Peut-on employer le terme "dhalâlah" à propos de l'avis qui constitue une erreur d'interprétation qat'î (khata' ijtihâdî qat'î) ?
Par Anas • 31 déc, 2008 • Catégorie: - Divergence d'interprétations (التنازع/ الاختلاف), E- Sources et orthodoxie en islam, b - Quelques termes et formules récurrentsPour ce qui est de la déviance des "groupes déviants" :
Il est évident qu'une déviance telle que celle des Kharijites et des Murji'ites etc., on la qualifie de "dhalâlah", puisqu'elle constitue une bid'a i'tiqâdiyya qawliyya et que le Prophète a dit : "Toute bid'a est une dhalâlah". C'est apparemment de là que les ulémas ont pris le terme "dhâll" pour désigner les tendances déviantes – ahl ul-ahwâ' – et qualifier les groupes ainsi constitués de : "firaq dhâlla" ; les Kharijites et les Murji'ites sont ainsi désignés comme faisant partie des "firaq dhâlla".
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Mais peut-on dire d'une erreur d'interprétation isolée et qat'î (khata' ijtihâdî qat'î juz'î), présente chez un savant sunnite, qu'elle constitue une "dhalâlah" ?
Sur le plan littéral (lughawî) ce terme dhalâl a pu en effet être employé au sujet d'une simple erreur d'interprétation. Mais l'usage (istilâh) des ulémas postérieurs veut qu'on n'emploie le terme dhalâl que pour qualifier la déviance et non la simple erreur d'interprétation des mujtahidûn, et ce afin d'éviter que le public musulman ('âmmat un-nâs) se mettent à croire que la déviance telle que celle des Kharijites et des Murji'ites étant nommée "dhalâl", et l'erreur ijtihâdî des mujtahidûn tels que Abû Hanîfa, Mâlik, ash-Shâfi'î, Ahmad, Sufy'ân ath-Thawrî, al-Layth, étant aussi qualifiée de "dhalâlah", les deux sont du même niveau.
Le fait est que dans l'usage du Prophète et de ses Compagnons, on trouve l'emploi du terme "dhalâl" à propos non seulement de la bid'a (comme nous l'avons vu plus haut au travers du hadîth : "Toute bid'a est une dhalâla"), mais aussi à propos de l'erreur d'ijtihâd ; le hadîth dit : "Dieu ne réunira jamais ma Umma sur une dhalâla" : il s'agit non pas seulement d'une déviance, mais aussi d'une erreur d'interprétation isolée (juz'î) et certaine (qat'î) : la Umma ne peut pas établir un consensus (ijmâ') sur une pareille erreur, qui a été désignée ici par "dhalâla".
Un autre exemple : Ibn Mas'ûd avait dit que s'il approuvait l'avis ijtihâdî erroné de Abû Mûssâ (l'avis de ce dernier était erroné justement parce que le hadîth existant sur le sujet ne lui était pas parvenu), il serait dans le dhalâl et ne serait pas de ceux qui sont bien guidés (al-Bukhârî, 6355, avec FB 12/22) : cliquez ici pour lire le récit.
En fait, sur le plan littéral (lughawî), les mots "khata'" et "dhalâl" veulent dire à la base la même chose : ils expriment tous deux le fait de s'être trompé, d'avoir dévié ('udûl) de ce qui constitue la vérité, le juste, le correct. Mais l'un comme l'autre de ces mots désignent, selon les contextes, des réalités fort différentes : dans le Coran, l'un et l'autre ont été employés pour désigner aussi bien le kufr akbar, le péché, ou encore l'action faite par inadvertance...
Ar-Râghib al-Asfahânî écrit ainsi à propos de "KH-T-A" : "Le khata' est la déviance ('udûl) par rapport à la direction (jiha). Cela est de plusieurs types :
– L'un est que tu veuilles faire chose qu'il est mal de vouloir faire, puis que tu le fasses. Ceci constitue la khata' complète, pour laquelle l'être humain est responsable. On dit : "Khati'a, yakhta'u, khit'an wa khata'an". Dieu a dit : "Le fait de les tuer est une grande "khit'" [ou "khata'" d'après la lecture de Ibn 'Amir] [17/31] ; et Il a dit : "Et nous étions khâti'" [12/91]".
– Le second type est que l'homme veuille faire chose qu'il est bien de faire mais qu'il se produise de lui choses différente que celle qu'il voulait. On dit alors : "Akhta'a, ikhtâ'an, fa huwa mukhti'". Cet (homme) a fait ce qui est juste dans son intention mais a fait erreur dans son action. C'est cela qui est visé par la parole du Prophète (que Dieu prie sur lui et le préserve) : "Le [péché fait à cause du] khata' et [de] l'oubli a été enlevé de ma Umma", ainsi que par sa parole : "Celui qui fait ijtihâd et akhta'a aura une récompense", ainsi que par la parole de Dieu : "Et celui qui aura tué un croyant par khata' devra affranchir un esclave" [4/92]".
Al-Asfahânî écrit à propos cette fois de "DH-L-L" : "Le dhalâl est la déviance ('udûl) par rapport à la voie droite (as-sirât ul-mustaqîm). Son opposé est la hidâya. (…) On emploie "dhalâl" pour toute déviance ('udûl) par rapport à la voie, que cette (déviance) soit volontaire ou involontaire, qu'elle soit petite ou grande. (…) Dès lors que adh-dhalâl est le fait de délaisser, volontairement ou involontairement, peu ou beaucoup, le chemin droit, il est juste que le mot dhalâl soit employé à propos de qui une quelconque erreur s'est produite. C'est pourquoi le dhalâl a été attribué à des prophètes et aux kuffar, même si entre les deux dhalâl il y a une grande différence."
Ensuite il donne quelques exemples de l'emploi coranique du terme dhalâl dans son sens de simple erreur ; il écrit : "Et (Dieu) a dit, en relation de Moïse : "Je l'avais fait alors, quand j'étais parmi les dhâllîn" [26/20] : indication que cela s'est produit par erreur de sa part. Ainsi que cette parole : "Afin que si l'une d'elle tadhilla" [2/282], c'est-à-dire : "oublie". Ceci relève de l'oubli pardonné à l'être humain" (Muf'radât ur-Râghib). Al-Asfahânî donne aussi un exemple de l'emploi coranique du terme dhalâl dans son sens le plus grave, celui qui n'est pas pardonné à l'être humain ; il écrit : "Le dhalâl lointain fait allusion à ce qui constitue du kufr", et il cite le verset "Celui qui renie Dieu, [ou] ses Anges, [ou] ses Livres, [ou] ses Envoyés, [ou] le Jour dernier, celui-là s'est égaré d'un dhalâl lointain" [4/136]".
– Les termes "dhalâl" et "khata'" employés pour désigner du kufr akbar :
"Celui qui renie Dieu, [ou] ses Anges, [ou] ses Livres, [ou] ses Envoyés, [ou] le Jour dernier, celui-là s'est égaré d'un dhalâl lointain" (4/136) : il est évident qu'ici il ne s'agit pas d'une déviance comme celle des Murji'ites, mais d'un égarement qui constitue du kufr akbar.
"Pharaon, Hâmân et leurs armées étaient khâti'" (28/8) ; "Aujourd'hui il n'a pour lui, ici, point d'ami chaleureux, ni de nourriture autre que provenant de ghislîn, que seuls les khâti' mangeront" (69/37) : il est clair qu'il ne s'agit pas ici de personnes qui faisaient une simple khata' ijtihâdî.
– Les termes "dhalâl" et "khata'" employés pour désigner ce qui n'est pas du kufr akbar mais un grand péché (kabîra) :
"Un croyant et une croyante n'ont pas, lorsque Dieu et Son Messager ont décrété quelque chose, à avoir encore le choix dans leur affaire. Et celui qui désobéit à Dieu et à Son Messager s'est égaré d'un dhalâl évident" (33/36) ; ici il n'est pas question d'une khata' ijtihâdî mais d'un grave péché.
"Et ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté. Le fait de les tuer est une grande "khata'" (d'après la lecture de Ibn 'Amir) (17/31) : il ne s'agit pas non plus ici d'une khata' ijtihâdî.
– Les termes "dhalâl" et "khata'" employés pour désigner l'action faite par inadvertance :
"Afin que si l'une des deux [les femmes portant témoignage] fait dhalâl, l'autre lui rappelle" (Coran 2/286) ; il s'agit ici du fait de faire une simple erreur.
"Et celui qui aura tué un croyant par khata' devra affranchir un esclave" (4/92).
Quand on a compris cela, on comprend que quand Ibn Mas'ûd a dit qu'il serait dans le dhalâl s'il confirmait l'avis ijtihâdî erroné de Abû Mûssâ, il ne voulait parler ni d'un dhalâl de niveau kufr akbar, ni d'un dhalâl de même niveau que celui des Kharijites (dont le Prophète avait annoncé l'apparition) ; il voulait parler d'une simple erreur ijtihâdî, celle-là même dont le Prophète avait dit qu'elle rapporterait une récompense pour le savant qui l'avait faite par inadvertance.
C'est parce que le terme "dhalâl" peut s'appliquer à des réalités fort différentes que Ibn Mas'ûd a pu l'utiliser pour désigner cette simple erreur ijtihâdî, comme il aurait d'ailleurs également pu employer à sa place le terme "khata'".
Cependant, tout le monde n'est pas du niveau de Ibn Mas'ûd et de ses élèves. Et des musulmans peu au fait de ces nuances pourraient, entendant le terme "dhalâl" être employé à propos d'un avis des illustres mujtahidûn, se croire autorisé à qualifier des mujtahidûn de dhâll, et se mettre ensuite à croire qu'ils font partie des firaq dhâlla.
C'est pour cela que l'usage (istilâh) des ulémas postérieurs veut qu'on n'emploie le terme "dhalâl" que pour désigner les erreurs telles que celles des groupes déviants – ahl ul-ahwâ' / firaq dhâlla – comme les Kharijites, etc., et non pour qualifier les erreurs ijtihâdî ; c'est ce que ash-Shâtibî a clairement exprimé : "De même, l'erreur s'étant produite à propos des choses instituées (mashrû'ât) – il s'agit de (l'erreur) pardonnée – n'est pas nommée "dhalâl" ; et le nom "dhâll" n'est pas attribué à celui qui est mukhti'" (Al-I'tissâm, 1/135). Plus loin il écrit que le mubtadi' [= le dhâll], bien que se fondant aussi les textes des sources islamiques, "fixe son hawâ comme le premier de ses objectifs, et appréhende les textes de façon dépendante", c'est-à-dire de façon à les faire correspondre à son hawâ. Par contre, celui qui n'est pas mubtadi' "fixe la guidance vers la vérité comme le premier de ses objectifs, et repousse son hawâ, si celui-ci existe ; le rend dépendant" (Ibid., 1/136-137).
La question qui se pose maintenant est : Qu'est-ce qui différencie les erreurs de déviance (dhalâl, au sens istilâhî du terme) des erreurs ijtihâdî isolées ?
Est-ce, comme le pensent certains musulmans, que les premières n'ont cours que lorsqu'il y a divergence sur des points de croyances pures (massâ'ïl i'tiqâdiyya, comme la question de savoir si les hommes pourront contempler Dieu ou non dans le Paradis, ou celle de savoir si le Prophète a vu Dieu ou non lors de son ascension nocturne), tandis que les secondes n'ont cours que lorsqu'il y a divergence sur des points liés aux actions extérieures (massâ'ïl 'amaliyya, comme le caractère - hukm - de boire en quantité qui n'enivre pas un alcool formé à partir d'autre chose que le raisin et la datte, ou le caractère - hukm - de boire du vin) ?
Des éléments de réponse à cette question sont proposés dans un autre article…
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
