La maison de l'islam

Comprendre l'islam... dans son authenticité, avec contemporanéité

Uthmân face aux épreuves - Le malentendu entre 'Alî et Mu'âwiya

Par Anas • 14 sept, 2008 • Catégorie: d - Les Compagnons du Prophète (الصحابة)

Uthmân (23-35 a.h. / 644-656 a.g.) (que Dieu l'agrée) :

Omar, le second calife, avait désigné six illustres Compagnons pour qu'ils choisissent parmi eux celui qui deviendrait le troisième calife. Pourquoi un groupe et non une personne ? Parce que, certes, parmi ces six personnes il y avait une qui était plus apte que les autres concernant la fonction califale ; cependant, les six étaient, par rapport à cette aptitude, d'un niveau très proche ; Omar a donc préféré que le choix soit fait par concertation (MS 3/257-261, FB 7/89).

Ce collège s'étant réuni, trois d'entre ses six membres expriment leur accord pour que quelqu'un parmi les autres soit calife : en fait ces trois membres remettent leur possibilité d'être nommé calife aux trois autres. Restent donc Ibn 'Awf, Uthmân et Alî. Ibn 'Awf se désiste lui aussi par rapport à la fonction de calife et propose à Uthmân et à Alî de choisir le calife parmi eux. Ils acceptent. Il se met à consulter trois jours durant les Compagnons présents à Médine. La troisième nuit, il réveille al-Miswar ibn Makhrama, l'envoie appeler az-Zubayr et Sa'd, avec qui il s'entretient. Puis il envoie al-Miswar quérir Alî, avec qui il s'entretient longuement, puis Uthmân avec qui il s'entretient longuement aussi (al-Bukhârî 7207). Il dit notamment à chacun de ces deux personnages : "Fais serment par Dieu que si tu es nommé dirigeant tu seras juste et si l'autre est nommé tu obéiras" (al-Bukhârî 3700).
Arrive l'heure de la prière de l'aube (sub'h). Après l'avoir accomplie, Ibn 'Awf envoie quérir tous les Emigrants et les Auxiliaires présents à Médine, tous les chefs des armées – ils étaient venus accomplir le pèlerinage à la Mecque avec le défunt calife Omar – et tout ce monde se réunit dans la mosquée du Prophète. Ibn 'Awf déclare alors qu'après avoir consulté les gens, il a constaté "qu'ils ne considèrent personne comme étant du même niveau que Uthmân." Il fait alors allégeance à ce dernier, et les responsables présents la lui font eux aussi (al-Bukhârî 7207). Alî aussi lui fait allégeance (al-Bukhârî 3700). Ahmad ibn Hanbal dira : "Aucune allégeance n'aura autant fait l'unanimité que celle faite à Uthmân" (MS 3/261) : les musulmans l'ont désigné comme leur dirigeant après trois jours de consultation, en étant unis, avec affection (MS 3/261).

Au début, tout va bien. Hélas, à partir de la sixième année de son califat (FB 13/264), des intrigues se nouent dans les provinces les plus éloignées de Médine, surtout de l'Irak : on se met à critiquer certaines positions de Uthmân. C'est un homme du nom de Abdullâh ibn Saba' qui joue un grand rôle dans la diffusion de ces rumeurs. C'est ainsi que débute ce que le Prophète avait, de son vivant, décrit comme "l'épreuve ("fitna") qui frappera de ses vagues comme le fait la mer" et dont Hudhayfa avait dit à Omar ibn ul-Khattâb que sa présence était la "porte fermée" l'empêchant de venir à son époque (al-Bukhârî 502, Muslim 144).

On reproche à Uthmân d'avoir nommé à des postes administratifs des gens de sa parenté tels que Mu'âwiya, Abdullâh ibn Kurayz, al-Walîd ibn 'Uqba, Marwân, qui appartiennent tous aux Banû Umayya.
En fait Uthmân n'a fait que garder Mu'âwiya au poste auquel c'est Omar qui l'avait nommé (AMQ p. 95), et s'il a effectivement nommé certains membres de sa famille à des postes administratifs, c'est parce qu'il pense sincèrement qu'ils sont capables d'assumer les charges qui leur sont confiées : chez les Quraysh, c'est dans la famille Banû Umayya que le Prophète a le plus nommé de responsables ; après lui Abû Bakr et Omar ont eux aussi donné des responsabilités à de nombreux membres de cette famille ; Uthmân ne voit sincèrement aucun problème à faire de même (MS 3/276-277).

D'autres personnes disent que Uthmân accorde, dans l'argent du trésor public, des grands dons à certains de ses parents.
Ibn Taymiyya répond : "Où sont les chaînes authentiques prouvant cela ? Uthmân faisait des dons à ses proches mais il en faisait aussi à des gens qui n'avaient pas de lien de parenté avec lui." Uthmân accordait effectivement des dons à ses parents à partir du trésor public, mais c'est parce qu'il était d'avis que la part qui revenait au Prophète revenait, après lui, au calife ; si la majorité des autres mujtahids n'ont pas eu cet avis, il en est qui, plus tard, ont eu le même avis que Uthmân [voir Bidâyat ul-mujtahid, 2/725-726] ; il y a même un Hadîth du Prophète à ce sujet, mais son authenticité fait l'objet d'avis divergents (MS 3/298). D'autre part, Uthmân était d'avis que la part que le Prophète avait le droit de donner à ses proches ("dhawi-l-qurbâ"), le calife du Prophète a aussi le droit de la donner à ses proches ; ce fut, après lui, également l'avis d'autres mujtahids (MS 3/298). Telle était la cause ayant conduit Uthmân à agir ainsi ; il était sincère dans son interprétation, même si l'avis des autres savants sur le sujet paraît plus prudent ("ta'awwala fi-l-amwâl" : MF 35/24).

Les cerveaux de l'intrigue n'ont aucun scrupule pour parvenir à leurs objectifs : ils n'hésitent pas à écrire des faux qu'ils signent du nom d'illustres Compagnons et qu'ils envoient à des gens pour les soulever. Ils prétendront ainsi que Alî leur a écrit une lettre critiquant Uthmân.
Alî s'exclamera : "Par Dieu je ne vous ai jamais envoyé de lettre !" (AMQ p. 135, nous y reviendrons plus bas). Pareillement, alors que Masrûq reproche à Aïcha d'avoir écrit aux gens pour les soulever contre Uthmân, elle proteste et dit : "Par Celui en qui les croyants ont foi et que les incroyants renient, je ne leur ai pas écrit une seule lettre !" (AMQ p. 142). Signer des faux sera ainsi une des armes que ceux qui fomentent la rébellion utiliseront de toutes les façons possible (note de bas de page sur AMQ, p. 120). Bientôt les provinces bourdonnent de rumeurs dénigrant le calife.

Or Uthmân est la douceur même ("ghallaba ar-raghba" : MF 35/24). Il met en place dans chaque grande ville un registre public destiné à recevoir les doléances des administrés, il invite ceux qui ont des plaintes à venir les faire entendre lors du pèlerinage (note de bas de page sur AMQ p. 128). Mais il refuse que pour le défendre on entreprenne quelque chose susceptible de faire couler le sang. Mu'âwiya lui proposera d'envoyer une petite armée assurer l'ordre à Médine car celle-ci pourrait être la proie de ceux dont on sent bien qu'ils sont en train de faire naître une lame de fond. Uthmân refuse (note de bas de page sur AMQ p. 138). Plus tard d'autres Compagnons lui proposeront de le défendre contre les insurgés. Uthmân refusera encore de faire le premier des pas qui feront couler le sang (note de bas de page sur AMQ p. 129, pp. 139-141).

En dhu-l-hijja de l'an 35, les insurgés entrent à Médine (AMQ p. 132). Ils se rendent auprès de Uthmân et lui reprochent de vive voix ce qu'ils disaient jusqu'à présent dans les provinces. Uthmân leur demande : "Que voulez-vous ?" Ils font part de leurs exigences, et Uthmân finit par s'engager à les respecter : il y a notamment le fait de ne plus nommer que les gens que ces insurgés estiment dignes des postes administratifs. Il y a aussi le fait de répartir les recettes fiscales de façon égale. Pour leur part les insurgés prennent l'engagement de reconnaître son autorité en tant que calife (AMQ pp. 132-133).
Ils repartent alors de Médine satisfaits, mais bientôt ils interceptent un cavalier porteur d'une lettre signée de Uthmân qui demande au gouverneur d'Egypte de mettre à mort les insurgés. Ils reviennent alors à Médine (AMQ p. 134). Des insurgés viennent rencontrer Alî et lui disent qu'ils vont se soulever contre Uthmân et qu'il doit les aider dans cette entreprise. Devant son refus, ils lui disent : "Eh bien pourquoi nous as-tu donc envoyé la lettre ? – Par Dieu je ne vous ai jamais envoyé de lettre !" proteste Alî (AMQ p. 135). Les insurgés vont demander des explications au calife Uthmân. Celui-ci jure ne pas être à l'origine de la missive qu'ils ont interceptée. Ils lui demandent alors de leur remettre Marwân ibn ul-Hakam, son secrétaire. Uthmân refuse (AMQ p. 120, p. 136). Les insurgés assiègent Uthmân dans sa maison.

Quand le Prophète vivait encore, un jour qu'il se trouvait dans un verger de Médine, et que Abû Bakr, puis Omar, enfin Uthmân étaient venus s'asseoir en sa compagnie, il avait dit à Abû Mûssâ – qui ce jour-là était à l'entrée du verger – à propos de Uthmân : "Donne-lui la permission d'entrer et donne-lui la bonne nouvelle du paradis avec une épreuve qui l'atteindra." Uthmân avait dit alors : "C'est Dieu dont on demande l'aide !" (al-Bukhârî, voir FB 7/47-48).
Un autre jour, le Prophète lui avait également dit que s'il devenait calife et que des hypocrites lui ordonnaient de se défaire de cette fonction il ne devait pas leur obéir (Ibn Mâja 112).
De même, Ibn Omar raconte : "Le Prophète parla d'une fitna [épreuve, discorde] qui surviendrait. Un homme passa, et le Prophète dit alors de lui : "Ce jour-là; celui-là sera tué injustement." Je regardai alors l'homme : c'était Uthmân" (Ahmad, authentifié dans FB 7/48).

Encerclé dans sa demeure, Uthmân veut raisonner une dernière fois ses ennemis : il ne fuit pas le martyre – que le Prophète lui avait annoncé, comme nous venons de le voir – mais il ne cherche pas non plus la mort ; et surtout, il veut préserver l'unité des musulmans. C'est pourquoi il a refusé les trois propositions de al-Mughîra ibn Shu'ba dont l'une est d'employer la force pour combattre les insurgés présents à Médine (Ahmad 451).
Quant à ces insurgés, Uthmân leur dit : "Si vous me tuez, alors vous ne pourrez plus vous aimer les uns les autres, vous ne prierez plus sous la direction des uns et des autres et vous ne serez plus unis face à vos ennemis" (Târîkh ut-Tabarî, cité dans WK p. 44).
Uthmân rappelle aux insurgés que le Prophète a interdit de verser le sang de l'homme, sacré par nature, sauf dans des cas précis ; or aucun de ces motifs n'est présent en lui ; "Pour quelle raison allez-vous donc me tuer ?" questionne-t-il (at-Tirmidhî 2158, Abû Dâoûd 4502, an-Nassâ'ï 4019, Ibn Mâja 2533).
Uthmân leur rappelle aussi que, du temps du Prophète, alors que les musulmans devaient auparavant acheter leur eau, il a, sur la demande du Prophète, acheté et offert aux musulmans le puits de Rûma à Médine et qu'aujourd'hui les insurgés lui interdisent de bénéficier de l'eau de la ville ; qu'il a acheté une parcelle de terrain pour la joindre à celle de la mosquée du Prophète et qu'aujourd'hui ils lui interdisent d'accomplir ne serait-ce qu'une prière dans cette même mosquée ; qu'un jour, alors que le Prophète, Abû Bakr, Omar et lui-même se trouvaient sur une colline de la Mecque, que celle-ci avait eu une secousse et que le Prophète avait alors dit à la colline de se tenir tranquille car elle portait un prophète, un juste et deux martyrs. Ses ennemis ayant reconnu tout ce qu'il leur dit, Uthmân s'exclame : "Allâhu Akbar ! Ils sont témoins, en ma faveur, par le Seigneur de la Kaaba, que je suis martyr !" (at-Tirmidhî 3703, an-Nassâ'ï 3608).

Les insurgés assassinent bientôt Uthmân alors qu'il récite le Coran dans sa demeure. Ce tragique événement se produit le 18 dhu-l-hijja 35.

Le Prophète avait dit : "Il y a trois événements qui sont tels que celui qui échappe [aux troubles] qui apparaîtront alors, celui-là sera vraiment sauvé [= sera chanceux] : ma mort, le meurtre d'un calife ferme sur la vérité et offrant cette vérité, et la venue de l'Antéchrist" (Ahmad 21450 etc., cité dans MS 3/342). Par une succession de malentendus entre les Compagnons et surtout par le fait que des insurgés en tireront tout le profit possible, le meurtre de Uthmân va donner toute sa force à ce que le Prophète avait décrit comme "l'épreuve ("fitna") qui frappera de ses vagues comme le fait la mer" (al-Bukhârî 502, Muslim 144) (voir plus haut).
Hudhayfa ibn ul-Yamân, qui avait expliqué à Omar que cette grande épreuve n'arriverait pas de son vivant (voir également plus haut), avait un jour dit à d'autres Compagnons : "Comment serez-vous lorsque les gens de votre religion se livreront bataille ?" (FB 13/107). Ayant maintenant appris la nouvelle du meurtre de Uthmân, il comprend que l'heure de la grande "fitna" est arrivée ; il meurt 40 jours après (MS 1/214).
Et de fait, comme l'a écrit Ibn Taymiyya, à la mort de Uthmân, la "fitna" – l'épreuve – va toucher de très nombreuses personnes (MS 3/297).

-
Alî (35-40 a.h. / 656-660 a.g.) (que Dieu l'agrée) :

Après l'assassinat de Uthmân en dhu-l-hijja de l'an 35, la situation est très délicate à Médine. De nombreux insurgés sont dans la ville et y exercent une forte présence (MS 1/206). Il ne faudrait qu'une étincelle pour déclencher un embrasement général.
On vient proposer à Alî de devenir calife, mais il refuse, chagriné par le fait que Uthmân ait été tué (FB 13/69). Sur l'insistance de certaines personnes, qui lui disent que la situation nécessite que quelqu'un prenne les choses en main, il finit par accepter (Ibid.). Il racontera à des hommes venus le questionner sur ce qui s'était passé : "Des gens ont attaqué cet homme [Uthmân] et l'ont tué ; j'étais à l'écart d'eux ; puis ils m'ont nommé dirigeant ; n'était la crainte pour [l'avenir de] l'Islam, je n'aurais pas accédé à leur demande" (FB 13/72).
Les insurgés présents à Médine font massivement allégeance à Alî et évoluent dans son entourage.
Un nombre conséquent de Compagnons ne font pas allégeance à Alî (voir MS 1/206, 2/292, MT p. 267), préférant attendre : ils ne comprennent pas si c'est Alî qui dirige réellement les affaires ou s'il n'est qu'un outil entre les mains des insurgés qui évoluent dans son entourage.

La discorde ("fitna") va naître de la divergence quant à l'attitude à adopter face aux meurtriers de Uthmân. C'est un droit des parents de la victime que de réclamer aux autorités que les meurtriers de leur parent soient jugés et exécutés. Malheureusement Alî n'a pour le moment pas les moyens de juger les insurgés et de leur appliquer le talion. En effet, il sent bien qu'appliquer le talion en pareilles circonstances risque de provoquer un embrasement généralisé ; il pense donc laisser les choses se calmer et juger plus tard les meurtriers (FB 13/107 MS 2/300) ; quelques mois passent ainsi.
C'est cette absence d'application du talion qui va être mal interprétée par d'illustres personnages : Aïcha, Tal'ha, az-Zubayr, Mu'âwiya, 'Amr ibn ul-'As, lesquels vont d'autant plus se méprendre sur les intentions de Alî que, comme nous l'avons vu, les insurgés lui ont massivement fait allégeance, le soutiennent et évoluent dans son entourage.

-
La bataille du Chameau :

Nous sommes en djumâdâ al-âkhira 36 (FB 13/72). Dans la ville de La Mecque, où ils se sont rendus, Talha et az-Zubayr vont rencontrer Aïcha, qui y était allée pour le pèlerinage. Ils ne comprennent pas les intentions de Alî et – en toute bonne foi – croient que c'est parce que les insurgés le soutiennent qu'il refuse de leur appliquer le talion.
A la tête de tout un groupe, ils partent donc de La Mecque pour l'Irak – pour la ville de Bassora précisément –, pensant y appeler les gens à soutenir leur demande de l'application du talion (FB 12/354, 13/71).
Quand il apprend la nouvelle du départ de ces trois personnages pour l'Irak, Alî craint que cela soit le point de départ d'une division de la communauté (FB 13/72). Il décide alors, avec l'objectif de clarifier les choses, d'aller, à la tête lui aussi d'un groupe, trouver les trois Compagnons partis pour Bassora. Son fils al-Hassan l'implore de ne pas quitter Médine et d'attendre que les choses se calment d'elles-mêmes (Ibn ul-Athîr, cité dans WK p. 51), mais Alî part quand même ; al-Hassan n'aura d'autre choix que celui de se joindre à son père à coeur défendant.
Si les deux groupes sont sortis avec des effectifs, nul n'a l'intention d'en découdre avec l'autre : Kulayb al-Jarmî raconte que les gens de Alî disaient : "Nous ne sommes pas sortis pour les combattre – car nous ne combattrons que si eux nous attaquent en premier – mais pour apaiser". Alî lui-même lui a dit des propos allant dans le même sens (FB 13/72). Abû Mûssa al-Ash'arî – qui était gouverneur de la ville de Kufa avant l'accession de Alî au poste de calife, et que Alî a gardé à ce poste – pense pour sa part que la situation est délicate et, bien que Ali lui demande de mobiliser des gens de Kufa pour venir grossir ses effectifs, il n'est pas décidé à le faire. Ali respecte son choix et envoie alors à Kufa son fils al-Hassan ainsi que 'Ammâr ibn Yâssir pour mobiliser des gens (FB 13/73).
Arrivés face à face, Alî parle en aparté avec az-Zubayr et lui demande : "N'avais-tu pas entendu le Prophète dire, alors que tu pliais ma main : "Tu le combattras alors qu'il sera dans son droit, puis il aura le dessus ?" – J'avais effectivement entendu cela ; je ne te combattrai donc pas" répond az-Zubayr (FB 13/70), qui quitte alors les lieux et prend le chemin de Médine (FB 6/276). La situation est en bonne voie d'être résolue pacifiquement.

Malheureusement, pendant la nuit, des insurgés parmi les fauteurs de trouble contre Uthmân, présents dans le camp de Alî, attaquent le camp de Aïcha (MS 3/332, FB 13/72). Pensant être attaqué par Alî, le groupe de Aïcha prend les armes pour se défendre. Voyant le groupe de Aïcha l'attaquer sans raison apparente, Alî appelle son groupe à prendre à son tour les armes pour se défendre. Et c'est le début de la bataille dite du Chameau (parce que Aïcha sera, au cours du combat, dans un palanquin sur un chameau). La bataille ne dure qu'une journée et se termine en faveur du groupe de Alî. Alî proclame : "N'achevez aucun blessé, ne tuez aucun fuyard et n'entrez dans aucune demeure" (FB 13/72).

Pendant le combat, hélas, Tal'ha a été tué par une flèche (FB 12/354, 7/105). Az-Zubayr, dont nous avons vu qu'il avait pris le chemin de Médine avant que les combats débutent, a été tué pendant son sommeil par 'Amr ibn Jurmûz, un homme qui était dans le groupe de Alî, qui avait retrouvé az-Zubayr et qui croyait bien faire en l'assassinant. Quand Amr ibn Jurmûz apporte la nouvelle à Alî, celui-ci lui annonce que le Prophète (sur lui la paix) lui avait dit un jour : "Celui qui tuera le fils de Safiyya [= az-Zubayr], fais-lui l'annonce de la géhenne" (FB 6/276, 7/104).
Aïcha est traitée par Alî avec tous les égards qui lui sont dus. Il demande à Muhammad ibn Abî Bakr, frère de Aïcha, de la conduire à Médine. Le Prophète lui avait dit un jour : "Quelque chose surviendra entre toi et Aïcha. – Je serai alors le plus malchanceux des humains ! s'était exclamé Alî. Non, mais quand cela arrivera, fais-la retourner à son lieu de sécurité" (FB 13/70).

-
La bataille de Siffîn :

En Syrie, Mu'âwiya, à la tête d'une province, refuse toujours de reconnaître le califat de Alî et donc de se soumettre à son autorité califale (bagh'y mujarrad). Il ne conteste ni la valeur de Alî, ni la supériorité de celui-ci sur lui-même, ni ne réclame le califat pour lui (MS 2/290, FB 13/107). Il affirme seulement que Alî doit d'abord appliquer le talion aux meurtriers de Uthman – dont lui-même est un parent et à propos de qui il peut donc réclamer aux autorités que le talion soit appliqué à ses meurtriers –, et qu'il lui fera allégeance ensuite (FB 12/355). Des gens peu scrupuleux avaient témoigné devant Mu'âwiya, en Syrie, que Alî avait approuvé le meurtre de Uthman et que c'était pour cette raison qu'ils ne leur appliquait pas le talion ; ce témoignage était bien sûr faux, mais il contribua hélas à créer davantage de malentendus quant à la non application du talion, par Alî, aux meurtriers de Uthmân (MS 2/300).

Telle est la cause ayant conduit Mu'âwiya à avoir cet avis ; il est sincère dans son interprétation, mais il fait une erreur d'interprétation (akhta'a fi-j'tihâdih), et c'est Alî qui a raison ; la preuve en est que, des années plus tard, lorsque Mu'âwiya sera devenu calife et qu'il se rendra à Médine, il entendra la fille de Uthmân demander qu'on applique enfin le talion aux meurtriers de son père ; Mu'âwiya dira qu'il ne peut pas le faire (MS 2/300). Pour le moment, cependant, Mu'âwiya, en toute bonne foi, ne comprend pas les raisons de Alî et se méprend sur ses intentions. D'autres personnages, dans le groupe de Mu'âwiya, constatant que le groupe de Alî comporte entre autres les insurgés contre Uthmân et que Alî ne peut pas exercer un plein contrôle sur eux, disent ne pas pouvoir faire allégeance à Alî car ce serait donner aux insurgés la possibilité de faire d'autres ravages (MS 2/290, MF 35/72-73).

De son côté, Ali exige la reconnaissance immédiate de son autorité califale. Il pense que le calife a le droit de combattre ceux qui, sous forme de groupe constitué, ne reconnaissent pas son autorité, même s'ils ne le combattent pas (ra'yuhû annahû yushra'u qitâl ul-bughât bi bagh'yin mujarradin, awwalan, idhâ ra'âhu-l-amîr).
Al-Hassan, fils de Alî, implore de nouveau son père : "Ne marche pas contre Mu'âwiya" (MS 3/384, Al-Bidâya wa-n-Nihâya cité dans WK p. 50).
Mais Alî décide de le faire pour établir l'autorité califale sur l'ensemble des terres musulmanes (FB 6/753). Questionné au sujet de la marche qu'il a ainsi entreprise, avait-elle comme source un dire du Prophète ou un avis personnel, Alî répondra : "Le Prophète ne m'a rien recommandé à ce sujet, ce n'est qu'un avis personnel" (Abû Dâoûd 4666).

C'est après avoir appris que Alî marche vers lui pour l'attaquer que Mu'âwiya se met à son tour en marche (MS 2/290).

Certains Compagnons tels que 'Ammâr ibn Yâssir, Sahl ibn Hunayf, Abû Ayyûb al-Ansârî et al-Hassan ibn 'Alî sont dans le groupe de Alî.
D'autres comme 'Amr ibn ul-'As sont dans celui de Mu'âwiya.
D'autres encore, tels que Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abdullâh ibn Omar, Muhammad ibn Maslama, Ussâma ibn Zayd, Abû Bak'ra, 'Imrân ibn Husayn, pensent que Mu'âwiya se trompe en refusant, même pacifiquement, de reconnaître le califat de Alî, mais aussi que Alî se trompe en marchant contre Mu'âwiya car celui-ci ne le combat pas ; ils pensent donc qu'il faut s'abstenir de prêter main-forte à Alî autant qu'à Mu'âwiya ("kâna-l-qitâlu qitâla fitna") (MS 2/335, MF 4/441-443, 35/77-78, MS 3/329-330).

Les deux groupes se font face à Siffîn en dhu-l-hijja 36. Ils parlementent, essaient de trouver une issue pacifique à la crise. Ils n'y parviennent cependant pas, et en safar 37, c'est le début des combats. Le Prophète avait prédit : "La fin du monde ne viendra pas tant que deux grands groupes ne se combattent, les deux proclamant la même chose…" (al-Bukhârî, voir FB 6/753). Un homme du groupe de Mu'âwiya vient rencontrer 'Amr ibn ul-'As, un Compagnon qui est lui aussi dans le même groupe, et l'informe qu'il a tué Ammâr ibn Yâssir pendant le combat. Amr lui répond : "J'avais entendu le Prophète dire : "Le meurtrier de 'Ammâr et celui qui le dépouillera seront dans la géhenne" ; on dit alors à 'Amr : "Toi aussi tu l'as combattu" [puisqu'ayant combattu le groupe dans lequel 'Ammâr se trouvait]. Amr répond : "Le Prophète n'a parlé que de celui qui le tuerait et le dépouillerait" (rapporté par Ahmad, authentifié dans Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 2008). Aucun Compagnon n'est donc heureux que mort d'hommes il y ait.

La bataille tourne à la faveur de Alî. 'Amr ibn ul-'As recommande alors à Mu'âwiya d'appeler à un arbitrage sur la base du Coran pour mettre fin au différend qui existe entre eux.
Alî, confiant dans le fait qu'il est dans son droit, accepte en disant : "J'ai priorité pour cela ; que le livre de Dieu soit donc entre nous !" (FB 8/748).
Mais certains hommes dans le groupe de Alî – il s'agit de ceux qui seront appelés : "les Kharidjites" – s'y opposent.
Sahl ibn Hunayf appuie la décision de surseoir aux hostilités en acceptant cet arbitrage, rappelant que, des années plus tôt, le Prophète avait accepté la paix de Hudaybiya et, bien qu'ils s'y étaient alors opposés, ils avaient convenu plus tard que cela avait été le juste choix (FB 8/748).

-
L'arbitrage :

Il est prévu que, dans le but de cesser de faire couler le sang, deux hommes soient désignés comme arbitres, l'un du groupe de Alî et l'autre de celui de Mu'âwiya, et que leur décision fasse autorité.
Muâwiya présente 'Amr ibn ul-'As.
Alî est pour sa part représenté par Abû Mûssa al-Ash'arî (il avait proposé un autre personnage mais il a dû céder devant l'avis de son groupe).
L'arbitrage doit se dérouler en ramadan 37 à Dûmat al-jandal, à Adhruh.

Ceux qui – dans le groupe de Alî – refusent l'arrêt des combats et cet arbitrage quittent, mécontents, ses rangs ; cela leur vaudra le nom de "kharidjites", "les sortants". Ils étaient déjà opposés à Mu'âwiya et à 'Amr ibn ul-'As ; ils sont maintenant opposés à Alî aussi.
Certes, certains Compagnons tels que Sa'd ibn Abî Waqqâs, Ibn Omar, Muhammad ibn Maslama, etc. pensaient eux aussi – comme nous l'avons déjà dit – qu'il ne fallait se joindre ni aux côtés de Alî ni aux côtés de Mu'âwiya ; mais eux se gardaient bien de faire une insurrection armée contre l'un ou l'autre ; de plus, si ces Compagnons ne partageaient ni l'avis de Alî ni celui de Mu'âwiya à propos de la conduite à tenir dans la situation présente, ils voyaient bien que chaque partie s'attachait à une interprétation (ijtihâd).
Les Kharidjites, eux, considèrent tout le monde égaré et à combattre ; ils vont bientôt créer de graves problèmes.

En ramadan 37, les deux arbitres, Abû Mûssa al-Ash'arî et 'Amr ibn ul-'As, se rencontrent à l'endroit prévu. Al-Mughîra ibn Shu'ba s'y rend lui aussi. Les deux arbitres envoient appeler Abdullâh ibn Omar et Abdullâh ibn uz-Zubayr. D'autres personnalités de Quraysh s'y rendent elles aussi (rapporté par Abd ur-Razzâq dans son Mussannaf, cité dans WK p. 134). Hafsa, veuve du Prophète, vu l'importance de l'événement et la nécessité de rétablir la paix dans la Umma du Prophète, a insisté auprès de son frère Abdullâh ibn Omar pour qu'il assiste à l'arbitrage (FB 7/504).

Les deux arbitres pensent nommer un nouveau calife afin que la Communauté musulmane puisse aborder un nouveau tournant.

Abd ur-Razzâq rapporte dans son Mussanaf que 'Amr ibn ul-'As dit à Abû Mûssa al-Ash'arî : "Abû Mûssa, es-tu d'accord pour que nous nommions un homme qui s'occupera des affaires de cette Umma ? Nomme-le. Si je peux te suivre dans ta proposition, tu as la garantie que je le ferai. Sinon, tu auras le devoir de suivre ma proposition." Abû Mûssa lui dit alors : "Je nomme Abdullâh ibn Omar." 'Amr ibn ul-'As n'accepte pas sa proposition et dit : "Je nomme Mu'âwiya fils de Abû Sufyân." Abû Mûssa lui reproche alors d'avoir proposé une des deux personnes qui font justement l'objet de la discussion, et tous deux ont des mots (WK pp. 134-135, pp. 147-150).
L'autre récit, celui qui est le plus souvent relaté à ce sujet et qui montre une tromperie de la part de 'Amr ibn ul-'As lors du déroulement de l'arbitrage, est complètement erroné (WK pp. 147-150).

L'arbitrage ne donne pas de résultats concrets (FB 12/356). Mu'âwiya annonce maintenant qu'il est calife, se fondant sur l'échange qui a été fait au cours de l'arbitrage à Dumat ul-jandal (MS 2/290 3/328).

-
Les Kharidjites :

Pour l'instant, retourné à Kufa, Alî doit faire face à l'insubordination des kharidjites. Ce sont des hommes puritains, extrêmement littéralistes et violents.

An-Nassâ'ï rapporte qu'ils reprochent trois choses à Alî :
– d'avoir accepté l'arbitrage de deux humains alors que seul Dieu est arbitre et peut trancher ;
– de n'avoir pas autorisé les combattants à prendre du butin après le combat contre les musulmans entrés en rébellion [après la bataille du Chameau et lors des combats de Siffîn] ;
– enfin d'avoir accepté, lors de la rédaction du traité acceptant l'arbitrage, d'effacer – comme le lui demandaient les gens de Syrie – le titre de "Chef des croyants" de devant son prénom, ce qui voudrait dire qu'il reconnaît ne pas être le calife des musulmans (cité en note de bas de page sur Al-Hidâya 1/588 ; certains de ces éléments sont aussi relatés dans FB 12/370).

Ibn Hajar relate comment Alî fait tous les efforts possibles pour montrer aux kharijites qu'ils se trompent, qu'ils reprennent une parole de vérité ("Lâ hukma illâ lillâh" : "L'arbitrage ne revient qu'à Dieu") mais la comprennent de façon simplificatrice, et l'appliquent donc de façon entièrement erronée ("kalimatu haqq urîda bihâ bâtil" : Muslim 1066).
Alî dépêche auprès d'eux Ibn Abbâs ; celui-ci leur parle et certains reviennent, pendant que d'autres persistent dans leur déviance.
Alî leur dit alors : "Nous vous garantissons malgré tout trois droits : nous ne vous empêcherons pas de venir dans les mosquées, nous ne vous priverons pas de votre part dans la redistribution du fay', et nous ne vous combattrons pas tant que vous-mêmes ne créerez pas l'oppression (fassâd)."

Les kharidjites se réunissent ensuite à Ctésiphon. Alî ne cesse de correspondre avec eux pour leur demander de revenir. Ils refusent et lui demandent de reconnaître d'abord qu'il a, lui, apostasié, et donc de se repentir.

Alî continue sa correspondance, mais cette fois ils sont à deux doigts d'assassiner son émissaire.

Puis ils prennent comme résolution que tout musulman n'appartenant pas à leur groupe pourra être tué et volé. Et ils se mettent effectivement à tuer ceux qui passent près du lieu où ils se sont établis.

C'est seulement alors que Alî part les combattre. Il les écrase à Nehrawân, en l'an 38 (FB 12/355-356, 12/369-372, MS 3/329). Le Prophète avait annoncé leur venue ; les paroles dans lesquelles il avait dit qu'ils serait tués sont à comprendre, écrit Ibn Hajar, dans le sens où ils seraient tués parce qu'ayant d'abord tué des musulmans (FB 8/87).

-
Face à Mu'âwiya :

Alî fera également, après les temps de l'arbitrage, des préparatifs pour aller de nouveau combattre Mu'âwiya, mais il ne pourra plus y aller (FB 13/79). Ses gens ne le suivront pas.

-
Le martyre :

Alî exprimera des regrets quant au fait qu'il ait pris l'initiative de combattre Mu'âwiya ; il regrettera n'avoir pas écouté son fils al-Hassan et fera les éloges de Abdullâh ibn Omar et de Sa'd ibn Abî Waqqâs, qui n'avaient participé à aucune bataille. Il dira même : "Ne détestez pas l'existence de l'émirat de Mu'âwiya ; car s'il venait à disparaître, des têtes pourraient voler de sur leurs épaules" (MS 3/283).

Si les Kharidjites ont été décimés à Nehwarân, un petit nombre d'entre eux en ont réchappé. Ils rassemblent bientôt quelques partisans. Au mois de ramadan de l'an 40, Alî est l'objet d'une embuscade tenue par l'un d'entre eux et est mortellement blessé (voir FB 12/356-357).

-
Que penser de ces batailles du Chameau et de Siffîn ?

Les deux batailles du Chameau et de Siffîn n'ont été menées par ces Compagnons ni à cause d'une faiblesse de leur foi (wa-l-'iyâdhu bil-llâh) ni à cause d'une recherche du pouvoir, mais à cause d'interprétations différentes (ijtihâd) de certains textes et de ce que le contexte rendait nécessaire ; ces Compagnons ont été de toute bonne foi ; nous les aimons tous et ne dénigrons aucun d'entre eux.

La question qui se pose est la suivante : Dans les faits :
– s'est-il agi de batailles du détenteur de l'autorité contre des gens entrés en rébellion contre lui (qitâl ul-bughât), ce qui tomberait sous le coup du verset disant : "Fa in baghat ihdâhumâ 'ala-l-ukhrâ, fa qâtilu-llatî tabghî hattâ tafî'a ilâ amr-illâh" (Coran 49/9) ;
– ou bien s'est-il agi de batailles de discorde (qitâlu fitna), ce qui tomberait sous le coup des Hadîths demandant qu'on s'en éloigne autant que possible : "Al-qâ'idu fihâ khayrun min al-qâ'ïm..." (al-Bukhârî, voir FB 13/39) ?

Ibn Taymiyya écrit : "Les batailles du Chameau et de Siffîn font l'objet d'une divergence : relèvent-elles :
– du combat contre ceux qui sont en rébellion et qui est prescrit par le Coran ;
– ou bien du combat de fitna [discorde, épreuve] où [, selon les Hadîths,] celui qui reste à l'écart agit mieux que celui qui y participe ?"
(MS 2/335.)

En fait deux points font l'unanimité :

A) Ali était devenu calife ("Al-khilâfa thalâthûna sana") ;

B) Mu'âwiya pensait – en toute bonne foi – qu'il avait le droit d'exiger que le talion soit d'abord appliqué aux meurtriers de Uthmân avant de reconnaître le califat de Alî ; 'Amr ibn ul-'As, un autre Compagnon, était du même avis que lui. Tous deux étaient donc sincères – ils croyaient que 'Alî refusait délibérément de venger Uthmân – mais ils faisaient une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî), car Alî ne pouvait réellement pas appliquer le talion dans l'état des choses ; ils étaient donc bâghî non-combattants ("Wayh 'Ammâr, taqtuluhu-l-fi'at ul-bâghiya") (MRH, pp. 30-31).

Et un point fait l'objet d'avis divergents :

C) Alî devait-il, pouvait-il, combattre ou non le groupe de Mu'âwiya pour le soumettre à l'autorité califale ? Les autres Compagnons devaient-ils, puisqu'il était le calife et demandait qu'on l'assiste dans ces combats, suivre sa demande et se joindre à lui pour combattre le groupe de Mu'âwiya ?
Certains Compagnons étaient du même avis que Alî : combattre ceux qui refusent de reconnaître l'autorité califale est autorisé, même s'ils ne la combattent pas et ne causent pas de tort à la population. (Cet avis fut ensuite repris par des shafi'ites, des hanafites et des hanbalites : MF 4/450, 438, 441, MS 2/334.) A l'intérieur de ce groupe de Compagnons, deux tendances apparaissaient :
--- Ammâr ibn Yâssir, Sahl ibn Hunayf et Abû Ayyûb al-Ansârî pensaient que non seulement combattre les gens de ce type est permis, mais c'était la solution pour mettre fin au problème que traversaient alors les musulmans ; et c'est d'autant plus ce qu'il fallait faire que le calife avait appelé à le faire ;
--- al-Hassan, le propre fils de Alî, pensait pour sa part que si combattre ce genre de personnes est en soi légal (mashrû'), la situation d'alors ne permettait pas qu'on l'entreprenne ; le calife ayant cependant donné l'ordre de faire quelque chose étant en soi autorisé, il fallait obéir.
Et puis d'autres Compagnons – comme Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abdullâh ibn Omar, Muhammad ibn Maslama, Abû Bakra, Abû Mas'ûd, Ussâma ibn Zayd, Abû Bak'ra, 'Imrân ibn ul-Hussayn – pensaient que Alî faisait une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî) en marchant sur le groupe de Mu'âwiya pour l'attaquer, ce qui faisait du combat un combat de fitna (qitâlu fitna), auquel il est interdit de participer. Obéir au calife ne pouvant pas se faire à propos de ce qui est clairement interdit, ils ne devaient donc pas s'engager aux côtés du calife (MF 4/442-443). Ces Compagnons pensaient donc que la bataille entre Alî et Mu'âwiya était celle dont le Prophète avait parlé en disant : "Viendra une fitna ; celui qui sera alors assis agira mieux que celui qui sera debout ; celui qui sera debout agira mieux que celui qui marchera ; celui qui marchera agira mieux que celui qui courra" (at-Tirmidhî 2194, etc.). Ibn Taymiyya écrit que, Alî excepté, les plus grands des Compagnons alors encore vivants furent de cet avis : il ne fallait combattre ni dans un camp ni dans l'autre. Ibn Taymiyya cite le nom de Sa'd ibn Abî Waqqâs, le Compagnon alors vivant qui, juste après 'Alî, avait le plus de valeur (MF 35/77). Ibn Taymiyya écrit que Abû Hanîfa, Mâlik, Ahmad ibn Hanbal, ath-Thawri, al-Awzâ'ï dirent eux aussi qu'il s'agissait d'un combat de discorde ("qitâlu fitna") (MS 4/317, 2/293).

Et c'est cet avis, poursuit Ibn Taymiyya, qui est juste, car le Prophète avait dit à Muhammad ibn Maslama, celui-là même qui ne s'était joint ni au camp de Mu'âwiya ni au camp de 'Alî : "La "fitna" ne te fera pas de tort" (Abû Dâoûd 4663) (MS 1/208).
De plus, le Prophète avait fait les éloges de son petit-fils al-Hassan ibn 'Alî, disant que par son intermédiaire, Dieu amènerait la réconciliation entre deux groupes de musulmans (al-Bukhârî 2704, 3629, 3746, 7109). Après la mort de Alî, Al-Hassan fit en effet la paix avec Mu'âwiya. Si le combat mené contre Mu'âwiya était une chose qu'il était nécessaire, ou recommandé de faire, pourquoi le Prophète aurait-il fait les éloges de celui qui y mettrait fin (MS 2/348) ?

Si Alî avait donc raison sur le fond et en premier lieu dans le désaccord qui l'opposait à Mu'âwiya et que ce dernier faisait une erreur d'interprétation (khata ijtihâdî), Alî fit ensuite une erreur d'interprétation (khata ijtihâdî) en marchant contre Mu'âwiya, chose qui entraîna la bataille de Siffîn (MF 4/441-442). Et c'est pourquoi quand, durant son vivant, le Prophète avait fait allusion au combat qui opposerait deux groupes de sa Communauté – celui de Alî et celui de Mu'âwiya – et à l'apparition des Kharidjites, il avait dit que combattrait les Kharijites "celui des deux groupes qui serait le plus proche de la vérité" ("awla-t-tâ'ïfatayni bi-l-haqq" / "adna-t-tâ'ïfatayni bi-l-haqq") (Muslim 1065, Ahmad 10767) ; ce fut Alî qui combattit les Kharidjites, comme nous l'avons vu ; cependant, si ce Hadîth montre d'une part (comme le montre aussi l'autre Hadîth "Wayh 'Ammâr, taqtuluhu-l-fi'at ul-bâghiya") que ce fut Mu'âwiya qui fit la première erreur d'interprétation – en refusant de reconnaître l'autorité du calife parce qu'il pensait que celui-ci ne voulait pas sanctionner les meurtriers, alors que Alî ne pouvait réellement pas le faire – il montre aussi d'autre part que Alî ne fut, parmi eux deux, que "le plus proche du vrai" et non "celui qui avait entièrement raison dans son interprétation" : une part d'erreur dans l'interprétation lui échoua aussi (d'après MF 4/468). ("Alî ghallaba-r-rahba wa ta'awwala fi-d-dimâ'" : MF 35/23.)

Dans quelle mesure la marche de 'Alî contre Mu'âwiya constitua-t-elle une erreur d'interprétation ?

Soit parce que le qitâl ul-bughât bi bagh'yin mujarrad est en soi légal (mashrû'), mais conditionné à la capacité (qud'ra). Or, dans le cas de 'Alî, la situation (wâqi') était telle que combattre les gens de Siffîn créerait un problème plus grand que celui que l'on voulait résoudre, et que, dans le cas de Alî, il fallait impérativement s'en abstenir, puisque le mal que cela allait engendrer se révélerait plus grand que celui qu'il voulait résoudre (MF 4/443). Et c'est effectivement ce qui s'est passé, 'Alî regrettant à la fin de n'avoir pas écouté son fils al-Hassan. Ibn Taymiyya écrit : "S'il [= 'Alî] ne les avait pas combattus, il ne serait pas arrivé davantage que ce qui était déjà arrivé : ils ne reconnaissaient pas son autorité. Mais par le combat le problème a augmenté" (MF 4/441).

Soit parce que le qitâl ul-bughât bi bagh'yin mujarrad est en soi interdit, et 'Alî fit une erreur d'interprétation en pensant qu'elle est légale. Or il n'y a pas d'obéissance au émir dans ce qu'il entreprend qui est clairement interdit, même si d'après l'ijtihad de cet émir cela est permis.
Reste alors le verset 49/9, qui dit : "fa qâtilu-l-latî tabghî hattâ tafî'a ilâ amr-illâh"... La non-reconnaissance de l'autorité califale est appelée "bagh'y", et ce verset 49/9 parle aussi du "bagh'y", suite à quoi il dit de combattre celui des deux groupes qui fait le "bagh'y" vis-à-vis de l'autre. Certains ulémas ont donc appliqué ce que ce verset 49/9 dit – combattre le groupe – au cas de bagh'y par simple non-reconnaissance de l'autorité légitime. Mais Ibn Taymiyya est d'avis que le verset parle de ce qu'il faut faire lorsque deux groupes d'entre les musulmans se battent : on doit alors les réconcilier ; puis [al-fâ' li-t-ta'qîb], après la tentative de réconciliation, si l'un de ces deux groupes commet l'injustice – c'est le sens de "bagh'y" dans le verset – vis-à-vis de l'autre, on doit combattre ce groupe jusqu'à ce qu'il revienne à ce que Dieu veut ; puis on doit réconcilier les deux groupes. Le verset parle donc de deux groupes qui se battaient, entre qui on fait une tentative de réconciliation, et dont, finalement, l'un d'eux a commis l'agression envers l'autre : c'est dans ce cas seulement qu'il demande de combattre le bâghî (cf. MS 2/304, 2/335, 2/321, 2/293). Or ce n'était pas le cas de 'Alî face à Mû'âwiya. On note d'ailleurs que, questionné au sujet de la marche qu'il a entreprise vers Mu'âwiya, Alî ne dit pas que cela tombait sous le coup de ce verset du Coran, mais qu'il agissait selon son avis personnel (Abû Dâoûd, 4666, déjà cité plus haut). Quant au fait que Abû Bakr avait combattu les gens refusant de donner la zakât, il s'agissait en fait de ceux qui refusaient de donner la zakât même, et non pas de ceux qui s'acquittaient de la zakât mais refusaient seulement de la remettre au calife ; parce que si c'était d'eux dont il s'était agi, alors Abû Bakr ne les aurait pas combattus car, comme l'ont dit Abû Hanîfa et Ahmad ibn Hanbal, le calife n'est pas en droit de combattre des gens qui refusent seulement son autorité (MS 2/293, 2/332, 2/334).
Après l'arbitrage de l'an 37, Mu'âwiya se proclame calife, nous l'avons vu. Il fait cela en toute bonne foi, puisque l'un des deux arbitres a présenté son nom comme calife lors de l'arbitrage. Bien qu'il le fasse en toute bonne foi, cela constitue une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî) de sa part, car il n'y a pas eu accord des deux arbitres sur le sujet. Cependant, malgré sa bonne foi et le fait qu'une erreur d'interprétation n'est pas un péché, il tombe alors, dit Ibn Taymiyya, sous le coup du bagh'y qui doit être combattu : "(Ce groupe) devint bâghî [du type devant être combattu] à ce moment, par le biais de ce qui apparut d'eux : établissement d'un émir désigné comme "Dirigeant des croyants", malédiction proférée contre l'émir légitime, etc. Ceci constitue du bagh'y [du type devant être combattu] ; a contrario du combat ayant eu lieu avant cela : cela était du qitâlu fitna. (…)" (MF 4/443-444). Ibn Taymiyya est d'avis que, après l'arbitrage de l'an 37, il était du devoir de 'Alî de faire son possible pour combattre le groupe de Mu'âwiya. Ce qu'il a écrit ("établissement d'un émir désigné comme "Dirigeant des croyants"") semble montrer qu'il pense que Mu'âwiya est alors tombé sous le coup du Hadîth qui demande de s'en prendre à la personne qui se proclame calife alors qu'un calife existe déjà (Muslim 1844, 1853) [an-Nawawî écrit qu'il s'agit d'avoir recours, au préalable, à toute autre possibilité permettant de déposer cette personne sans la tuer : Shar'h Muslim 12/234, 242].
Ibn Taymiyya n'est par contre pas d'avis que, même alors, Mu'âwiya soit tombé sous le coup du verset 49/9, car, dit-il, personne n'a procédé à la réconciliation entre les deux groupes (MS 2/335), de sorte que l'on puisse dire qu'il y avait deux groupes qui se battaient, et on a fait une tentative de réconciliation entre eux, mais ensuite l'un des deux a ensuite commis l'injustice vis-à-vis de l'autre ; l'injustice, ici – fût-elle exempte de péché, puisqu'elle est faite suite à une khata' ijtihâdî –, consistait en le fait de se proclamer calife. Ibn Taymiyya dit qu'il n'y a pas eu de tentative de réconciliation entre le groupe de 'Alî et celui de Mu'âwiya. Peut-être qu'il serait possible qu'un autre 'âlim ait un autre avis, disant que l'arbitrage de l'an 37 a bel et bien constitué une telle tentative ? Je ne sais pas (لا أدري).
En tout état de cause, Ibn Taymiyya écrit à propos de la situation d'après l'arbitrage : "A ce moment-là, lorsque se produisit le bagh'y [du type devant être combattu], combattre aux côtés de Alî devint obligatoire. (…) Et à ce moment-là, après l'arbitrage, la séparation et l'apparition du bagh'y [du type de celui dont le verset parle], Alî ne les combattit pas, le groupe qui était avec lui ne lui obéissant plus à propos du combat" (MF 4/443-444).

-
Alî vu par les Sunnites, les Chiites et les Kharidjites :

Le Prophète a dit à Alî que ne l'aimera que celui qui est croyant et ne le détestera que celui qui est hypocrite (Muslim 78). Ceux de l'orthodoxie Sunnite l'aiment donc comme un des plus valeureux Compagnons du Prophète. Mais ils ne le considèrent pas supérieur à Abû Bakr, Omar ni même à Uthmân. Certes, il est quelques ulémas sunnites qui pensaient que Alî est supérieur à Uthmân (MF 4/426), mais Ahmad ibn Hanbal a rappelé à ce sujet que lors du choix de Uthmân comme dirigeant, l'ensemble des Emigrants et Auxiliaires avaient donné préférence à Uthmân, comme Ibn 'Awf l'avait relaté d'eux après les avoir consulté pendant trois jours. Il serait donc surprenant, dit en substance Ahmad, que l'on puisse garder à ce sujet un avis qui se trouve être différent de celui de ce grand nombre d'illustres Compagnons (MF 4/426).

Par contre, les Nâssibites, eux, dénigrent Alî. Les Kharidjites font de même.

A l'opposé, les Chiites imamites croient que Alî est supérieur à Abû Bakr et à Omar (n'en parlons plus de Uthmân). Ils le croient même infaillible au même titre que le Prophète (donc ne pouvant faire une erreur d'interprétation).

La position des Nassibites et Kharidjites et celle des Chiites imamites constituent deux déviances qui constituent des extrêmes.
Alî lui-même a rapporté que le Prophète lui avait dit qu'il y aurait à son sujet des positions que l'on peut comparer à celles concernant Jésus fils de Marie ; en effet, les uns ont détesté celui-ci au point de le traiter de magicien et de calomnier sa mère ; les autres l'ont aimé au point de l'élever au statut de Dieu fait chair. Alî disait ensuite : "Je ne suis pas un prophète et ne reçois pas la révélation ; je ne fais que mettre en pratique le Coran et la Sunna autant que je peux ; ce que je vous ordonne ainsi d'obéissance à Dieu, il est de votre devoir de me suivre, que vous l'aimiez ou pas" (Ahmad, n° 1305-1306, MS 3/341). An-Nu'mânî a fait de ce Hadîth un commentaire intéressant (cf. Irânî inqilâb, pp. 94-112).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

-
Lire la suite de cet article :

Le califat de Mu'âwiya

-
Signification des sigles :

AMQ : Al-'Awâssim min al-qawâssim, Ibn ul-'Arabî
FB : Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar
FMAN : Al-Fissal fi-l-milal wa-l-ahwâ' wa-n-nihal, Ibn Hazm
HB : Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh
MF : Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya
MRH : Makânu ra's il-Hussein, Ibn Taymiyya
MT : Muqaddimatu Târîkh-ibn Khaldûn, Ibn Khaldûn
MS : Minhâj us-sunna an-nabawiyya, Ibn Taymiyya
ShAT : Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abi-l-'izz
WK : Wâqi'a-é Karbalâ' aur uss kâ pass manzar, eik na'é mutala'é kî rôshnî mein, Cheikh 'Atîq ur-Rahmân as-Sanbhalî.