La cause du désaccord à propos des Sifât fi'liyya, entre les Atharis et les Acharites (al-Ash'ariyyûn)

(Le terme "Atharis" ici utilisé renvoie au sens A.b du terme, tel qu'exposé dans un autre article :
– Adh-Dhahabî était ainsi shafi'ite dans les Furû' et atharî dans les Ussûl ;
– tandis que Ibn Hajar était shafi'ite dans les Furû' et acharite (ash'arî) dans les Ussûl...)

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Introduction :

Dieu est le Premier (al-Awwal) et le Dernier (al-Âkhir). Dieu n'a ni commencement, ni fin.

Cependant, Ses Actes – ou Faits – (Af'âl, pluriel de Fi'l) tels que Créer, Pardonner, Punir, etc. se manifestent quand Il le veut : Il punit et pardonne, Il est Satisfait de quelqu'un et est Courroucé contre un autre. Ces actes de Dieu se manifestent par rapport à une création qui est créée (makhlûq) par Lui, et qui est présente à un moment donné seulement (elle n'existe pas de toute éternité, et est donc hâdith).

Ainsi :
– D'un côté Dieu n'a pas de commencement.
– D'un autre côté certains de Ses actes se manifestent par rapport à une création qui, elle, a un commencement.

C'est ce qui crée toute la problématique, comme nous allons le voir.

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I) Les Af'âl (Actes) de Dieu :

Qu'en est-il des Actions de Dieu dans le passé : commencent-elles à un moment donné, alors qu'avant ce moment elles n'existaient pas du tout ? ou bien n'ont-elles jamais cessé dans le passé (ce qui reviendrait à "tasalsul ul-hawâdith fi-l-mâdhî") ? Les avis sont partagés sur la question entre tous ceux qui se réclament du Sunnisme. Et si les Actions de Dieu commencent à un moment donné, qu'en est-il des Attributs y correspondant ?

A l'unanimité, ce qui est Maf'ûl – c'est-à-dire ce qui résulte de l'Action de Dieu – se produit à un moment donné (hâdith) et est créé (makhlûq). Etant créé, il est "munfasil 'an dhât illâh".

Mais qu'en est-il du Fi'l ullâh, c'est-à-dire de l'Action de Dieu elle-même (Fi'l a pour pluriel : Af'âl) ?

Ce qui est établi c'est que, au prophète Muhammad (sur lui soit la paix), Dieu dit : "Et dis : "Œuvrez, alors Dieu va voir ("fa sa yarallâhu") votre action, ainsi que Son Messager et les Croyants"" (Coran 9/105) (MF 12/94). D'autres versets de ce genre, mentionnant d'autres Af'âl, sont visibles in MF 6/217-233.
Les Af'âl de Dieu – ou du moins ces Af'âl de Dieu – se produisent donc en relation avec le temps (puisque "Dieu va voir", et que "Dieu n'a pas encore vu"). Cette réalité est exprimée par la formule suivante : Le Fi'l de Dieu – ou ce Fi'l de Dieu – est hâdith, c'est-à-dire : "se produit à un moment donné, après n'avoir pas été".

A) Des personnages disent que tout Fi'l de Dieu se produit à un moment donné (hâdith), mais est, parallèlement, incréé (ghayru makhlûq). Car le Fi'l de Dieu (qui est hâdith) "yaqûmu bi dhât illâh" (ou encore : "est "qâ'ïm bi dhât illâh"").

Prenons par exemple le Fi'l ul-kalâm : Les personnages de ce groupe A disent que toute Parole de Dieu est "qâ'ïm bi dhâtillâh" (vu que Dieu la prononce par Sa Voix), et est incréée (ghayr makhlûq). Cependant, Dieu la prononce à un moment donné, quand Il le veut (la Parole est donc hâdith). C'est là le sens de la célèbre parole que Ahmad ibn Hanbal a défendue de la part de tous les Sunnites : "La Parole de Dieu est incréée" : Ahmad parlait de la Parole que Dieu prononce par Sa Voix, et qui est entendue de la créature à qui Dieu s'adresse.

Al-Bukhârî et l'ensemble des Muhaddithûn des premiers temps sont de cet avis A.

Quant au verset "هَذَا خَلْقُ اللَّهِ فَأَرُونِي مَاذَا خَلَقَ الَّذِينَ مِن دُونِهِ" (Coran 31/11), il signifie en fait : "هَذَا مخْلوقُ اللَّهِ" : "Hâdhâ makhlûq-ullâh" (cliquez ici pour en savoir plus).

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Se pose alors une autre question : Si Dieu prononce Ses Paroles à un moment donné, par Sa Voix, a-t-Il toujours prononcé des Paroles, ou bien auparavant possédait-Il bien sûr l'Attribut de Parole (comme nous allons le voir au point III, plus bas), mais ne prononçait-Il pas concrètement (bi-l-fi'l) des Paroles par Sa Voix, et a-t-Il commencé à le faire à partir d'un moment donné ? C'est ce qui est exprimé par cette question : "هل قامت الأفعال الحوادث بذات الله، بعد أن لم تكن؟" ("Hal qâmat il-af'âl ul-hawâdithu bi dhât-illâhi bad'a an lam takun ?")

--- A.a) A cette seconde question, certains personnages du groupe A répondent par l'affirmative à propos de tout Fi'l de Dieu, qu'il s'agisse de Parole ou d'Action de Créer. En effet, répondent-ils, "qâmat il-af'âl ul-hawâdithu bi dhât-illâhi bad'a an lam takun" (relaté d'eux dans Mukhtassar as-sawâ'iq il-mursala libn il-Qayyim, pp. 647, 681). Ibn Taymiyya affirme qu'il s'agit là de l'avis des Karrâmites ("al-karrâmiyya") et autre qu'eux ("wa ghayrihim") : Dieu, disent-ils, a commencé à créer à partir d'un moment donné ; et Il a commencé à prononcer des paroles à partir d'un moment donné (kalâmu hâdith wa muhdath) (MF 6/161 ; FB 13/556). Auparavant Il ne faisait pas ces Af'âl ; puis Il a commencé à les faire.

--- A.b) D'autres personnages répondent par la négative, au moins pour la Parole : Dieu n'a jamais cessé de Parler. Ibn Taymiyya est de cet avis, dont il affirme que c'est l'avis orthodoxe (MF). (Lam yazal illâhu yatakallamu idhâ shâ'a ; fa âhâd ul-kalâm hâditha, wa lâkinna naw'ahû qadîm.)

Or cet avis A.b implique "تسلسل الحوادث في الماضي", "tasalsul ul-hawâdith fi-l-mâdhî" (encore appelé : "wujûdu hawâdith lâ awwala lahâ"). Ibn Taymiyya assume entièrement cela (MF 6/299).
Et cela l'a conduit à affirmer que si le temps que nous connaissons commence à un moment donné, il commence à l'intérieur d'un temps lui étant préexistant (MF 18/210-243) (cliquez ici pour en savoir plus)…

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B) Au sein de l'ensemble de ceux qui se réclament de l'orthodoxie sunnite, d'autres personnages (les Kullâbites ainsi que les Ash'arites, ce qui inclut les Muhaddithûn Ash'arites) ont tenté d'éviter la posture A.a (qui implique que "قامت الأفعال الحوادث بذات الله بعد أن لم تكن"), ainsi que la posture A.b (laquelle implique que le temps n'a pas de début dans le sens du passé). Pour éviter ces deux réponses, ils ont cherché à éviter en amont la question à laquelle celles-ci répondent (et qui est : "هل قامت الأفعال الحوادث بذات الله، بعد أن لم تكن؟" : il s'agissait de la seconde question plus haut mentionnée). Pour cela ils ont répondu différemment à la première question elle-même : qu'en est-il du Fi'l de Dieu ?

Ils y ont répondu en disant que le Fi'l se produit à un moment donné (hâdith) – cela tout le monde le sait –, mais est de surcroît créé (makhlûq). En fait, pour les Ash'arites (ayant suivi sur ce point les Jahmites), le Fi'l est la même chose que le Maf'ûl (comme pourrait vouloir l'impliquer le zâhir du verset "هَذَا خَلْقُ اللَّهِ" : en effet, ce qui est désigné "hâdhâ" est ce que l'on voit : or on voit les makhlûq, pas le khalq ; le makhlûq est donc le khalq ; ce dernier est donc munfasil 'an dhât illâh). Et, pour eux, tout ce qui est hâdith est aussi makhlûq, de même que tout ce qui est makhlûq est aussi hâdith. Ceci entraîne que "Fi'l ullâh lâ yaqûmu bi dhât illâh, bal huwa munfasilun 'an dhâtillâh".
Ceci les absout de la question
"هل قامت الأفعال الحوادث بذات الله، بعد أن لم تكن؟", puisqu'il n'y a plus du tout de "قيام الحوادث بالله تعالى", donc plus de problématique liée à un éventuel début d'un tel "qiyâm".
Ibn Taymiyya écrit : "Ceux d'entre les ahl ul-kalâm comme les Ash'arites – ainsi que ceux qui les ont suivis de hanbalite, shafi'ite, malikite etc. – qui ont fait du Maf'ûl la même chose que le Fi'l, ne les amenés à cela que le fait qu'ils fuient "qiyâm ul-hawâdith bi-l-qadîm" et "tassalsul ul-hawâdith"" (Ar-Radd 'ala-l-mantiqiyyîn, p. 190).

Cela a ensuite conduit les Ash'arites à dire que la Parole de Dieu est de deux types : la kalâm nafsî et la kalâm lafzî ; et que c'est la kalâm nafsî de Dieu qui est incréée ; et que, par contre, ajoutent-ils, la kalâm lafzî, étant dite à un moment donnée (hâdith), est créée (makhlûq), et n'est pas "qa'ïm bi dhâtillâh" mais est "munfasil 'an dhâtillâh" ("badâ min mahall"). Dès lors, Dieu ne prononce pas de Parole par une Voix, disent-ils, mais Il fait entendre ce qu'Il veut dire à qui Il le veut (cliquez ici pour lire notre article consacré à ce point).

Les Ash'arites ont, sur ce point, suivi l'idée de Ibn Kullâb, qui est le premier à avoir tenté cette approche. Les Ash'arites soutiennent que c'est de la kalâm nafsî et non de la kalâm lafzî que Ahmad ibn Hanbal – auquel ils se réfèrent eux aussi – parlait quand il disait : "La Parole de Dieu est incréée".

Or il faut savoir que Ahmad ibn Hanbal était en profond désaccord avec la posture de ceux qui suivaient Ibn Kullâb, notamment al-Muhâssibî (cf. MF 5/533, 8/496-497, 12/94-95).

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Al-Bukhârî est bien d'avis que la posture correcte est que le Fi'l de Dieu est distinct du Maf'ûl de Dieu, contrairement à ce que les Jahmites disent : "قال أبو عبد الله: واختلف الناس في الفاعل والمفعول والفعل. فقالت القدرية: الأفاعيل كلها من البشر ليست من الله. وقالت الجبرية: الأفاعيل كلها من الله. وقالت الجهمية: الفعل والمفعول واحد، لذلك قالوا لكن: مخلوق. وقال أهل العلم: التخليق فعل الله، وأفاعيلنا مخلوقة، لقوله تعالى: {وأسروا قولكم أو اجهروا به إنه عليم بذات الصدور ألا يعلم من خلق}، يعني السر والجهر من القول. ففعل الله صفة الله، والمفعول غيره من الخلق" (Khalqu af'âl il-'ibâd, après la relation n° 457).

Et il ressort clairement de ce que al-Bukhârî a écrit que le Fi'l de Dieu n'est pas séparé de Dieu (mais est "qâ'ïm bi dhâti-hî"), est incréé (ghayr makhlûq), et se produit à un moment donné (hâdith). Al-Bukhârî écrit ainsi : "باب قول الله تعالى: {كل يوم هو في شأن} و{ما يأتيهم من ذكر من ربهم محدث}، وقوله تعالى: {لعل الله يحدث بعد ذلك أمرا}؛ وأن حدثه لا يشبه حدث المخلوقين؛ لقوله تعالى: {ليس كمثله شيء وهو السميع البصير}" (Al-Jâmi' us-sahîh, kitâb ut-tawhîd, bâb 42).
Comme al-Kashmîrî l'a souligné au sujet de la posture de al-Bukhârî au sujet du qiyâs ut-tamthîl, il ne faut pas que le commentateur "plaque" sa position à lui sur l'ouvrage qu'il lit, pour faire dire à son auteur ce qui n'est en fait pas la position de celui-ci : "وإنما السبيل أن يدرك مراد المتكلم أوَّلًا على وجه أراده، لا تأويله من الرأس، فإنه ربما يعود توجيها للقول بما لا يرضى به قائله" (Faydh ul-bârî 4/507). Il faut d'abord comprendre ce que l'auteur veut réellement dire, lui ; et, ensuite, on peut exprimer son accord, ou au contraire son désaccord (partiel ou total), avec lui.

Et, justement, dans son commentaire de Sahîh ul-Bukhârî, Al-Kashmîrî comprend et expose de façon très exacte la posture de al-Bukhârî ainsi (posture que lui-même ne partage pas, comme cela ressort de son écrit cité ci-après) :
--- "باب قول الله تعالى: {كل يوم هو في شأن}؛ يريد به إثبات قيام الحوادث بالله تعالى" (Faydh ul-bârî, 4/535) ;
--- "أما المحدثون، فهم فيه على فرقتين: منهم من أنكر قيام الحوادث بالباري تعالى، ومنهم من أقره. بقي المتكلمون، فاتفقوا على إنكاره، وهو المذهب الأسلم والأحكم. والذي تلخص من مذهب المصنف: أن الذات، وصفاته السبع، والتكوين كلها قديم. بقيت الأفعال الجزئية، كالنزول، والضحك، وأمثالهما، فهي قائمة بالباري تعالى وحادثة عنده. وتلك منفصلة عند الماتردية. باب قول الله تعالى: {أنزله بعلمه} الخ؛ فالإنزال صفة للباري تعالى، وليس بمخلوق، مع كونه حادثا" (Faydh ul-bârî, 4/532).
--- "بقي الأفعال الجزئية المسندة إلى الله تعالى كالنزول، والاستواء، وأمثالهما، فاختلفوا فيها بأنها قائمة بالباري تعالى، أو منفصلة عنه، مع الاتفاق على حدوثها. فذهب الجمهور إلى أنها منفصلة. وذهب الحافظ بن تيمية إلى كونها قائمة بالباري تعالى، وأنكر استحالة قيام الحوادث بالباري تعالى، وأصر على أن كون الشيء محلا للحوادث لا يوجب حدوثه. واستبشعه الآخرون، لأن قيام الحوادث به يستلزم كونه محلا لها، وهذا يستتبع حدوثه، والعياذ بالله.
قلت: أما كون الباري عز اسمه محلا للحوادث، فأكره هذا التعبير، غير أن السمع ورد بنسبتها إليه تعالى. ويرى المتكلمون كافة أن تلك الأفعال كلها مخلوقة حادثة. والحافظ ابن تيمية، مع قوله بحدوثهما، لا يقول: إنها مخلوقة، ففرق بين الحدوث والخلق. وإليه مال المصنف، فجعل الأفعال حادثة قائمة بالباري تعالى على ما يليق بشأنه، غير مخلوقة" (Faydh ul-bârî, 4/523).
--- "فالكلام النفسي ثابت عقلا. نعم، كلام المصنف ليس إلا في اللفظي، ومع ذلك، تلك الحوادث القائمة ليست مخلوقة. واستبعده الحافظ [ابن حجر]: فقال: "إن في إثبات حدوثها ونفي كونها مخلوقة: تناقضا، لأنه لا فرق بين الحادث والمخلوق".
قلت: وهذا إنما نشأ من عدم اطلاعه على اصطلاح القدماء؛ فإن المخلوق عندهم هو المحدث المنفصل؛ أما إذا كان قائما لفاعله، فلا يقال له: إنه مخلوق. وهذا عين اللغة؛ فإنك تقول: قام زيد، وقعد عمرو، ولا تقول: خلق زيد القيام، وخلق عمرو القعود؛ وذلك لأن القيام والقعود، وإن كانا حادثين، إلا أنهما ليسا بمنفصلين عن زيد، وعمرو؛ فالشيء إذا قام بفاعله، فهو حادث غير مخلوق. والعجب من الحافظ حيث خفي عليه هذا الاصطلاح الجلي، فإن بين اللفظين بونا بعيدا. ألا ترى أن المحدث قد أطلقه القرآن بنفسه، فقال تعالى: {ما يأتيهم من ذكر من ربهم محدث} إلخ؛ وأما المخلوق، فقد نقل عن أبي حنيفة وصاحبيه: أن من قال بخلق القرآن فقد كفر، هكذا نقله البيهق في كتاب الأسماء والصفات. فالمحدث ورد في القرآن، وإطلاق المخلوق أفضى إلى الكفر. وإذا دريت الفرق بينهما، هان عليك إطلاق الحادث على القرآن، مع نفي المخلوق عنه، ولم يبق بينهما تناقض" (Faydh ul-bârî 4/531).

Il faut également savoir que al-Bukhârî a par ailleurs écrit ceci : إن الله عز وجل ينادي بصوت يسمعه من بعد كما يسمعه من قرب، فليس هذا لغير الله عز وجل ذكره. قال أبو عبد الله: وفي هذا دليل أن صوت الله لا يشبه أصوات الخلق، لأن صوت الله جل ذكره يسمع من بعد كما يسمع من قرب، وأن الملائكة يصعقون من صوته، فإذا تنادى الملائكة لم يصعقوا. وقال عز وجل: {فلا تجعلوا لله أندادا} فليس لصفة الله ند، ولا مثل، ولا يوجد شيء من صفاته في المخلوقين" : "Et Dieu appelle par une Voix qu'entend celui qui est éloigné comme l'entend celui qui est proche. Cela n'appartient à nul autre que Dieu, noble et majestueux est Son souvenir. Et il y a en cela la preuve que la Voix de Dieu (sawt ullâh) ne ressemble pas aux voix des créatures" (Khalqu af'âl il-'ibâd, après la relation 364).

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II) Trois types d'Attributs divins (Sifât) :

Dans un autre article, nous avons vu que les Attributs de Dieu sont de trois types :
– les Sifât ma'nawiyya mah'dha (le plus souvent appelées "Sifât dhâtiyya"),
– les Sifât ma'nawiyya fi'liyya (le plus souvent appelées "Sifât fi'liyya"),
– et les Sifât khabariyya.

a) Les Sifât ma'nawiyya mah'dha / Sifât dhâtiyya :

Ces Attributs ne sont pas liés à un "Fi'l" de Dieu mais à un "Ma'nâ" inhérent à l'Etre ("Dhât") de Dieu.
Ainsi en est-il des Attributs divins de Vie (al-hayâh), de Savoir (al-'ilm), de Puissance (al-quwwa), de Capacité (al-qud'ra), etc. A l'unanimité des Sunnites, ces Attributs sont de toute éternité.

c) Les Sifât khabariyya :

Il s'agit des Attributs tels que "les deux Mains de Dieu", "la Face de Dieu", etc. Abu-l-Hassan al-Ash'arî enseignait d'appréhender ces termes tels quels, et de ne pas les comprendre dans un sens figuré. C'est ce qu'il a écrit dans Al-Ibâna. Ce sont seulement certains ulémas ash'arites postérieurs qui ont proposé la ta'wîl au sujet de ces Attributs (MF 12/203). Ces Attributs aussi sont de toute éternité.

b) Mais qu'en est-il des Sifât fi'liyya ?

Il s'agit des Attributs liés à un Fi'l, Fi'l que Dieu fait quand Il le veut, et tel que ceux évoqués au point I, en début d'article…

L'Attribut de Dieu de Pardon (Sifat ul-ghuf'rân) est ainsi une Sifa fi'liyya. La question qui se pose ici est de savoir si c'est de toute éternité (azal) un Attribut de Dieu ? ou est-ce que, avant que Dieu pardonne concrètement à quelqu'un, cela l'était seulement au sens figuré ?

Cette question se pose eu égard au fait que Pardonner est un "Fi'l" ; et c'est bien à des créatures responsables de leurs choix que Dieu accorde Son Pardon. C'est donc après avoir créé de telles créatures et après avoir créé leurs actions que Dieu a Pardonné concrètement (bi-l-fi'l). Dès lors, avant que de telles créatures existent et avant qu'elles commettent une désobéissance vis-à-vis de Lui, Dieu n'avait pas fait l'acte de pardonner. En un mot : avant cela, le Fi'l ul-maghfira, Dieu ne l'avait pas fait. Mais l'Attribut y correspondant, la Sifat ul-ghuf'rân, était-elle déjà alors Son Attribut ?
La même question se pose par rapport aux Attribut d'Entendement (Sam'), de Vue (Bassar), de Création (Khalq), de Satisfaction (Ridhâ), de Courroux (Ghadhab), etc…

C'est de cette question que nous allons traiter ci-après…

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III) Un exemple, au travers du hadîth où le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a dit que, le jour du Jugement, plusieurs prophètes diront : "Mon Seigneur est aujourd'hui Courroucé d'un Courroux tel qu'avant cela Il ne l'a jamais été et après cela Il ne le sera jamais" :

Le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a dit que le jour de la résurrection, les Messagers auprès de qui les hommes se rendront pour leur demander d'intercéder auprès de Dieu pour qu'Il commence le Jugement déclineront leur demande en disant : "Mon Seigneur est aujourd'hui Courroucé d'un Courroux tel qu'avant cela Il n'a jamais été d'un pareil ("mithlahû") et après cela Il ne sera jamais d'un pareil ("mithlahû")" (al-Bukhârî, 3162, 4435 ; Muslim, 194 ; at-Tirmidhî, 2434 ; etc.). Il est ici question du Courroux (al-ghadhab), qui est une Sifa fi'liyya de Dieu.

Pour Ibn Taymiyya et ceux qui le suivent, ce hadîth parle d'un Fi'l de Dieu, être Courroucé, et on voit bien que celui-ci se produit dans une perspective liée au temps : "Mon Seigneur est aujourd'hui Courroucé d'un Courroux tel qu'avant cela Il n'a jamais été d'un pareil ("mithlahû") et après cela Il ne sera jamais d'un pareil ("mithlahû")".

Pour les Ash'arites, cherchant ici comme pour toutes les Sifât fi'liyya, à éviter la perspective du temps, traduisent "Ghadhab ullâh" non pas par "Colère de Dieu", mais par : "Volonté de Dieu de sanctionner" (irâdat ul-'iqâb).
Ils ajoutent d'ailleurs que depuis la pré-éternité Dieu est Râdhî de ceux qui vont mourir avec la foi, et Ghâdhib par rapport à ceux qui vont mourir sans la foi : Il veut rétribuer les premiers et sanctionner les seconds. Chez eux il n'y a pas que, selon que l'homme est bien ou pas à tel instant de sa vie, Dieu est Satisfait de lui ou Courroucé contre lui à cet instant, et s'il change, Dieu devient alors Courroucé contre lui ou Satisfait de lui.

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IV) Quelques autres Attributs divins et leur expression par rapport au Temps :

– 1) "Dieu a toujours été Hayy (Vivant" :

Par rapport au Nom divin "Hayy" et l'Attribut de Vie, les choses sont facilement compréhensibles pour la raison humaine : il s'agit d'une "Sifa ma'nawiyya mah'dha" qui ne peut pas être à un moment et ne pas être à un autre moment : Dieu a toujours été vivant, dans la pré-éternité.

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Ibn Taymiyya cite cette célèbre parole de Ahmad ibn Hanbal : "Dieu a toujours été Âlim, Mutakallim, Ghafûr" (MF 6/157, 6/269).

– 2) "Dieu a toujours été Âlim (Savant, Sachant)" :

Par rapport au Nom divin "Âlim" et l'Attribut de Pré-Science également, les choses sont facilement compréhensibles pour la raison humaine : il s'agit d'une "Sifa dhâtiyya [ma'nawiyya] mah'dha" (MF 12/438) : Dieu sait tout, de toute éternité, même lorsqu'Il n'avait pas encore créé les choses qui sont les objets de Son Savoir (MF 6/160).

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– 3) "Dieu a toujours été Ghafûr (Pardonneur)" :

Qu'en est-il de l'Attribut de Dieu de Pardon (Sifat ul-ghuf'rân) ? Cette question se pose par rapport au fait que le Fi'l que cette Sifa Fi'liyya exprime est lié à des créatures, dont l'existence commence à partir d'un moment donné.

Avant que ces créatures qui font des péchés existent, le Fi'l ul-maghfira, Dieu ne l'a pas fait, c'est évident. Mais la Sifat ul-ghuf'rân était-elle déjà alors Son Attribut ? En d'autres termes :
Est-ce de toute éternité (azal) un Attribut de Dieu ?
Ou bien est-ce que, avant que Dieu pardonne concrètement à quelqu'un, cela l'était au sens figuré, et que cela ne l'est devenu au sens propre qu'à partir du moment où Dieu a commencé à pardonner concrètement à des créatures ?

La première option constitue l'avis des Hanafites et l'un des deux avis des Hanbalites (le plus pertinent – assahh – d'après Ibn Taymiyya) : le Pardon est Attribut divin de toute éternité, au sens propre ; c'est d'ailleurs le cas pour toutes les Sifât fi'liyya.
La Sifa fi'liyya peut donc être attribuée à Dieu sans qu'il y ait encore le Fi'l, et cela au sens propre même (FB 13/537-538, MF 6/268-272).
Ceci car Dieu a toujours possédé pleine Capacité de faire ce Fi'l, même s'Il l'a fait seulement à partir d'un moment donné : avant cela le Fi'l était possible (mumkin), mais Il ne l'avait pas fait.

L'avis des Ash'arites est différent : "Les Sifât fi'liyya ne sont, à la différence des Sifât ma'nawiyya mah'dha, que de simples "nisbât", des "idhâfât", des "ta'alluqât"."

Et certains Ash'arites ont retenu la seconde option susmentionnée : avant que Dieu fasse le Fi'l de pardonner, Il avait déjà l'Attribut de Pardon, mais l'attribution de cet Attribut à Lui était au sens figuré (majâz) (Fat'h ul-bârî 13/537-538 ; Majmû' ul-fatâwâ 6/268-272).

Cet avis des Ash'arites part de l'intention plus haut évoquée… A la fin d'éviter l'idée qu'il y ait "qiyâm ul-af'al bi dhât illâh" après qu'il n'y en ait jamais eu, les Ash'arites ont eu recours à l'idée – suivant en cela Ibn Kullâb – que les Af'âl de Dieu ne sont pas "qâ'ïma bi dhâtillâh" ; ceci les a conduits à dire que Fi'l et Maf'ûl constituent la même chose (comme le montre le zâhir du verset "Hâdhâ khalq-ullâh", nous l'avons déjà vu plus haut). Selon eux, le Fi'l est donc "hâdith" mais aussi "makhlûq" ; et il est "munfasil 'an dhât illâh".
Les Ash'arites sont dès lors d'avis que les Sifât Fi'liyya ne sont elles non plus pas "qâ'ïma bi dhât illâh", mais sont seulement des "nisbât", des "idhâfât" : la Sifa fi'liyya est seulement un autre nom du fait que la Volonté de Dieu, la Puissance de Dieu, se met en relation (ta'alluq) avec la Maf'ûl que cette Sifa fi'liyya concerne (Faydh ul-bârî, Anwâr Shâh al-Kashmîrî, 4/521-522 ; Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya, 12/436). Ceci, disent les Ash'arites, à la différence des Sifât ma'nawiyya mah'dha, celles qui expriment ce qui ne relève pas de ce que Dieu fait parfois et parfois pas mais qui relève d'un "ma'nâ" inhérent à la Dhât de Dieu : il s'agit des Attributs tels que la Vie, la Pré-Science, la Puissance, la Volonté, la Parole nafsî (nous en avions parlé plus haut), etc. : ces Attributs sont "qâ'ïma bi dhâtillâh".

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– 4) "Dieu a toujours été Mutakallim (Qui parle)" :

L'Attribut divin de Parole (Kalâm) a toujours été celui de Dieu, cela est certain, mais est-ce comparable à Son Attribut de "Pardon", ou bien à son Attribut de Savoir ?

Ibn Taymiyya affirme que deux avis existent sur le sujet chez les Hanbalites (MF 6/269)… Aussi :
si on dit que la Parole (4) est comparable au Savoir (2), alors Dieu a toujours parlé (âhâdu-l-kalâm hâditha, wa lâkinna naw'ahû qadîm) ; c'est là une première option ;
et si on dit que la Parole est comparable au Pardon (3), alors le Fi'l ul-kalâm n'a lui aussi commencé qu'avec la création ; c'est là la seconde option.

En fait :

cette seconde option est retenue par les Karrâmites (al-karrâmiyya), qui pensent cela à propos de la Parole de Dieu ainsi qu'à propos des Actions de Dieu (MF 6/161, 524). La Parole de Dieu, disent-ils, est bien paroles qui se disent l'une après l'autre, cependant, Il a prononcé ces paroles après n'avoir pas parlé (FB 13/556). En fait, selon eux, dans la pré-éternité, Dieu avait la Qud'ra 'ala-l-Kalâm,  par contre le Fi'l ul-kalâm [que les Karramites nomment : "Qawl"] était alors impossible (mumtani'), vu que ce Fi'l est hâdith et que dans la pré-éternité il n'y a pas de hâdith (voir Bâ'ith un-nah'dha al-islâmiyya, Ibn Taymiyya as-salafî, Khalîl Harâs, pp. 120-121) ;

Quant à Ibn Taymiyya, il soutient fermement la première option, dont il affirme que c'est l'avis de Ahmad ibn Hanbal (MF 6/153 et suivantes).
Ceci implique "tasalsul ul-hawâdith fi-l-mâdhî", comme nous l'avons vu plus haut. Et Ibn Taymiyya l'assume entièrement (MF 6/299).
Ceci implique aussi que le Temps dans l'absolu (jins uz-zamân) ne commence pas avec le temps que nous connaissons. Et Ibn Taymiyya l'assume entièrement aussi.

Pour leur part, à la fin d'éviter ce "tasalsul ul-hawâdith fi-l-mâdhî", les Ash'arites ont eu recours (comme nous l'avons également vu plus haut) à la distinction entre kalâm nafsî et kalâm lafzî. C'est, disent-ils, la kalâm nafsî qui est l'Attribut divin de Parole. Quant à la kalâm lafzî, étant donné que d'une part il s'agit d'un Fi'l hâdith et que, d'autre part, les Ash'arites disent de tout hâdith qu'il est makhlûq, ils en disent que cette kalâm lafzî est makhlûq et munfasil 'an dhât illâh.

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V) Trois autres Attributs de la même veine : celui de Création, celui d'Entendement et celui de Vision :

– 5 & 6) "Dieu a toujours été Sami' (Audient) et Bassîr (Voyant)" :

On trouve dans les versets coraniques mêmes l'indice qu'il s'agit Fi'l que Dieu fait dans une perspective liée au temps : "Dieu a entendu ("qad sami'allâhu") le propos de celle qui discutait avec toi à propos de son mari et qui se plaignait à Dieu ; et Dieu entendait votre conversation. Dieu est Audient, Voyant" (Coran 58/1).
Lorsque Dieu dit à Moïse de se rendre avec Aaron auprès de Pharaon et de lui adresser l'invitation vers Lui (20/42-44), ils exprimèrent leur crainte par rapport à Pharaon (20/45) ; Dieu leur dit alors : "N'ayez crainte, Je suis avec vous ; J'entends et Je vois" (Coran 20/46).
Au prophète Muhammad, Dieu dit : "Et dis : "Œuvrez, alors Dieu va voir ("fa sa yarallâhu") votre action, ainsi que Son Messager et les Croyants"" (Coran 9/105).

Maintenant, en ce qui concerne les Sifât us-Sam' wa-l-Bassar :

Dieu a-t-Il fait le Fi'l (Action) d'entendre et de voir avant qu'il y ait des créatures ?

C'est toute la problématique !

Anwar Shâh al-Kashmîrî a évoqué celle-ci en disant :
"Si tu dis : "Si l'Entendement et la Vue sont différents du Savoir, que signifie alors [que ces deux Attributs] soient qadîm [= de toute éternité] ? ils ne sont reliés qu'aux choses entendues et aux choses vues ; or celles-ci sont nécessairement hâdith [= existant à un moment donné]",
je répondrai : "Le fait que (ces deux Attributs) soient qadîm est comme le fait que les Sifat ul-fi'l sont qadîm d'après les Matûridites : la solution (qui a été mentionnée au sujet des Sifât ul-fi'l) est la solution ici, et le propos (qui a été tenu là-bas) est le propos (ici)""
(Faydh ul-bârî, 4/517). En effet, les Maturidites disent qu'il s'agit de deux Sifa que Dieu possède de toute pré-éternité (azal), Dieu ayant toujours possédé la pleine Capacité (qud'ra tâmma) d'entendre et de voir.

Or, c'est de nouveau afin d'éviter la problématique du début des Actes que certains Ash'arites ont dit que les Attributs d'Entendement et de Vision ne sont en fait que deux autres noms donnés à l'Attribut de Savoir (Faydh ul-bârî, al-Kashmîrî, 4/516 ; Shar'h ul-'aqîda al-wâssitiyya, Khalîl Harâs, p. 54). On retrouve le même propos chez certains Maturidites : Ibn ul-Humân dans Al-Mussâyara. Shâh Waliyyullâh a cité cette posture (Hujjat ullâh il-bâligha, 1/42).

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– 7) "Dieu a toujours été Khâliq (Créateur)" :

En effet, et ce conformément à ce que at-Tahâwî a ainsi exprimé : "ليس بعد خلق الخلق استفاد اسم الخالق، ولا بإحداثه البرية استفاد اسم الباري؛ له معنى الربوبية ولا مربوب، ومعنى الخالق ولا مخلوق؛ وكما أنه محيي الموتى بعدما أحيا، استحق هذا الاسم قبل إحيائهم؛ كذلك استحق اسم الخالق قبل إنشائهم" (Al-'Aqida at-tahâwiyya, points 14 à 16).

D'après les Ash'arites, il s'agit d'une Sifa nissbiyya idhâfiyya (MF 6/271-272) ;

D'après les Hanafites et l'un des deux avis des Hanbalites, il s'agit d'une Sifa dans le sens où Dieu a toujours possédé la pleine Capacité (qud'ra tâmma) de créer (MF 6/272), même s'Il a commencé à créer à un moment précis, quand Il l'a voulu. L'Attribut de Création (7) est donc comparable à l'Attribut de Pardon (3).

– L'avis des Karramites relaté plus haut à propos de l'Attribut de Parole (4) serait-il valable ici aussi, à l'Attribut de Création (7) : dans la pré-éternité, Dieu avait capacité de créer, mais ne pouvait pas le faire avant que débute le temps, le Fi'l était alors mumtani' ?

Ibn Taymiyya, lui, l'avis qu'il avait justifié à propos de l'Attribut de Parole (4), il l'a appliqué à l'Attribut de Création (7) aussi : Dieu, dit-il, n'a jamais créé quelque chose sans avoir, avant cela, créé aussi (autre chose) ; Dieu a donc toujours fait le Fi'l de créer. C'est le fameux "qidamu naw' il-khalq ma'a hudûthi âhâdihâ" ["naw' ul-khalq qadîm, wa âhâduhû hâditha"] (voir MF 18/226). Or c'est là un des avis de Ibn Taymiyya qui sont fortement désapprouvés.
Quant au hadîth du Prophète : "Dieu était, et il n'y avait aucune chose autre que Lui (ghayruhû), et Son Trône était sur l'eau, et Il écrivit dans le Dhikr toute chose. Ensuite (thumma) Il créa les cieux et la terre" (al-Bukhârî 6982), Ibn Taymiyya l'interprète ainsi : "Il y avait un moment où Dieu était, où Son Trône était sur l'eau, où Il écrivit dans le Dhikr toute chose. A ce moment là, il n'y avait rien d'autre que ce qui vient d'être évoqué. Ensuite (thumma) Dieu créa les cieux et la terre". Pour le savant damascain, ce hadîth parle seulement du commencement de la création des cieux et de la Terre, et non pas du commencement de toute création, sujet qu'il n'évoque pas du tout (MF 18/219-220 ; voir le résumé de l'argumentation dans Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, pp. 115-116).

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VI) Les écrits de deux grands ulémas, Ibn Hajar et al-Albânî, à propos de l'avis taymiyyen de "tasalsul ul-hawâdith fi-l-mâdhî" :

Ibn Hajar a écrit que l'avis selon lequel les hawâdith n'ont pas de début ("hawâdith lâ awwala lahâ") "fait partie de ce qui est fortement désapprouvé parmi les avis attribués à Ibn Taymiyya" : "وفي رواية أبي معاوية "كان الله قبل كل شيء" وهو بمعنى "كان الله ولا شيء معه". وهي أصرح، في الرد على من أثبت حوادث لا أول لها، من رواية الباب. وهي من مستشنع المسائل المنسوبة لابن تيمية. ووقفت في كلام له على هذا الحديث يرجح الرواية التي في هذا الباب على غيرها؛ مع أن قضية الجمع بين الروايتين تقتضي حمل هذه على التي في بدء الخلق لا العكس؛ والجمع يقدم على الترجيح بالاتفاق" (FB 13/501-502).

Quelqu'un pourrait ici faire la remarque que Ibn Hajar étant ash'arite, lire cela sous sa plume n'a rien d'étonnant, et que c'est le contraire qui eût été bien étrange.

Mais al-Albânî, qui est, lui, atharî, s'est également démarqué de cet avis de Ibn Taymiyya. Il écrit :
"وفيه رد أيضا على من يقول بحوادث لا أول لها، وأنه ما من مخلوق إلا ومسبوق بمخلوق قبله، وهكذا إلى ما لا بداية له، بحيث لا يمكن أن يقال: هذا أول مخلوق.
فالحديث يبطل هذا القول ويعين أن القلم هو أول مخلوق، فليس قبله قطعا أيّ مخلوق.
ولقد أطال ابن تيمية رحمه الله الكلام في رده على الفلاسفة محاولا إثبات حوادث لا أول لها، وجاء في أثناء ذلك بما تحار فيه العقول، ولا تقبله أكثر القلوب، حتى اتهمه خصومه بأنه يقول بأن المخلوقات قديمة لا أول لها، مع أنه يقول ويصرح بأن ما من مخلوق إلا وهو مسبوق بالعدم. ولكنه مع ذلك يقول بتسلسل الحوادث إلى ما لا بداية له. كما يقول هو وغيره بتسلسل الحوادث إلى ما لا نهاية. فذلك القول منه غير مقبول، بل هو مرفوض بهذا الحديث. وكم كنا نود أن لا يلج ابن تيمية رحمه الله هذا المولج، لأن الكلام فيه شبيه بالفلسفة وعلم الكلام الذي تعلمنا منه التحذير والتنفير منه، ولكن صدق الإمام مالك رحمه الله حين قال: "ما منا من أحد إلا رد ورد عليه إلا صاحب هذا القبر صلى الله عليه وسلم""

"Et Ibn Taymiyya a longuement écrit dans son propos réfutant les falâsifa, essayant de prouver des hawâdith qui n'ont pas de début ("hawâdith lâ awwala lahâ"). Il a apporté en cela ce au sujet de quoi les raisons restent stupéfaites et que la plupart des cœurs n'acceptent pas. Au point que ses adversaires l'ont accusé de dire que les créatures sont pré-éternelles, n'ayant pas un premier. Alors qu'il dit clairement qu'il n'existe pas une créature sans qu'elle soit précédée d'inexistence. Cependant, avec cela il est d'avis que les hawâdith sont continuels jusqu'à ce qui n'a pas de commencement, comme lui et autre que lui sont d'avis que les hawâdith sont continuels jusqu'à ce qui n'a pas de fin.
Cet avis de lui n'est pas accepté, et est au contraire rejeté à cause de ce hadîth ["
La première chose que Dieu a créée est le Calame (…)"].
Combien nous aurions aimé que Ibn Taymiyya (que Dieu lui fasse miséricorde) n'entre pas dans cette entrée, vu que parler de cela ressemble à la falsafa et au 'ilm ul-kalâm, dont nous avons appris de lui-même la mise en garde et le repoussement !
Mais l'imam Mâlik (que Dieu lui fasse miséricorde) a dit vrai quand il a affirmé : "Parmi nous il n'est personne qui ne réfute (un ou des avis d'autrui) et dont (un ou des avis) ne soi(en)t réfuté(s). Ne fait exception à cela que celui qui habite cette tombe, que Dieu le bénisse et le salue""
(Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha 1/258).

Le problème reste donc entier...

En fait la raison humaine est incapable de comprendre quelque chose hors du temps.

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VII) La perspective proposée par Shâh Waliyyullâh et qui pourrait nous permettre de dépasser la problématique :

Shâh Waliyyullâh formule les choses différemment : il écrit que Dieu est au-dessus du temps, mais a un lien (quel qu'il soit) avec le temps et les hawâdith.

Expliquant comment il se peut que Dieu ait révélé certains versets suite à des circonstances spécifiques, donc dans une perspective liée au temps, Shâh Waliyyullâh écrit :
"وذلك أن الله تعالى، وإن كان متعاليا عن الزمان، فله ارتباط بوجه من الوجوه بالزمان والزمانيات. وقد أخبر النبي صلى الله عليه وسلم أن الله يقضي بعد كل مائة بحادثة عظيمة من الحوادث؛ وأخبر آدم وغيره من الأنبياء عليهم السلام في حديث الشفاعة بشيء من هذا الباب، حيث قال كل واحد منهم: "إن ربي تبارك وتعالى قد غضب اليوم غضبا لم يغضبه قبله مثله، ولن يغضب بعده مثله"
"Même si Dieu est au-dessus du temps, Il a un lien ("irtibât") – d'une façon parmi les façons ("bi waj'hin min al-wujûh") – avec le temps et les événements qui se déroulent dans une perspective temporelle. (…) Adam et d'autres prophètes expriment quelque chose de cette réalité, dans ce que le hadîth "de l'intercession" relate, dans la mesure où chacun d'eux y tient ce propos : "Mon Seigneur est aujourd'hui Courroucé d'un Courroux tel qu'avant cela Il n'a jamais été d'un pareil et après cela Il ne sera jamais d'un pareil"" (Hujjat ullâh il-bâligha, 1/266).

Cette formulation est intéressante dans la mesure où elle admet le mur infranchissable que constitue, pour la raison humaine, ce qui est au-delà du temps dans lequel elle vit et pour lequel elle a été conçue.

On y relève 3 points :
a) "Dieu est au-dessus du temps" ;
– b) "Il a cependant un lien avec le temps et les événements se déroulant dans une perspective liée au temps" ("az-zamâniyyât") ;
c) ce lien que Dieu a avec le temps et les événements du temps est "d'une façon parmi les façons ("بوجه من الوجوه")" : il veut dire que notre raison ne peut pas comprendre comment est ce lien.

– Le second point (b) rejoint la posture de Ibn Taymiyya et ne rend pas nécessaire le recours à une ta'wîl pour expliquer les versets et les hadîths dont le zâhir dit de Af'âl de Dieu qu'ils interviennent dans une perspective liée au temps (et évite du même coup ce que les Acharites (B) ont dit).

– Tandis que le troisième point (c) évite l'avis problématique de Ibn Taymiyya, et préfère souligner l'impuissance de la raison humaine à comprendre comment ("kayfa") est ce lien que Dieu a avec le temps et les événements temporels ; et à comprendre si Dieu avait fait des Af'âl hâditha avant le temps, ou si Dieu a toujours créé du temps, même avant celui qui régit celui dans lequel nous vivons, ou encore si Dieu ne faisait pas de Af'âl hâditha avant le temps ; et est-ce qu'ils étaient alors impossibles (mumtani'), ou est-ce qu'ils étaient alors possibles (mumkina) mais Il avait alors choisi de ne pas encore les faire...

Le fait est que Dieu intervient dans les événements que nous connaissons dans l'univers, donc dans une perspective liée au temps : aussi bien Son action de créer que celle d'adresser des Paroles à des humains se font dans une perspective liée au temps ["شيءً بعد شيء", comme l'a très justement dit Ibn Taymiyya].

Mais Dieu est en Lui-même au-dessus du temps. En fait, s'Il a créé le temps dans lequel nous vivons, Il a aussi créé la raison humaine de telle sorte qu'elle est tout simplement incapable d'appréhender quelque chose hors du temps [Kant ne disait-il pas que le temps est l'une des deux formes a priori de la connaissance humaine ?].

Dès lors, pour ce qui est de comprendre que Dieu prononce des Paroles "شيءً بعد شيء" et qu'Il la prononce par une Voix, cela est possible. Cependant, pour ce qui est de répondre à la question de savoir si le temps dans lequel nous vivons prend place dans un autre temps, lui étant pré-existant, ou si aucun autre temps n'existait avant lui ; et, partant, si Dieu a toujours prononcé des Paroles , même avant le début du temps, Il a toujours prononcé des Paroles "شيءً فشيءٍ" ou si avant cela Il avait l'attribut de Parole mais cela ne s'exprimait pas de cette façon... Les limites de notre raison font que celle-ci est tout simplement incapable d'appréhender cela, n'en parlons plus de le comprendre.

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Ce "dépassement" de la problématique rationnelle par le fait de reconnaître qu'on ne peut pas comprendre le "comment" (dépassement que Shâh Waliyyullâh suggère ici), cela ressort, pour un point très voisin, des hadîths suivants :

--- "قال أبو هريرة رضي الله عنه: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "يأتي الشيطان أحدكم فيقول: "من خلق كذا؟ من خلق كذا؟" حتى يقول: "من خلق ربك؟" فإذا بلغه، فليستعذ بالله ولينته"" (al-Bukhârî, 3102, Muslim, 134). Dans une autre version, on lit ceci : "يأتي الشيطان أحدكم فيقول: "من خلق السماء؟ من خلق الأرض؟" فيقول: "الله" (Muslim 134).
--- "عن أبي هريرة قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "لا يزال الناس يتساءلون حتى يقال: "هذا خلق الله الخلق، فمن خلق الله؟" فمن وجد من ذلك شيئا، فليقل: آمنت بالله"" (Muslim, 134).
--- "عن أبي هريرة، قال: سمعت رسول الله صلى الله عليه وسلم يقول: فذكر نحوه، قال: "فإذا قالوا ذلك، فقولوا: "الله أحد الله الصمد لم يلد ولم يولد ولم يكن له كفوا أحد"، ثم ليتفل عن يساره ثلاثا وليستعذ من الشيطان"" (Abû Dâoûd, 4722).

Ici le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a dit qu'il arrive que le Diable insuffle ces pensées dans l'esprit du croyant, et que des hommes se font parfois (écho, ouvertement entre eux, de ces suggestions du Diable) en se questionnant : "Qui a créé le ciel ? Qui a créé la Terre ?" ; suite à la réponse chaque fois répétée : "C'est Dieu !", la question qui vient parfois est alors : "Eh bien, qui donc a créé Dieu ?"
Cette question revient à cette tendance propre à la raison humaine de rechercher la cause, puis la cause de cette cause, enfin la cause de cette dernière cause. "Eh bien, qui donc a créé Dieu ?", cela revient à demander : "Certes, Dieu est la Cause de tout ce que nous voyons. Mais Lui-même, comment peut-Il exister sans avoir de cause, sans avoir de commencement ?". Comprendre qu'il y ait une Cause qui, elle, n'a pas de cause, la raison reconnaît que cela est une nécessité (sinon il y aurait "تسلسل المُؤثِّرات", ce qu'elle sait être impossible, "مُحال"). Cependant, la raison pure n'est pas faite pour pleinement concevoir l'existence de cette Cause qui n'a pas de cause, sans que de nouveau la question ressurgisse.
Dans la suite de ces hadîths, le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a donc enseigné de dépasser ce questionnement de la raison pure en rappelant la foi du coeur disant que Dieu n'est semblable à rien que l'on connaisse, et qu'on ne connaît donc pas Son "comment" : il a enseigné de :
s'arrêter alors (ce qui revient à "dépasser" le questionnement),
demander la Protection de Dieu contre le Diable,
– et dire : "Je crois en Dieu" ; "Dieu est l'Unique. Dieu est l'Absolu. Il n'a pas engendré, n'a pas été engendré, et Il n'a pas d'égal" (ce qui souligne qu'on croit en Dieu comme Il est, avec Ses Attributs).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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