Le Ta'wîl, ou Appréhender un texte dans un sens autre que son sens apparent (معناه الظاهر والمُتبادِر)

Question :

Bonjour. (...) Les textes de l'islam comme ceux du christianisme parlent des anges et des démons. Pensez-vous qu'ils existent réellement ? Ne pouvez-vous pas y voir plutôt une description imagée des penchants du bien et des penchants du mal qui existent dans l'âme humaine ? Je ne vous demande pas de renier vos textes, mais de les interpréter de façon allégorique. Le recours au sens allégorique fait-il partie de vos traditions rationnelles ?

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Réponse :

Bonjour à vous.

La question que vous posez est en fait la suivante : une donnée d'un texte de la révélation (ghayr nussûs al-ahkâm) peut-elle être appréhendée dans un sens autre que son sens apparent et évident (ma'nâ-hu-z-zâhir wa-l-mutabâdir) ? D'une façon plus générale, votre question revient à se demander jusqu'où la raison peut aller en islam pour "relativiser" un terme ou un ensemble de termes présents dans les textes de la révélation, en comprenant ceux-ci non pas dans leur sens littéral (ma'nâ zâhir) ou propre (ma'nâ haqîqî) mais dans un autre sens.

Etant donné que la règle première est de comprendre de chaque terme et de chaque ensemble de termes son sens premier et immédiat, comprendre autrement un terme ou un ensemble de termes, c'est avoir recours à la "ta'wîl" (du moins selon un des 3 sens de ce terme), qui signifie "appréhender un terme selon un autre sens que son sens apparent et immédiat". "Ta'wîl" est parfois traduit en français par le terme "herméneutique".

La "ta'wîl" englobe à la fois le recours au sens figuré (ma'nâ majâzî), au sens allégorique (ma'nâ kinâ'ï), le fait de considérer un ou quelques mots sous-entendus (taqdîru kamilatin aw kalimât), le report du sens sur quelque chose autre que ce qui est apparent (al-haml 'alâ…).

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Quelques textes du Coran et de la Sunna où l'on voit bien que ce n'est pas en son sens le plus immédiat (mutabâdir) qu'il faut appréhender un terme ou une formule :

Dans le Coran, Jésus a été désigné par l'appellation : "une parole venant de Lui [= Dieu] ("kalimatun minh")" (Coran 3/45). Or Jésus n'est pas en soi une parole de Dieu, il est le résultat direct d'une parole de Dieu. Nous l'avons exposé de façon détaillée dans un autre article. Or ce n'est pas là le sens immédiat (mutabâdir) de cette formule.

De même, le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "Récitez le Coran, il viendra, le jour du jugement, intercesseur pour ses gens" (Muslim 804). Or ce n'est pas le Coran lui-même qui viendrait, de façon séparée de Dieu (munfasil 'an dhât illâh), puisque la Parole de Dieu est un de Ses Attributs et est incréée. C'est la récitation que l'homme faisait du Coran qui viendra intercéder (cf. Shar'h ul-'aqida at-tahâwiyya, p. 94 ; l'explication donnée dans MF 12/79 est légèrement différente, mais a en commun de montrer que ce n'est pas le Coran qui est parole incréée de Dieu qui viendra). L'action que constitue la récitation du Coran se matérialisera alors et "viendra", comme ce sera le cas de tant d'autres actions, qui "viendront" (notamment le jeûne, etc.). Pourtant ce n'est pas là le sens le plus immédiat (mutabâdir) de ce hadîth.

Un verset coranique dit que le jeûne doit débuter au moment où on peut distinguer le fil blanc du fil noir : "... jusqu'à ce que vous puissiez distinguer le fil blanc du fil noir" (Coran 2/187). Or, relate Sahl ibn Sa'd, un groupe de musulmans crurent qu'il s'agissait d'un fil blanc et d'un fil noir véritables, à observer jusqu'à ce qu'on puisse distinguer l'un de l'autre à cause de la lueur de l'aube naissante ; c'est seulement à ce moment-là qu'ils cessaient de manger. Suite à cette mauvaise compréhension de la part de ces musulmans, Dieu révéla les mots "min al-fajr" : "c'est-à-dire la lueur de l'aube", mots qui furent placés à la fin de la phrase (al-Bukhârî 1818, Muslim 1091). "Le fil blanc" évoqué dans le verset désignait donc "la lueur de l'aube" ; et "le fil noir" est donc forcément "la noirceur de la nuit". Le verset se comprenait correctement ainsi : "jusqu'à ce que le fil blanc de l'aube se distingue du fil noir [de la nuit]". Or ce n'est pas là le sens immédiat (mutabâdir) de ces termes.
Quelques années plus tard (FB 4/170), ce fut 'Adî ibn Hâtim qui, alors récemment converti à l'islam, comprit lui aussi le verset de façon erronée : il ne comprit pas que dans les termes "min al-fajr" la particule "min" est explicative (bayâniyya), et crut qu'elle exprime la cause (sababiyya) (FB 4/173) : il crut que cela signifiait : "jusqu'à ce que le fil blanc se distingue du fil noir, à cause de l'aube". Il chercha donc lui aussi à distinguer un fil blanc d'un fil noir, qu'il plaçait sous son oreiller. S'étant ouvert au Prophète (sur lui soit la paix) de ce qu'il faisait, celui-ci lui dit : "Ton oreiller est bien vaste ! Il s'agit de la noirceur de la nuit et de la blancheur du jour", et l'informa de la signification correcte de celui-ci (al-Bukhârî 1817, Muslim 1090).

Le Prophète avait dit un jour à ses épouses : "Celle d'entre vous qui me rejoindra le plus rapidement [= qui mourra la première après moi] sera celle d'entre vous qui a les plus longs bras". Les épouses du Prophète mesurèrent alors leurs bras, et trouvèrent que Sawda était celle d'entre elles qui avait les plus longs bras. Mais ce ne fut que quelques temps après le décès du Prophète, lorsque ce fut Zaynab qui mourut la première parmi elles, qu'elles comprirent ce que le Prophète avait voulu dire. En effet, c'était Zaynab qui parmi elles faisait le plus la charité aux pauvres (sens du hadîth rapporté par Muslim, n° 2452, al-Bukhârî, n° 1354). La formule "avoir les bras longs" était donc à appréhender non pas selon son sens apparent (zâhir) et le plus immédiat (mutabâdir), mais dans son sens "kinâ'ï" : "être généreux et pratiquer abondamment la charité".

Tout cela est vrai.

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Cependant, le recours à ce genre de Ta'wîl n'est pas possible partout :

Ainsi, le fait de dire que la félicité et le châtiment dans le monde de la tombe ne sont pas réels mais seulement allégoriques conduit à s'écarter de l'orthodoxie sur laquelle le Prophète et ses Compagnons se trouvaient, comme l'a écrit Shâh Waliyyullâh (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 p. 54). D'ailleurs, une des caractéristiques de la tendance déviante mutazilite est le recours abusif au "sens autre que premier" pour tout texte ne correspondant pas à sa tradition rationaliste préétablie. Ainsi, les Mutazilites avaient eu recours à la ta'wîl des Hadîths parlant de la pesée des actions le jour du jugement. Ils refusaient de prendre le sens apparent du Hadîth sous prétexte qu'une action humaine est impalpable et ne peut donc pas être mesurée. Or si c'est là la règle concernant les choses de ce monde, ils ont négligé le fait que de nombreux Hadîths montrent par ailleurs que les actions humaines prendront une forme matérielle dans la plaine du jugement dernier. Le penseur Ahmad Amîn a, juste après avoir exprimé qu'il appréciait la pensée des Mutazilites, reconnu : "… leur point de faiblesse a été qu'ils ont exagéré en appliquant les règles du visible à l'invisible, c'est-à-dire en appliquant les règles humaines à ce qui a trait à Dieu…" (Dhuha-l-islam, tome 3 p. 69) ; les réalités de l'autre monde relèvent elles aussi de l'invisible, et les Mutazilites leur ont appliqué les règles relatives aux réalités de ce monde.

En un mot, s'il y a des ta'wîl qui sont valables ("ta'wîl sahîh"), il y en a d'autres qui sont des ta'wîl erronées ("ta'wîl fâssid"). Les questions qui se posent sont donc : quelle ta'wîl est nécessaire ? quelle ta'wîl est possible ? quelle ta'wîl est inacceptable ? dans quelle mesure les musulmans peuvent-ils avoir recours à la ta'wîl tout en restant fidèles à l'orthodoxie de la voie du Prophète et de ses Compagnons (as-sunna wa-l-jamâ'a) ?

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Il faut en fait dégager plusieurs cas :

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Cas A) Lorsque le sens d'un terme ou d'un ensemble de termes présents dans un texte authentique de la révélation est formel (qat'iyy ud-dalâla) :

Il n'y a pas de possibilité d'avoir recours à la ta'wîl. Il n'y en a pas besoin non plus, puisque nous musulmans croyons (na'taqidu) qu'aucune donnée formelle issue des textes de la révélation ne contredit une donnée formelle élaborée rationnellement. Je parle bien des données formelles de la raison, c'est-à-dire de ce qui est établi, démontré et prouvé.
Certains de nos interlocuteurs disent par exemple que les musulmans devraient comprendre au sens allégorique les textes coraniques évoquant la création d'un premier homme à partir des éléments extraits de la terre ; pour ces interlocuteurs, les musulmans devraient adopter la théorie du rattachement de la lignée humaine à une ancienne lignée animale, et devraient prendre les textes coraniques parlant de "la création de Adam à partir des éléments extraits de la terre" comme une allégorie évoquant seulement "le fait que les humains sont destinés à vivre sur terre, à manger des produits de la terre et à retourner à la terre après leur mort" ; pour ces interlocuteurs, les musulmans devraient dire eux aussi, au motif qu'il s'agit d'une théorie émise par des scientifiques : "la lignée humaine descend, par évolution, d'une ancienne lignée animale". Or, nous musulmans ne pouvons pas avoir recours à cette ta'wîl car la donnée de la révélation est formelle (min al-qat'iyyât, bal aydhân min dharûriyyât id-dîn). Nous n'avons pas non plus besoin du recours à cette ta'wîl car la donnée scientifique n'est pas formelle, n'étant qu'une théorie.
C'est également pourquoi, pour répondre à votre question, nous musulmans croyons en l'existence des anges et des démons, tous créés par Dieu. Vous souhaiteriez que nous appréhendions les textes qui en parlent comme de pures allégories pour les penchants pour le bien et les penchants pour le mal à l'intérieur de l'âme humaine. Or aucune donnée formelle de la raison ne rend impossible l'existence de créatures appartenant au monde autre que physique et matériel. Kant l'avait bien montré : la raison ne peut ni infirmer ni confirmer l'existence en soi d'êtres n'appartenant pas au monde matériel. Comment pourrions-nous relativiser des textes formels sur la base de ce qui n'est pas formel sur le plan rationnel ?

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Cas B) Lorsqu'un texte de la révélation n'indique pas formellement (mais soit au contraire zanniyy ud-dalâla) le sens qu'il présente apparemment, et que ce sens apparent contredit une donnée formelle élaborée rationnellement :

Il y a ici la possibilité d'avoir recours à la ta'wîl de ce texte pour qu'il ne contredise pas la donnée formelle rationnelle.

Des ulémas sunnites eux-mêmes ont eu recours à ce genre de ta'wîl à propos de certains Hadîths, comme par exemple : "L'espace compris entre ma maison et ma chaire est un jardin parmi les jardins du paradis" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim). La donnée formelle de la raison est ici constituée du fait que l'observation (al-mushâhada) établit que cet espace est un lieu de la terre et non du paradis. D'un autre côté, ce texte n'indique pas forcément l'appartenance au paradis de cette portion de la terre, car en langue arabe, on dit parfois de ce qui entraîne l'admission au paradis que cela est du paradis. Ainsi, le Prophète a lui-même dit : "Le Paradis se trouve sous ses pieds (les pieds de ta maman)" (rapporté par an-Nassaï). Qui comprendrait ce texte selon son sens premier et apparent, en disant que le Paradis se trouve réellement sous les pieds de la maman ? De la même façon, "L'espace compris entre ma maison et ma chaire est un jardin parmi les jardins du Paradis" a été interprété par certains ulémas ainsi : "Faire une prière ici est une action apportant une contribution particulière à l'admission au paradis". D'autres ulémas en ont avancé l'interprétation suivante : "Après la fin du monde et la création de la terre une seconde fois, cet espace sera transféré dans le paradis".

De même, des ulémas ont eu recours à la ta'wîl à propos du Hadîth : "Le Syr-daria, l'Amou-daria, l'Euphrate et le Nil sont des fleuves du Paradis" : "عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "سيحان وجيحان والفرات والنيل كل من أنهار الجنة" (rapporté par Muslim, 2839) ("Sayhân" et "Jayhân" ont été traduits ici selon ce qu'en a dit 'Iyâdh). La donnée formelle de la raison est constituée ici du fait que l'observation (al-mushâhada) établit qu'il s'agit bien de fleuves terrestres, faits d'éléments terrestres. De l'autre côté, le texte du Hadîth n'indique pas l'origine paradisiaque de ces fleuves de façon formelle, car en langue arabe, on dit parfois de certaines choses très bénies qu'elles sont d'origine paradisiaque, comme on dit de certains choses très pénibles qu'elles sont une partie de l'enfer. Les interprétations suivantes ont donc été formulées par certains savants : "Ces fleuves sont pleins de bien, tout comme le sont les fleuves du paradis" ; ou : "Les contrées dans lesquelles coulent ces fleuves auront majoritairement comme habitants des gens destinés à entrer après leur mort dans le paradis".

Ibn Hazm lui-même, pourtant savant réputé pour son littéralisme (zâhiriyya), a eu recours à la ta'wîl au sujet des deux Hadîths que nous avons cités, disant que les données coraniques et la nécessité de l'observation ("dharûrat al-hiss") prouvaient que ces textes – comme d'autres qu'il a cités – ne sont pas à comprendre selon leur sens apparent (Al-Muhallâ, point n° 919).

D'autres Hadîths ont également été interprétés par ta'wîl. Voici quelques-uns de ces textes :
- "La datte 'ajwa est du paradis" (rapporté par at-Tirmidhî, n° 2066) ; "La truffe est de la manne" (rapporté par al-Bukhârî, et Muslim) ;
- "La fièvre provient du brasier de l'enfer…" (rapporté par al-Bukhârî, n° 3088, et Muslim, n° 2209) ; "Le voyage est un morceau du châtiment" (rapporté par al-Bukhârî, n° 1710, et Muslim, n° 1927) ;
- "Lorsque l'un d'entre vous se réveille puis fait les petites ablutions, qu'il se mouche trois fois, car le diable passe la nuit sur ses fosses nasales" (rapporté par al-Bukhârî, n° 3121) ; Shâh Waliyyullâh en a proposé cette ta'wîl : "l'accumulation de sécrétions dans les fosses nasales au cours du sommeil est cause de manque d'éveil chez la personne, ce qui fait que les suggestions – waswassa – du diable ont plus de prise sur elle et que le diable peut plus facilement l'empêcher de penser à Dieu" (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 p. 500) ;
- "Lorsque l'un d'entre vous baille, qu'il mette sa main devant sa bouche, sinon le diable entre" (rapporté par Muslim, n° 2995) ; Shâh Waliyyullâh en a proposé cette ta'wîl : "sinon le diable pousse une bestiole à y entrer" (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 2 p. 541) ; voir également l'explication générale qu'a donnée Shâh Waliyyullâh à propos de l'attribution, dans des Hadîths, de certains actes physiques au diable in Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 pp. 282-284...

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Quatre conditions pour la possibilité du recours à la ta'wîl :

Le sens propre et apparent est le sens premier et naturel de chaque terme et de chaque ensemble de termes. Aussi, le recours à un sens autre que celui apparent (donc la ta'wîl) demande une preuve et un justificatif valable ("musawwigh"). Nous musulmans voulons ainsi, avant d'avoir recours à la ta'wîl d'un texte de nos sources, que les quatre conditions suivantes soient réunies :

1) Que ce qu'indique la raison et ce que dit texte de la révélation ne relèvent pas d'une dimension différente.
Car s'ils relèvent d'une dimension différente, il n'y a pas de contradiction : c'est pourquoi je vous ai dit que l'existence des anges ne contredisait en rien les données de la raison.
D'une façon générale, toutes les choses relatives à l'Invisible et à l'Au-delà ne sont pas contraires à la raison, mais sont au-delà de ce que la raison pouvait trouver d'elle-même. De même, la raison ne peut appréhender comment est Dieu, et il ne sert à rien de chercher à faire la "ta'wîl" des textes parlant des "Mains de Dieu", etc. C'est ce que n'ont pas compris les Mutazilites, dont nous avons parlé plus haut.

2) Que ce texte de la révélation n'exprime pas de façon formelle (qat'iyy ud-dalâla) le sens apparent (zâhir) qu'il a.
Sinon il ne peut y avoir de ta'wîl, et il n'y en aura pas besoin non plus, c'est notre croyance sereine et confiante. L'indice que le texte exprime cette donnée de façon formelle est que les savants aient tous été d'accord au sujet de son sens apparent ("min ma-'ttafaqa 'alayhi-s-sahâba wa man tabi'ahum bi ihsân").

3) Que la donnée de la raison qui pourrait amener le recours à la ta'wîl soit établie de façon formelle (qat'î) ou, au moins, conséquente (zannî bi zannin ghâlib).
Nous avons vu plus haut un exemple de donnée scientifique qui n'est pas formelle : l'idée que l'homme et le singe descendraient d'un ancêtre commun.

4) Que l'interprétation avancée pour concilier le texte et la donnée de la raison formelle soit possible par l'usage de la langue arabe.
En effet, il ne faut pas que l'interprétation avancée soit "forcée", "tirée par les cheveux". Il faut que les règles de la langue arabe (sur les plans étymologique, syntaxique, rhétorique…) permettent cette interprétation.

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Récapitulatif :

Appréhender un texte comme signifiant un sens autre que le sens premier, cela se dit "ta'wîl de ce texte" (d'après un des sens que possède ce terme dans nos sources). Il y a donc des ta'wîl valables ("ta'wîl sahîh"). Il y en a d'autres qui sont erronées ("ta'wîl fâssid") : il s'agit de celles qui ne remplissent pas l'ensemble des conditions que nous avons vues ci-dessus.

Malheureusement, certains musulmans – pourtant plein de bonne volonté et d'attachement aux sources mais manquant hélas d'approfondissement – reprochent systématiquement à d'autres le recours à la ta'wîl, y voyant à tort un signe de "manque d'authenticité" et un "excès de rationalité". C'est oublier qu'il y a certains textes du Coran et des Hadîths (notamment "les plus longs bras") dont on a bien vu qu'il s'agissait de les appréhender au sens figuré. C'est oublier aussi qu'il y a d'autres Hadîths qui ont fait l'objet d'une ou de plusieurs ta'wîl de la part de certains érudits sunnites eux-mêmes, et ce depuis les premiers siècles de l'Islam ; certes, d'autres ulémas sunnites ont appréhendé ces mêmes Hadîths au sens apparent (zâhir). On ne peut pas le leur reprocher. Mais on ne peut pas non plus reprocher les interprétations résultant d'une ta'wîl, faites par d'autres savants tout aussi fidèles à l'orthodoxie sunnite. Un exemple : un Hadîth authentique contient cette phrase : "Fa inna-l-mar'ah khuliqat min dhila'" ("… Car la femme a été créée d'une côte") (rapporté par al-Bukhârî, n° 3153, et Muslim, n° 1468). Selon certains ulémas – dont apparemment al-Bukhârî –, ceci signifie que Eve a été créée de la côte de Adam. Certaines personnes partagent cette interprétation du Hadîth, c'est leur droit. Cependant, ce que je ne comprends pas c'est que certaines de ces personnes soient aussi farouchement opposées à ce que d'autres prennent ce Hadîth au sens métaphorique, alors même que d'autres ulémas – dont al-Qurtubî – ont écrit depuis longtemps que cette phrase peut être prise dans un sens métaphorique, la particularité du caractère féminin étant ici comparée à la courbure d'une côte, particularité qui justifie justement, dans ce même Hadîth, la recommandation de bien agir envers les femmes ("Istawsû bi-n-nissâ'i khayran"). D'ailleurs d'après une autre version le Hadîth est : "Al-mar'ah ka-dh-dhila'" ("La femme est comme la côte") (rapporté également par al-Bukhârî, n° 4889, et Muslim, n° 1468). Pour plus de détails sur ce point, voir Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar, Ahâdîth al-anbiyâ', et aussi Qassas ul-qur'ân, as-Syôhârwî, tome 1 pp. 38-39 ; lire également notre article traitant de ce point.

Un autre exemple : le Prophète (sur lui la paix) a dit : "… le diable circule en l'homme comme le sang circule (en celui-ci)" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim). Alî al-Qârî a relaté comment certains ulémas appréhendent ce texte au sens littéral (zâhir) – ce Hadîth voulant dire selon eux que le diable circule réellement dans les veines de l'être humain –, et comment d'autres ulémas en font une ta'wîl, l'une des ta'wîl proposées ici étant celle-ci : "le diable a prise sur chaque partie de l'homme, tout comme le sang irrigue chaque partie de son corps" (Mirqât ul-mafâtîh, tome 1 pp. 138-139).

Un autre exemple encore : le Prophète (sur lui la paix) a dit : "…les anges baissent leurs ailes par contentement pour celui qui cherche la connaissance…" (rapporté par at-Tirmidhî, Abû Dâoûd, etc.). Alî al-Qârî a également relaté ici comment certains ulémas appréhendent ce texte au sens littéral (zâhir) – ce Hadîth voulant dire alors selon eux que les anges étalent leurs ailes sous les pieds de celui qui part à la recherche de la connaissance ('ilm) –, et comment d'autres ulémas en font une ta'wîl : "ces anges s'arrêtent de voler et descendent assister", conformément à l'autre Hadîth qui, parlant des gens qui se rassemblent dans les mosquées pour réciter et étudier le Coran, dit que "les anges les entourent" (rapporté par Muslim) ; une autre ta'wîl proposée ici est : "ces anges fournissent une assistance à celui qui cherche la connaissance" (Mirqât ul-mafâtîh, tome 1 pp. 279-280).
On le voit, il y aura toujours, ainsi, au sein de l'orthodoxie sunnite, des ulémas ahl uz-zâhir – adeptes du sens zâhir – et des ulémas ahl ut-ta'wîl – respectant la lettre mais tout en faisant de celle-ci une ta'wîl là où cela est possible. Il s'agit de deux postures intellectuelles différentes, résultant de deux structures intellectuelles différentes, dont les fondements sont présents chez les ulémas depuis le temps des Compagnons.

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Pour en revenir à votre question :

Pour en revenir à votre question à propos des anges, nous musulmans croyons en l'existence des anges et des démons, tous créés par Dieu. Kant l'avait bien montré : la raison pure ne peut ni infirmer ni confirmer l'existence en soi d'êtres n'appartenant pas au monde matériel.

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Mes sources pour cet article :

Mukhtasar as-sawâ'iq al-mursala libn il-Qayyim, pp. 155-156 et pp. 39-48 – Majmû'atu rassâ'il il-imâm ish-shahîd, al-asl ut-tâsi'a asharAl-madkhal li dirâsat is-sunna an-nabawiyya, al-Qaradhâwî, pp. 181-204 – Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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Lecture complémentaire :

Rationalité de la foi, autonomie de la raison, enchantement du monde ;
Comment distinguer superstitions et éléments réels mais non physiques ?

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