certains versets : bien que ce fut le Prophète qui avait enseigné ces variantes, leur récitation en tant que texte coranique ne devait dès lors plus être permise.

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Pourquoi la permission de ce type de variante puis son abrogation ?

Certaines fins de versets, dans la même sourate ou dans des sourates différentes, finissent par la même courte phrase telle que celles que nous avons vues plus haut, ce qui entraîne une ressemblance entre les fins de nombreux versets. Demandez à ceux – jeunes ou moins jeunes – qui ont choisi de mémoriser de longs passages du texte coranique, et a fortiori l'intégralité du texte coranique : au début, les confusions et interpolations involontaires entre versets sont courantes ; mais ensuite, au fur et à mesure on s'y habitue et on s'y retrouve.

Ayant moi-même mémorisé le texte coranique quand j'étais enfant, je peux en parler en connaissance de cause : au début c'était très difficile, je m'emmêlais les pinceaux entre les différents passages à cause, justement, de ces fins de versets – voire parfois à cause de similitudes de mots se trouvant au milieu de versets... Mais peu à peu, par la grâce de Dieu, les choses sont allées beaucoup mieux ; j'ai appris avec l'expérience à faire mentalement un classement des passages se ressemblant, et à fixer dans mon esprit que dans cette sourate-ci, il y a tel groupe de mots qu'on retrouve aussi dans cette sourate-là, mais dans cette sourate-ci, ensuite vient tel début de verset, alors que dans cette sourate-là, c'est tel autre groupe de mots qui vient ensuite.

Et en fait c'est comme cela pour toute chose : au début la progression est lente, difficile, pénible ; mais si on persévère et si on prie Dieu, alors ensuite avec l'aide de Dieu ça devient relativement plus facile.

Ce fut quand le Prophète eut émigré à Médine qu'eut lieu l'institution des variantes de récitation. Etant donné que c'était aussi le moment où l'ensemble de la parole de Dieu déjà révélée commençait à devenir conséquente (de nouvelles révélations se faisaient toujours) et où le texte des sourates comportait en abondance ce genre de fins de versets, il y eut la permission, pour ce genre de phrases marquant la fin de versets, d'interpoler certaines phrases avec d'autres. Il a fallu que le Prophète en donne l'autorisation de façon explicite.
Mais ensuite, lors de l'ultime révision, quelques mois avant le décès du Prophète, le texte coranique devait être fixé au niveau de ses phrases, et la possibilité d'intervertir ces phrases fut abrogée. (Parmi les variantes qui ne furent pas abrogées lors de l'ultime révision, certaines purent ensuite être incluses dans la graphie des copies que Uthmân fit préparer lors de son califat, d'autres non : ces dernières durent ensuite être aussi délaissées à cause du consensus des Compagnons, et ne purent plus être récitées en tant que texte coranique ; pour plus de détails, lire notre article traitant de ce point).

Il resta néanmoins quelques Compagnons qui n'avaient pas connaissance de la variante définitivement fixée lors de l'ultime révision ; ce fut alors un peu plus tard, sous le califat de Uthmân et après, qu'ils l'apprirent, grâce aux copies uthmaniennes. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, les dernières années de la vie du Prophète furent l'époque où celui-ci envoyait certains Compagnons – et justement ceux qui étaient doués de connaissances particulièrement vastes en Coran et en Hadîths – passer du temps dans les tribus arabes relativement éloignées et récemment converties, pour qu'ils y enseignent l'islam aux nouveaux musulmans. C'est bien pourquoi, alors que, dans les copies coraniques préparées par la commission nommée par Uthmân on lit (Coran 5/118) : "In tu'adhdhib'hum fa innahum 'ibâduk. Wa in taghfir lahum, fa innaka anta-l-'Azîz ul-Hakîm" (le verset finit donc par : "... alors Tu es, Toi, le Puissant, le Sage"), un groupe d'autres Compagnons récitaient, eux, ce verset ainsi : "... fa innaka anta-l-Ghafûr ur-Rahîm" ("... alors Tu es, Toi, le Pardonneur, le Miséricordieux") (As-Sârim, p. 122).

Là réside la clé pour comprendre ce qui s'est passé avec Ibn Abî Sar'h et le Najjârite. Les deux récits datent de la période de la vie du Prophète où il y avait encore l'existence de variantes à propos de la mention d'Attributs divins à la fin de versets. Et les propos que ces deux hommes tinrent au sujet du Prophète furent des mensonges : contrairement à ce qu'ils racontèrent aux gens chez qui ils allèrent s'installer, ils ne "tournaient" pas "le Prophète comme ils le voulaient" ni n'"écrivaient ce qu'ils voulaient" de façon absolue ; si le Prophète approuva leur proposition d'écrire d'autres Attributs divins, ce fut bien parce qu'il y avait alors cette possibilité de variantes. Et c'est bien pourquoi nous avons vu aussi cet épisode, rapporté à propos de Ibn Abî Sar'h : "Le Prophète lui dictait et lui disait : "[Ecris :] "Puissant, Sage", ou bien : "Puissant, Savant". Il écrivait alors selon une de ces deux variantes. Le Prophète disait : "Les deux sont correctes ("Kullun swawâb")" (Al-Bidâya wa-n-Nihâya). Voyez : le Prophète le lui avait déjà dit explicitement : "Ecris ceci ou bien cela".

Mais Ibn Abî Sar'h comme le Najjârite agirent différemment de ce qu'avaient fait Ubayy, Ibn Mas'ûd et Omar : ces derniers avaient, quant à eux, cherché à comprendre pourquoi il y avait, à propos du même passage du texte coranique, des variantes. Mais les deux hommes, eux, au lieu de faire l'effort d'aller questionner le Prophète, entretinrent, à propos de ce qu'ils n'avaient pas compris, le doute qui passa dans leur esprit, et ensuite lui donnèrent prise sur leur foi ; peut-être même avaient-ils compris pourquoi il y avait une variante mais virent-ils là chose pouvant être exploitée pour pouvoir calomnier le Prophète.

En tout état de cause, tous deux rejetèrent l'islam et quittèrent Médine ; le Najjârite mourut, nous l'avons vu, en état d'incroyance (kufr), mais Ibn Abî Sar'h, lui, se reconvertit à l'islam à la Mecque après la conquête de celle-ci, en l'an 8 de l'hégire, soit un peu plus de 2 ans avant la mort du Prophète.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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