Comment comprendre les versets qui disent : "afin que Dieu sache qui est..." (لِنَعْلَمَ مَن) ? Dieu ne saurait-Il pas toute chose à l'avance ?

Un verset du Coran dit : "مَا أَصَابَ مِن مُّصِيبَةٍ فِي الْأَرْضِ وَلَا فِي أَنفُسِكُمْ إِلَّا فِي كِتَابٍ مِّن قَبْلِ أَن نَّبْرَأَهَا إِنَّ ذَلِكَ عَلَى اللَّهِ يَسِيرٌ" : "Nul malheur n'atteint la Terre ni vos personnes sans que cela soit dans un livre, (écrit) avant que Nous ne les ayons créées [= la Terre et vos personnes]" (Coran 57/22). Ce verset rappelle que Dieu sait depuis toujours les événements kawniyya qui vont se dérouler dans la Terre aussi bien que par rapport aux humains.
Plus encore, en plusieurs autres passages du Coran, il est dit aussi : "يَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ" : "Il sait ce qui est devant eux et ce qui est derrière eux" (Coran 2/255 ; 21/27 ; 22/76) : cette phrase signifie quant à elle que toutes les actions des humains et des djinns, déjà accomplies ou à venir, Dieu les connaît à l'avance.
C'est bien ce qui explique que, à un moment donné, Dieu dit à Noé : "" : "N'apportera absolument pas foi, parmi ton peuple, autres que ceux l'ayant déjà apportée" (Coran 11/36) : c'est-à-dire qu'à ce moment-là, Dieu informa Noé que exception faite de ceux qui avaient cru en lui, de son peuple aucune nouvelle personne n'apporterait foi. Dieu sait donc, bien évidemment, à l'avance, les actions que les humains vont faire.

Ne pas croire en cela constitue du Kufr Akbar. Ce fut le cas des "غلاة القدرية".

Ibn Taymiyya écrit :
"والإيمان بالقدر على درجتين، كل درجة تتضمن شيئين:
فالدرجة الأولى: الإيمان بأن الله تعالى علم ما الخلق عاملون بعلمه القديم الذي هو موصوف به أزلا وعلم جميع أحوالهم من الطاعات والمعاصي والأرزاق والآجال، ثم كتب الله في اللوح المحفوظ مقادير الخلق (...) فهذا القدر قد كان ينكره غلاة القدرية قديما؛ ومنكروه اليوم قليل.
وأما الدرجة الثانية، فهو مشيئة الله النافذة وقدرته الشاملة، وهو الإيمان بأن ما شاء الله كان وما لم يشأ لم يكن وأنه ما في السموات والأرض من حركة ولا سكون إلا بمشيئة الله سبحانه لا يكون في ملكه إلا ما يريد وأنه سبحانه وتعالى على كل شيء قدير من الموجودات والمعدومات. (...) وهذه الدرجة من القدر: يكذب بها عامة القدرية الذين سماهم النبي صلى الله عليه وسلم مجوس هذه الأمة؛ ويغلو فيها قوم من أهل الإثبات حتى سلبوا العبد قدرته واختياره ويخرجون عن أفعال الله وأحكامه حكمها ومصالحها" (MF 3/148-150).

"لكن أهل السنة متفقون على إثبات القدر وأن الله على كل شيء قدير خالق كل شيء من أفعال العباد وغيرها وأنه ما شاء كان وما لم يشأ لم يكن. والمعتزلة وغيرهم من القدرية يخالفون في هذا؛ فإنكار القدر بدعة منكرة (...). وأما الإقرار بتقدم علم الله وكتابه لأفعال العباد فهذا لم ينكره إلا الغلاة من القدرية وغيرهم؛ وإلا، فجمهور القدرية من المعتزلة وغيرهم يقرون بأن الله علم ما العباد فاعلون قبل أن يفعلوه ويصدقون بما أخبر به الصادق المصدوق من أن الله قدر مقادير الخلائق قبل أن يخلقهم. (...). فهذا يقر به أكثر القدرية، وإنما ينكره غلاتهم كالذين ذكروا لعبد الله بن عمر في الحديث الذي رواه مسلم في أول صحيحه بحيث قيل له: "قبلنا أقوام يقرءون القرآن ويفتقرون العلم يزعمون أن لا قدر وأن الأمر أنف قال: فإذا لقيت أولئك فأخبرهم أني بريء منهم وأنهم مني برآء." ولهذا كفر الأئمة كمالك والشافعي وأحمد من قال: "إن الله لم يعلم أفعال العباد حتى يعملوها"؛ بخلاف غيرهم من القدرية" (MF 8/428-430). En effet, au sujet de ces derniers (عامة القدرية، المقرون بالعلم), il y a eu 2 avis relatés de Ahmad : "وأما القدرية المقرون بالعلم، والروافض الذين ليسوا من الغالية، والجهمية، والخوارج: فيذكر عنه في تكفيرهم روايتان" (MF 12/486).

Et, personnellement, je suis de l'avis que ceux-là (عامة القدرية، المقرون بالعلم) sont dans le Dhalâl mais pas dans le Kufr Akbar, suivant en cela Shâh Waliyyullâh : "واعلم أن الله تعالى شمل علمه الأزلي الذاتي كل ما وجد أو سيوجد من الحوادث؛ محال أن يتخلف علمه عن شيء أو يتحقق غير ما علم، فيكون جهلا لا علما؛ وهذه مسألة شمول العلم، وليست بمسألة القدر ولا يخالف فيها فرقة من الفرق الإسلامية" (d'après Hujjat ullâh il-bâligha 1/196).

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Or voici maintenant d'autres versets du Coran :

--- "أَمْ حَسِبْتُمْ أَن تَدْخُلُواْ الْجَنَّةَ وَلَمَّا يَعْلَمِ اللّهُ الَّذِينَ جَاهَدُواْ مِنكُمْ وَيَعْلَمَ الصَّابِرِينَ" : "Pensiez-vous que vous entreriez dans le paradis, alors que Dieu n'a pas encore su qui d'entre vous ont lutté et qu'Il sache (qui sont) les patients" (Coran 3/142) ;
--- "أَحَسِبَ النَّاسُ أَن يُتْرَكُوا أَن يَقُولُوا آمَنَّا وَهُمْ لَا يُفْتَنُونَ وَلَقَدْ فَتَنَّا الَّذِينَ مِن قَبْلِهِمْ فَلَيَعْلَمَنَّ اللَّهُ الَّذِينَ صَدَقُوا وَلَيَعْلَمَنَّ الْكَاذِبِينَ" : "Et Nous avons éprouvé ceux qui étaient avant eux ; (Nous les éprouverons eux aussi), ainsi Dieu saura assurément qui ont été véridiques et Il saura assurément (qui sont) les menteurs" (Coran 29/3) ;
--- "وَلَقَدْ صَدَّقَ عَلَيْهِمْ إِبْلِيسُ ظَنَّهُ فَاتَّبَعُوهُ إِلَّا فَرِيقًا مِّنَ الْمُؤْمِنِينَ وَمَا كَانَ لَهُ عَلَيْهِم مِّن سُلْطَانٍ إِلَّا لِنَعْلَمَ مَن يُؤْمِنُ بِالْآخِرَةِ مِمَّنْ هُوَ مِنْهَا فِي شَكٍّ " : "Et il [= Iblîs] n'a eu sur eux d'ascendant qu'afin que Nous sachions qui croit en l'au-delà (le distinguant) de celui qui en doute" (Coran 34/21) ;
--- "وَمَا جَعَلْنَا الْقِبْلَةَ الَّتِي كُنتَ عَلَيْهَا إِلاَّ لِنَعْلَمَ مَن يَتَّبِعُ الرَّسُولَ مِمَّن يَنقَلِبُ عَلَى عَقِبَيْهِ" : "Et Nous n'avions suscité la direction sur laquelle ils étaient qu'afin que Nous sachions qui suit le Messager, (le distinguant) de celui qui retourne sur ses talons" (Coran 2/143) ;
--- "وَلَنَبْلُوَنَّكُمْ حَتَّى نَعْلَمَ الْمُجَاهِدِينَ مِنكُمْ وَالصَّابِرِينَ وَنَبْلُوَ أَخْبَارَكُمْ" :
"Et Nous vous éprouverons jusqu'à ce que Nous sachions qui d'entre vous luttent et (qui sont) les patients" (Coran 47/31).

Comment comprendre ces autres versets, qui semblent indiquer, eux, que Dieu n'a pas encore connaissance des actions humaines tant qu'elles n'ont pas encore été commises, et qui semblent donc contredire ce que disent les versets suscités ?

Ibn Taymiyya répond que ce que Dieu sait est de deux types (MF 8/496 ; 12/95) :
- "al-'ilm bi anna-sh-shay' sa yûjad" : de toute éternité (fî-l-azal), Il savait que tel événement se produirait, ou que tel humain ferait telle action ;
- "al-ilmu bi anna-sh-sha'y wujida" / "al-'ilm ulladhî yata'allaqu bi-l-ma'lûm ba'da wujûdihî" : à l'instant précis où celui-ci se produit, Il sait que tel événement ou tel acte est en train de se produire – c'est d'ailleurs Lui-même qui crée cet événement ou cet acte –, cela ne faisant d'ailleurs que correspondre à ce qu'Il savait de toute éternité à propos de cet événement ou de cet acte (les passages en translittération sont de Ibn Taymiyya ; la traduction est explicative, et est de moi).
Et dans les versets suscités, c'est du second type de Savoir ('Ilm) que Dieu parle, pas du premier.
C'est ce que certains autres Commentateurs expriment par "li ya'lama 'ilma zuhûr" (voir par exemple Tafsîr ul-Jalâlayn).

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Al-Bayhaqî propose quant à lui deux ta'wîl possibles pour répondre à cette question, dont l'une est de ash-Shâfi'î en personne (voir Al-Asmâ' wa-s-sifât, pp. 170-172).

Par ailleurs il est un commentaire relaté de Ibn Abbâs, qui interprète la proposition coranique "afin que Nous sachions" (globalement présente dans tous les versets suscités) par : "afin que Nous voyons" : "وقد روي عن ابن عباس أنه قال في هذا: لنرى" (MF 8/496). Cheikh Thânwî a retenu cette interprétation pour les versets 3/142 et 3/166 (Bayân ul-qur'ân, traduction de ces versets). Cette interprétation rejoint en fait et sur le fond l'explication de Ibn Taymiyya que nous avons citée plus haut, mais est de formulation plus aisée à comprendre.

Comprendre cette interprétation relatée de Ibn Abbâs demande le développement qui suit

L'Entendement (Sam') et la Vue (Bassar) sont différents du Savoir ('Ilm) ; c'est pourquoi al-Bukhârî a consacré un titre spécial à ces deux Attributs (Al-Jâmi' us-sahîh, kitâb ut-tawhîd, bâb 9) ; al-Bayhaqî a aussi écrit quelque chose à ce sujet (Al-Asmâ' wa-s-sifât, pp. 253-254), que Ibn Hajar, commentant le titre de al-Bukhârî, a repris (Fat'h ul-bârî 13/456).

Que l'Entendement (Sam') et la Vue (Bassar) diffèrent du Savoir ('Ilm), cela se manifeste par le fait :
– que l'affirmation faite au sujet du Bassar ou du Sam' implique systématiquement (yastalzim) l'affirmation du 'Ilm (du second type plus haut évoqué) ;
– tandis que l'affirmation faite au sujet du 'Ilm (du second type) n'implique pas systématiquement ( yastalzim) l'affirmation de Bassar ou de Sam'.

En effet :

affirmer que Dieu a vu – ou entendu – telle chose, cela implique qu'Il a également su cette chose ; c'est pourquoi si d'une part Dieu dit : "Ou bien pensent-ils que Nous n'entendons pas leur (propos tenu en) secret et leur (propos tenu par) conversation ? Si" (Coran 43/80), d'autre part Il dit aussi : "N'ont-ils pas su que Dieu sait leur (propos tenu en) secret et leur (propos tenu par) conversation et que Dieu est Savant des invisibles ?" (Coran 9/78) ;

– par contre, affirmer que Dieu a su telle chose (du second type de 'Ilm plus haut évoqué), cela n'implique pas qu'Il ait vu cette chose : c'est parfois le cas, parfois non (car il se peut qu'Il l'entende).

Cependant, dans les versets susmentionnés, lorsque Dieu a dit qu'Il n'a pas encore su qui est ainsi et qui ne l'est pas, d'après l'interprétation de Ibn Abbâs, le terme Savoir ('Ilm) y figurant a bien été employé en ayant le sens de Vision (Bassar) (il s'agit, rappelons-le, non pas du premier type de Savoir – al-'ilm ul-azalî –, mais du second type – al-'ilmu bi anna-sh-shay' qad wujida –). Et cela signifie que, bien que Dieu sait de toute éternité (fi-l-azal) quelles personnes agiront ainsi et quelles personnes feront différemment (il s'agit cette fois du premier type de Savoir)Il n'a pas encore vu ces actions se réaliser concrètement (fi-l-wâqi') de la part de ces personnes, et Il va le voir quand ces personnes auront concrètement acquis (kasb) telle ou telle actions ; alors ces personnes mériteront ce que ces actions entraînent.

Le fait est que d'autres versets expriment explicitement que Dieu voit et entend les actions des hommes lorsqu'elles se produisent, donc dans une perspective liée au temps :
--- "Dieu a entendu le propos de celle qui discutait avec toi à propos de son mari et qui se plaignait à Dieu ; et Dieu entendait votre conversation. Dieu est Audient, Voyant" (58/1) ;
--- lorsque Dieu dit à Moïse de se rendre avec Aaron auprès de Pharaon et de lui adresser l'invitation vers Lui (20/42-44), ils exprimèrent leur crainte par rapport à Pharaon (20/45) ; Dieu leur dit alors : "N'ayez crainte, Je suis avec vous ; J'entends et Je vois" (20/46) ;
--- au prophète Muhammad, Dieu dit : "Et dis : "Œuvrez, alors Dieu va voir ("fa sa yarallâhu") votre action, ainsi que Son Messager et les Croyants"" (Coran 9/105).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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