"خَلَقَ اللهُ آدَمَ علَى صُوْرَتِه" : "Dieu a créé Adam selon son apparence (sûra)" : que signifie ce hadîth ?

Ce propos se lit dans plusieurs hadîths, parmi lesquels ceux-ci :

- Hadîth 1) "عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "إذا ضرب أحدكم، فليجتنب الوجه، فإن الله خلق آدم على صورته" : "Lorsque l'un parmi vous a à frapper, qu'il se préserve de (frapper le) visage, car Dieu a créé Adam selon sa sûra" (Muslim, 2612/112) : le terme "a à frapper" figurant ici peut concerner, écrit Ibn Hajar, le fait de devoir frapper pour repousser quelqu'un qui nous attaque (daf' us-sâ'ïl) : autant que possible, il faut alors se préserver de le frapper au visage (FB 5/225).

- Hadîth 2) "حدثنا يحيى، عن ابن عجلان، عن سعيد، عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "إذا ضرب أحدكم فليتجنب الوجه، ولا يقل: "قبح الله وجهك ووجه من أشبه وجهك"، فإن الله تعالى خلق آدم على صورته" : "(...) Et que (l'un de vous) ne dise pas : "Que Dieu enlaidisse ton visage, ainsi que le visage de qui ressemble à ton visage" ; car Dieu a créé Adam selon sa sûra" (Ahmad, 7420, 9604 ; al-Bukhârî l'a rapporté mawqûfan in Al-Adab ul-muf'rad, 173. Al-Albânî est d'avis que ce hadîth est hassan et que Ibn 'Ajlân le rapportait tantôt marfû'an tantôt mawqûfan : As-Sahîha, n° 862. Voir aussi FB 5/226).

- Hadîth 3) "عن أبي هريرة، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "خلق الله آدم على صورته، طوله ستون ذراعا، فلما خلقه قال: اذهب فسلم على أولئك، النفر من الملائكة، جلوس، فاستمع ما يحيونك، فإنها تحيتك وتحية ذريتك، فقال: السلام عليكم، فقالوا: السلام عليك ورحمة الله، فزادوه: ورحمة الله، فكل من يدخل الجنة على صورة آدم، فلم يزل الخلق ينقص بعد حتى الآن"" : "Dieu a créé Adam selon sa sûra. Sa taille était de 60 coudées. (...)" (al-Bukhârî 5873, Muslim 2841). "قوله:"ستون ذراعا في السماء" أي في الطول. ويحتمل أن يكون مراد الحديث أنه كان قدر طولهم هذا في الجنة، فإذا نزلوا عادوا إلى القصر؛ فإن الأحكام تتفاوت بتفاوت البلدان، والأوطان. كما أن يوما عند ربك كألف سنة مما تعدون، فهو يوم في العالم العلوي، وألف سنة في العالم السفلي. هكذا يمكن أن تكون قاماتهم تلك في الجنة، فإذا دخلوها عادوا إلى أصل قامتهم" (Faydh ul-bârî 4/17). " وربما يخطر بالبال جوابًا عن هذا الإشكال أن قوله صَلَّى الله عليه وسلم: "لم يزل ينقص بعده حتَّى الآن" ليس معناه أن قامات النَّاس لم تزل تنتقص في كل قرن، بل المراد أن جسم الإنسان لم يزل ناقصًا بعده، ويؤخذ مما قدمناه عن الكشميري أن ستِّين ذراعًا إنَّما كانت مقدار قامة آدم عليه السَّلام في الجنَّة فلما نزل عنها عاد إلى القصر، ولم يزل أبناؤه يولدون بقرب من هذه القامة إلى يومنا الآن، وإنَّما يرجعون إلى أصل قامتهم حيثما يعودون إلى الجنَّة فقوله عليه السَّلام: "لم يزل ينقص" أنَّه لم يزل يولد ناقصًا والله سبحانه وتعالى أعلم" (Al-Kawkab ul-wahhâj, sur Muslim).

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Interprétation A) Cela signifie : "selon la sûra de celui qui est frappé / insulté" :

Cette interprétation a été envisagée à propos des hadîths 1 et 2 (FB 5/226) :
- ne pas frapper au visage, car "Dieu a créé Adam selon la sûra de celui qui est frappé" ; le hadîth voudrait alors dire à celui qui est sur le point de frapper quelqu'un par nécessité : "Retiens ta main de frapper son visage, car Dieu a créé Adam avec la même sûra que cet homme que tu allais frapper ; c'est donc comme si tu frappais le visage de Adam" ;
- ne pas dire "Que Dieu enlaidisse ton visage ainsi que le visage de qui te ressemble", car "Dieu a créé Adam selon la sûra de celui à qui tu dis cela ; c'est donc comme si tu disais : "Que Dieu enlaidisse ton visage ainsi que le visage de Adam"".

Cette interprétation ne passe cependant pas avec le hadîth 3.

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Interprétation B) Cela signifie : "selon la sûra de Adam" :

Cette interprétation est possible avec le hadîth 3.

Ce hadîth 3 signifie alors : "Dieu a créé Adam selon la sûra qui est celle de Adam". Cela signifie ceci : "Adam a été créé directement selon la forme qu'il avait, sans devoir passer par les étapes de développement physique de petite enfance, enfance, adolescence, âge adulte" (voir FB 6/442 ; 11/6).

Cependant, cette interprétation ne passe pour sa part pas avec le hadîth 1, ni avec le hadîth 2.

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Interprétation C) Dans les 3 hadîths, cela signifie bien : "selon la sûra de Dieu" :

Il y a ensuite plusieurs interprétations...

--- Interprétation C.A) Cependant, la idhâfa entre les termes "sûra" et "Allâh" est seulement de tashrîf :

Cela est alors à comparer à la formule : "bayt ullâh" : "la maison de Dieu" (Coran) n'est pas la maison dans laquelle Dieu habiterait, mais une maison qui, parmi toutes les maisons qui existent, a cette particularité qu'elle est liée à Dieu.
La même chose vaut pour la formule : "nâqat ullâh" (Coran) : "la chamelle de Dieu", dans le sens de "chamelle particulière que Dieu fit apparaître miraculeusement suite à la demande du peuple des Thamûd, le peuple de Sâlih".

Pareillement, ici, "sûrat ullâh" est à comprendre comme signifiant : "une sûra particulière, créée par Dieu pour Adam, et qui n'a pas d'équivalent chez les autres créatures".

C'est un avis possible, écrit Ibn ul-'Uthaymîn (qui donne cependant préférence à l'avis que nous verrons en tout dernier, le C.B.B) : "ولعلنا بالمناسبة لا ننسى ما مر من قول النبي عليه الصلاة والسلام: "إن الله خلق آدم على صورته"، وذكرنا أن أحد الوجهين الصحيحين في تأويلها أن الله خلق آدم على الصورة التي اختارها واعتنى بها، ولهذا أضافها الله إلى نفسه إضافة تشريف وتكريم، كإضافة الناقة والبيت إلى الله والمساجد إلى الله. والقول الثاني: أنه على صورته حقيقة ولا يلزم من ذلك التماثل" (Shar'h ul-'aqîda al-wâssitiyya, p. 190).

En fait, lorsqu'un terme est, de la sorte, en rapport d'annexion avec le nom "Dieu", cela peut signifier deux choses :
a) soit la chose que ce terme indique n'est pas établie de façon séparée de Dieu : dans ce cas cette chose, dont le nom est en rapport d'annexion avec le nom "Dieu", n'est pas une créature mais un Attribut de Dieu : c'est le cas de "la Miséricorde de Dieu" (Coran 7/56), des "deux Mains" de Dieu (Coran 38/75), etc. ;
b) soit la chose que ce terme indique est établie de façon séparée de Dieu, et est une créature de Dieu ; dès lors, le fait que le nom qui la représente soit en rapport d'annexion avec le nom "Dieu", cela est dû à l'une des deux raisons suivantes :
--- b.a) soit ce rapport d'annexion exprime que cette chose appartient à Dieu (c'est un rappel de l'évidence, puisque tout appartient à Dieu) : "Et donnez-leur du bien de Dieu que Dieu vous a donné" (Coran 24/33) ;
--- b.b) soit le rapport d'annexion exprime que cette chose bénéficie d'une attention particulière, d'une élection de la part de Dieu ; c'est le cas dans "le Messager de Dieu", "la chamelle de Dieu" (Coran 91/13), "Ma Maison" (Coran 2/126).

Ce qu'il importe en premier lieu, c'est donc de déterminer si le nom qui est en rapport d'annexion avec le nom "Dieu" représente quelque chose qui est séparé (munfasil) ou non de l'Etre de Dieu.

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--- Interprétation C.B) Non, on parle bien de "sûrat ullâh" sans que la idhâfa soit de tashrîf :

----- Interprétation C.B.A) Cela veut dire : "selon les Sifât de Dieu" :

C'est l'avis de Ibn ul-'Arabî : "الآية الثالثة قوله تعالى: {لقد خلقنا الإنسان في أحسن تقويم}: قال ابن العربي رضي الله عنه: ليس لله تعالى خلق هو أحسن من الإنسان، فإن الله خلقه: حيا، عالما، قادرا، مريدا، متكلما، سميعا، بصيرا، مدبرا، حكيما؛ وهذه صفات الرب. وعنها عبر بعض العلماء ووقع البيان بقوله: "إن الله خلق آدم على صورته": يعني على صفاته التي قدمنا ذكرها. وفي رواية: "على صورة الرحمن". ومِن أين تكون للرجل صفة مشخصة؟ فلم يبق إلا أن تكون معاني! وقد تكلمنا على الحديث في موضعه بما فيه بيانه" (Ahkâm ul-qur'ân, sourate at-Tîn).

Cette interprétation a également été citée par Ibn Hajar (FB 6/11).

Le fait est que Dieu a conféré à l'homme certaines qualités que Lui Il possède aussi (à un degré de perfection absolue en ce qui Le concerne). Nous en avons parlé dans un article précédent : Connaître les Attributs de Dieu (أوصاف الله المعنوية), et transformer son être et son agir en conséquence.

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----- Interprétation C.B.B) Cela est à appréhender en le sens propre de "sûrat ullâh", mais en se préservant de se demander le "comment" (bilâ kayf) :

C'est l'avis de Ibn Qutayba : "وقد قال المازري: غَلَّطَ ابنُ قتيبة فأجرى هذا الحديث على ظاهره، وقال: صورة لا كالصور" (Fat'h ul-bârî 5/226).

C'est aussi l'avis de Is'hâq ibn Rahawayh, de Ahmad ibn Hanbal (FB 5/226) et de Ibn Taymiyya.

Et c'est cet avis que Ibn ul-'Uthaymîn qualifie de "meilleur encore" (en fait : "أسلم") que l'avis C.A (op. cit., p. 72).

Maintenant cela ne signifie pas similitude (mumâthala). En effet, un autre hadîth très connu dit que le premier groupe d'humains à entrer dans le Paradis y entreront alors que leur sûra sera comme la sûra de la pleine lune : "أول زمرة تلج الجنة صورتهم على صورة القمر ليلة البدر" (al-Bukhârî, Muslim). Or cela ne veut pas dire qu'ils auront la même apparence que la lune, mais qu'il y a certains points qui seront communs.

En fait il faut que notre raison parvienne à la fois :
- à employer au sujet de Dieu ces termes en leur conférant le sens propre qu'ils possèdent ;
- tout en se décentrant des créatures, chez qui elle voit la réalité à laquelle ce sens correspond, pour ne pas imaginer la même réalité chez Dieu.
C'est un exercice à faire. Et c'est ce qui ressort des propos des grands ulémas qui ont dit sur le sujet : "أمِرُّوها بلا كيف" ; et également : "يؤمَنُ بها ولا يُتوهَّمُ ولا يُقالُ "كيف".

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Ce que le terme "sûra" désigne est général. Cependant, à lire attentivement les 3 hadîths cités plus haut, ici le terme a quelque chose à voir particulièrement avec le "waj'h" :

C'est également le cas (du moins d'après l'interprétation de 'Iyâdh) dans le hadîth qui dit des croyants qui auront séjourné temporairement dans la Géhenne, que Dieu aura interdit à la Géhenne "leur sûra" ("فيقول الله تعالى: "اذهبوا، فمن وجدتم في قلبه مثقال دينار من إيمان فأخرجوه"، ويحرم الله صورهم على النار. فيأتونهم وبعضهم قد غاب في النار إلى قدمه، وإلى أنصاف ساقيه. فيخرجون من عرفوا" : al-Bukhârî, Muslim). 'Iyâdh pense que, en vertu de ce qui est dit "des pieds", "des jambes", dans d'autres versions "des genoux", etc., ce ne sera pas toute la sûra de ces gens que le feu ne touchera pas, mais seulement leur visage. Cela, poursuit 'Iyâdh, d'autant plus que dans un autre hadîth, il est fait explicitement mention du visage : "حدثنا جابر بن عبد الله، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: إن قوما يخرجون من النار يحترقون فيها إلا دارات وجوههم، حتى يدخلون الجنة" (Muslim, 191/319) (FB 11/556 ; an-Nawawî et Ibn Hajar ne sont cependant pas d'accord avec 'Iyâdh sur ce point).

Par ailleurs, on lit également ceci : "عن سويد بن مقرن، أن جارية له لطمها إنسان، فقال له سويد: أما علمت أن الصورة محرمة؟ فقال: لقد رأيتني وإني لسابع إخوة لي مع رسول الله صلى الله عليه وسلم، وما لنا خادم غير واحد، فعمد أحدنا فلطمه، فأمرنا رسول الله صلى الله عليه وسلم أن نعتقه" : Un homme gifla une esclave appartenant à Suwayd ibn Muqarrin (radhiyalâhu 'anh) [cet homme était en fait le fils de Suwayd]. Celui-ci lui dit alors : "Ne sais-tu donc pas que la sûra est interdite / sacrée ?" Puis il raconta : "Fut un temps, à l'époque du Messager de Dieu, où j'étais un individu parmi une fratrie de 7 personnes. Nous n'avions qu'un seul esclave. L'un de nous le gifla. Le Messager de Dieu nous ordonna alors de l'affranchir" (Muslim, 1658). La sûra désigne bien entendu, ici, le waj'h, le visage : Suwayd voulait dire à son fils Mu'âwiya que la sûra, c'est-à-dire le visage, est encore plus sacré que le reste du corps.

Il y a d'ailleurs ces deux versions du hadîth 1, que Ibn Hajar a citées, où on lit explicitement qu'il s'agit de "sûrat ul-waj'h" :
- "وكذلك أخرجه بن أبي عاصم أيضا من طريق أبي رافع عن أبي هريرة بلفظ: "إذا قاتل أحدكم فليجتنب الوجه، فإن الله خلق آدم على صورة وجهه" (FB 5/226);
- "وأخرجها بن أبي عاصم أيضا من طريق أبي يونس عن أبي هريرة بلفظ يرد التأويل الأول: قال: "من قاتل فليجتنب الوجه، فإنَّ صورة وجه الإنسان على صورة وجه الرحمن"" (FB 5/226).
Il y a cependant la possibilité qu'il y ait eu ici riwâya bi-l-ma'nâ, un transmetteur ayant relaté le propos ainsi.

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Il faut reconnaître que (conformément à ce que dit ce propos du Prophète, sur lui soit la paix, d'après les interprétations C.A et C.B.B) le visage humain a quelque chose de particulier :

Loin de moi l'idée qu'il faudrait jauger (et encore moins juger) les individus selon leur visage. Ce que je veux dire c'est que le visage humain, de façon générale, a quelque chose de particulier. Alija Izetbegovic écrit : "Tous les grands artistes, de Phidias et Praxitèle, en passant par Raphaël, Michel-Ange et Léonard de Vinci, jusqu'à Rodin, Mestrovic et Picasso, se sont préoccupés d'un seul et même grand thème : le visage humain et sa vie intérieure". Plus loin : "Nous avons vu un peu plus haut comment chaque peinture représente une tentative impuissante de se représenter ce miracle que nous appelons un visage" (L'Islam entre l'Est et l'Ouest ; chapitre III, Le phénomène de l'art ; Section 5 : Visage et personnalité (le drame du visage humain) ; pp. 121-122).
Je ne reproduit pas ce passage par rapport au statut (hukm) qu'a, en islam, le fait de peindre ou de sculpter des visages humains (je ne peux d'ailleurs pas être d'accord avec la totalité de ce qui est dit dans ce livre de Izetbegovic). Je le reproduis seulement par rapport à l'aspect philosophique de la question, mis ici en exergue.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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