Si, pour la préparation des copies coraniques, 'Uthmân a choisi Zayd au lieu de Ibn Mas'ûd, n'est-ce pas parce que ce dernier ne connaissait pas tout le Coran ?

Objection (formulée amicalement par un coreligionnaire réunionnais) :

J'ai lu vos articles au sujet des copies que Uthmân (que Dieu l'agrée) a fait préparer [cliquez ici, ici et ici]... Mais à mon avis vous avez fait une erreur (khata').

Tout tourne autour de la question de savoir pourquoi le calife Uthmân n'a pas choisi Ibn Mas'ûd pour préparer les copies coraniques à envoyer partout.

Sur ce point, vous affirmez que c'est parce que d'une part Ibn Mas'ûd habitait à Kufa, en Irak, et que Uthmân, à Médine, ne pouvait pas différer le début de ces travaux devenus si importants à cause des graves dissensions qui voyaient le jour entre des élèves de Compagnons à propos des variantes du texte coranique ; et que, d'autre part, c'était Zayd ibn Thâbit qui, sur la demande de Abû Bakr et de Omar lors du califat de Abû Bakr, avait réalisé le premier archivage complet du texte coranique.

Or, justement, c'est plutôt ce dernier point que vous auriez dû approfondir davantage : Quand Abû Bakr a ordonné officiellement l'archivage du texte coranique, pourquoi a-t-il choisi Zayd ibn Thâbit au lieu de Ibn Mas'ûd, alors que ce dernier habitait alors toujours à Médine (ce fut Omar qui, lors de son califat, devait plus tard l'envoyer à Kufa) ?

La bonne réponse est que c'est parce que Ibn Mas'ûd avait certes appris certaines sourates de la bouche même du Prophète, mais n'avait pas complété la mémorisation de la totalité du texte coranique au moment du décès du Prophète ; contrairement à Zayd ibn Thâbit, qui, lui, l'avait fait du vivant même du Prophète.

Vous voyez ce que cela implique : quand plus tard 'Uthmân choisit de nouveau Zayd ibn Thâbit et non Ibn Mas'ûd, c'est parce que, certes, Ibn Mas'ûd avait appris certaines sourates de la bouche même du Prophète, mais les ahruf avec lesquelles le Prophète lui avait enseigné ces sourates avaient été abrogées lors de la dernière révision que le Prophète a faite avec Gabriel (al-'ardha al-akhîra), et Ibn Mas'ûd n'était pas au courant de cette abrogation : car, l'année de cette dernière révision que le Prophète a faite avec Gabriel, Ibn Mas'ûd n'a récité devant le Prophète qu'un bref passage ; Abû Bakr al-Anbarî rapporte ainsi dans son livre "Kitâb ur-radd" que Ibn Mas'ûd a dit : "J'ai appris de la bouche du Prophète 72 ou 73 sourates, et j'ai récité devant lui depuis (le début de) sourate al-Bakara jusqu'à "Inna-llâha yuhibb ut-tawwâbîna wa yuhibb ul-mutatahhirîn" [verset n° 222] (Tafsîr ul-Qurtubî, tome 1 p. 58).

Zayd ibn Thâbit, lui, savait quelles ahruf auparavant enseignées avaient été abrogées, car, l'année de la dernière révision que le Prophète a faite avec Gabriel, connaissant par cœur l'intégralité du texte coranique, il put comprendre quelles variantes étaient abrogées lors de l'ultime révision et quelles ne l'étaient pas.

Si des variantes de Ibn Mas'ûd demeurent qui n'ont pas pu être englobées dans les copies uthmaniennes, c'est donc tout simplement parce qu'elles avaient été abrogées lors de l'ultime révision, mais Ibn Mas'ûd ne le savait pas.

Yazîd ibn Hârûn a dit : "Les deux sourates protectrices (al-mu'awwidhatayn) [al-Falaq et an-Nâs] ont le même rang, dans le Coran, que les sourates al-Baqara et Alu 'Imrân. Ceux qui n'acceptent pas cela sont kâfir." On l'interrogea : "Que dites vous du propos de Ibn Mas'ûd à ce sujet ?" Il répondit : "Les Musulmans sont unanimes à dire que Ibn Mas'ûd est décédé alors qu'il n'avait pas mémorisé tout le texte du Coran !" (Tafsîr ul-Qurtubî, tome 1 p. 53).

Anas ibn Mâlik a cité les noms de 4 Compagnons ayant mémorisé le Coran à l'époque du Prophète : Ubayy ibn Ka'b, Mu'âdh ibn Jabal, Zayd ibn Thâbit, Abû Zayd [dans une autre version, "Abu-d-Dardâ'" remplace "Ubayy"] (rapporté par al-Bukhârî, 4717, Muslim, 2465) ; et on remarque qu'il n'a pas cité le nom de Ibn Mas'ûd dans sa liste.
Pareillement, Abû Bakr ibn ut-Tîb a cité les noms de 9 Compagnons ayant mémorisé le Coran alors que le Prophète était en vie (Tafsîr ul-Qurtubî, 1/57) ; or on remarque de nouveau qu'il n'a pas cité le nom de Ibn Mas'ûd dans sa liste.

A travers ces quelques points, on voit que Zayd ibn Thâbit, lui :
- était, à l'époque du Prophète même, déjà de ceux qui avaient mémorisé le Coran, et également de ceux qui écrivaient le Coran.

Il était donc la personne adéquate pour ce travail, et c'est pour cette raison que :
- malgré la présence d'Ibn Mas'ûd à Médine ;
- malgré le fait que le but d'Abû Bakr n'était que de compiler le texte coranique pour préserver celui-ci sous forme écrite,
Abû Bakr fit appel à la personne de Zayd ibn Thâbit et non de Ibn Mas'ûd.

Et c'est pour cette même raison que, plus tard, Uthmân ne put pas faire appel à Abdullâh ibn Mas'ûd : celui-ci :
- est mort sans avoir jamais complété la mémorisation de tout le Coran (Yazid ibn Hârûn a même parlé du consensus là-dessus) ;
- n'a, lors de l'année de l'ultime révision du Prophète, pas récité devant ce dernier la totalité du Coran, mais seulement un passage de la sourate al-Baqara, jusqu'au verset "Inna-llâha yuhibb ut-tawwâbîna wa yuhibb ul-mutatahhirîn".

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Réponse :

Ta recherche désire donc expliquer pourquoi c'est Zayd ibn Thâbit et non Abdullâh ibn Mas'ûd qui a été choisi pour la première compilation, faite sous le califat de Abû Bakr, et cela explique indirectement pourquoi 'Uthmân l'a aussi choisi pour la préparation des copies à universaliser.

Et tu dis que c'est parce que Ibn Mas'ûd n'avait pas mémorisé l'intégralité du texte coranique ; et c'est d'ailleurs pourquoi il n'a pas eu connaissance de certaines des variantes (qirâ'ât) ayant été abrogées lors de l'ultime révision ('ardha akhîra).

-
I) Alors : Abdullâh ibn Mas'ûd est-il décédé avant d'avoir jamais pu compléter la mémorisation du texte coranique ? ou bien l'a-t-il complétée ? s'il l'a complétée, l'a-t-il fait avant le décès du Prophète ou n'a-t-il pu la compléter qu'après le décès du Prophète

Il y a ici trois avis :
- A) Abdullâh ibn Mas'ûd n'a jamais mémorisé l'intégralité du texte coranique ; il est décédé sans avoir pu mémoriser l'intégralité du texte coranique ; il ne connaissait par cœur que certaines sourates du Coran ; Yazîd ibn Hârûn est sans conteste de cet avis (relaté de lui par al-Qurtubî dans son Tafsîr : tome 1 p. 53) ;
- B) Ibn Mas'ûd a mémorisé l'intégralité du texte coranique, mais, au moment du décès du Prophète, il n'en avait mémorisé qu'une partie ; ce n'est que plus tard qu'il en a complété la mémorisation ; Abû Bakr al-Anbârî est peut-être de cet avis (relaté de lui par al-Qurtubî dans son Tafsîr 1/53) ;
- C) Ibn Mas'ûd avait déjà mémorisé l'intégralité du texte coranique au moment où le Prophète quitta ce monde : al-Qurtubî lui-même est sans conteste de cet avis.

Lequel de ces trois avis est correct ?

Tout d'abord on remarquera que dans le propos susmentionné : "Abû Bakr al-Anbarî rapporte ainsi dans son livre "Kitâb ur-radd" que Ibn Mas'ûd a dit : "J'ai appris de la bouche du Prophète 72 ou 73 sourates, et j'ai récité devant lui depuis (le début de) sourate al-Baqara jusqu'à "Inna-llâha yuhibb ut-tawwâbîna wa yuhibb ul-mutatahhirîn" [verset n° 222] (Ibid. tome 1 p. 58)" ; dans ce propos, donc, Ibn Mas'ûd n'a nulle part parlé de l'ultime révision ('ardha akhîra) : il n'y a pas dit que durant la 'ardha akhîra il n'a lu qu'un bref passage du Coran jusqu'au verset suscité. Dans ce propos il a seulement dit que, de la bouche du Prophète même, ce sont 72 ou 73 sourates, et, dans la sourate al-Baqara, c'est jusqu'à ce verset qu'il a mémorisé.

– Et toutes les sourates restantes autres que ces 72 ou 73, ne les a-t-il jamais mémorisées ? De même – si ce propos est authentique –, le reste de la sourate al-Baqara, après ce verset : ne l'a-t-il jamais mémorisé ?

Si. Abdullâh ibn Mas'ûd les a également mémorisées, mais pas directement de la bouche du Prophète, contrairement à ces 72 sourates. C'est cela, qu'il a voulu dire (le naf'y porte sur la qayd, pas sur la itlâq). Commentant le propos de Ibn Mas'ûd où il dit avoir appris plus de 70 sourates directement du Prophète (propos ayant été rapporté par al-Bukhârî, n° 4714, par Muslim, 2462, par an-Nassâ'ï, n° 5063, 5064), Ibn Hajar écrit : "'Assim a rapporté, en plus (ziyâda), de Badr, de 'Abdullâh (ibn Mas'ûd) : "Le reste du Coran, je l'ai appris des Compagnons du [Prophète]"" (Fat'h ul-bârî tome 9 p. 61).

Dire que Ibn Mas'ûd est décédé sans avoir jamais mémorisé l'intégralité du texte coranique (c'est l'avis A) est donc un avis erroné.

– Pourquoi Ibn Mas'ûd n'a-t-il pas appris directement du Prophète la totalité des sourates, mais seulement 72 sourates d'entre elles, s'étant contenté d'apprendre toutes les autres d'autres Compagnons ?

D'abors il faut se souvenir que Abdullâh ibn Mas'ûd fréquentait beaucoup le Prophète. Abû Mûssâ al-ash'arî raconte qu'après être arrivés du Yémen à Médine, son frère et lui, il y eut un moment où ils demeurèrent à penser que Ibn Mas'ûd faisait partie de la famille du Prophète tellement il les voyait se rendre dans la maison de ce dernier, sa mère et lui (al-Bukhârî 3552). Malgré tout, il y a forcément eu des moments, à Médine même, où, le Prophète étant occupé ailleurs, Ibn Mas'ûd n'a pas pu entendre certains versets coraniques de sa bouche même, et s'est contenté de les apprendre d'autres Compagnons. Par ailleurs, après les débuts de l'Islam, Ibn Mas'ûd a dû quitter la Mecque et émigrer en Abyssinie, où il a séjourné un certain nombre d'années alors que le Prophète était resté en Arabie. Que Ibn Mas'ûd ait émigré en Abyssinie et y ait séjourné quelque temps, cela est certain ; par contre, il y a divergence quant à savoir s'il a fait partie de la vague partie en Abyssinie en l'an 5 du prophétat, de la seconde vague, partie quant à elle en l'an 7 du prophétat, ou des deux vagues ; comme il y a divergence quant à savoir s'il est revenu en Arabie avant, ou bien après l'émigration du Prophète à Médine (cliquez ici).

– Ibn Mas'ûd avait-il terminé la mémorisation de l'intégralité du texte coranique du vivant même du Prophète (comme le soutient l'avis C), ou n'a-t-il complété celle-ci qu'après son décès (comme l'affirme l'avis B) ?

Al-Qurtubî relate que al-Anbârî a cité le propos de Muhammad ibn Ka'b al-qurazî qui se lit ainsi : "Parmi ceux qui avaient mémorisé le Coran alors que le Prophète était encore vivant, il y a : Uthmân ibn Affân, Alî ibn Abî Tâlib, Abdullâh ibn Mas'ûd." Al-Qurtubî dit ensuite : "Ce propos n'est pas authentique d'après les ulémas", et en mentionne la raison ; mais, immédiatement après, al-Qurtubî écrit : "La parole du Prophète ('alayhis-salâm) disant : "Prenez le Coran de quatre personnes : de Ibn Ummi 'Abd [= Abdullâh ibn Mas'ûd] ; de Sâlim ; de Mu'âdh ; et de Ubayy ibn Ka'b" [rapporté par al-Bukhârî, 4713, Muslim, 2464] montre la véracité du (athar de Muhammad ibn Ka'b al-qurazî)" (Tafsîr ul-Qurtubî, p. 59). C'est-à-dire que ce propos de Ka'b al-qurazî n'est techniquement pas authentique par rapport à sa chaîne de transmission, mais son contenu est vrai : le Prophète a bien dit d'apprendre "le Coran" auprès de Ibn Mas'ûd(parmi quatre Compagnons) : cela concerne bien la totalité du texte coranique ; et Ibn Mas'ûd connaissait donc l'intégralité du texte coranique du vivant même du Prophète.

En commentaire de ce hadîth : "Prenez le Coran de quatre personnes : de Ibn Ummi 'Abd [= Abdullâh ibn Mas'ûd] ; de Sâlim ; de Mu'âdh ; et de Ubayy ibn Ka'b" (rapporté par al-Bukhârî, 4713, Muslim, 2464), Ibn Hajar écrit quant à lui : "C'est-à-dire : "Apprenez-le d'elles" (FB 9/60). Plus loin il écrit, rejoignant ce que nous venons de voir sous la plume de al-Qurtubî : "Apparemment il [= le Prophète] a ordonné de prendre d'eux au moment où cette parole a été prononcée par lui." Autrement dit : au moment où le Prophète a prononcé cette parole, ces quatre personnes connaissaient l'intégralité du texte coranique alors révélé. Ibn Hajar ajoute même : "Ceci n'implique pas qu'à ce moment-là, personne d'autre n'ait été comme ces (personnes) à propos de la mémorisation du Coran" (Fat'h ul-bârî, tome 9 p. 60).

Par ailleurs, Ibn Mas'ûd a dit : "Le Messager de Dieu faisait la révision du Coran pendant chaque ramadan. L'année où il devait mourir, je le lui ai présenté par deux fois ; il m'a informé que je lisais bien. Et j'ai lu de la bouche du Prophète soixante-dix sourates" (Ahmad, 3652). S'il précise avoir appris seulement 70 sourates de la bouche même du Prophète, il parle bien, ici, d'avoir présenté au Prophète "le texte coranique" alors révélé. Il avait donc bien mémorisé l'intégralité du texte coranique ayant été révélé à ce moment là ! Al-Qurtubî écrit d'ailleurs que 'Assim fait remonter (isnâd) l'ensemble des variantes de lecture (qirâ'a) qu'il enseigne à 'Alî et à Ibn Mas'ûd ; d'autres imams de variantes font remonter (isnâd) l'ensemble des variantes de lecture (qirâ'a) à d'autres Compagnons ; or, chacun de ces Compagnons dit : "Nous avons récité (cela) auprès du Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et le salue ("Qara'nâ 'alâ Rassûlillâh sallallâhu 'alayhi wa sallam")" (Tafsîr ul-Qurtubî, p. 59). Cette affirmation se comprend dans le sens de "qirâ'ah 'ala-sh-shaykh" (encore appelé : "'ardh") : même si ce n'est pas l'intégralité du texte coranique que ces Compagnons ont appris directement de la bouche du Prophète – et Ibn Mas'ûd l'a dit explicitement, nous l'avons vu plus haut –, ces Compagnons disent avoir présenté leur récitation de l'intégralité du texte coranique au Prophète, qui l'a approuvée. Voilà ce que signifie leur affirmation "Qara'nâ 'alâ Rassûlillâh sallallâhu 'alayhi wa sallam".

Si al-Qurtubî a donc relaté les deux avis A et B, il s'en est démarqué, et il soutient bien que Ibn Mas'ûd avait mémorisé tout le Coran avant même le décès du Prophète.

-
II) Que dire alors du propos de Anas ibn Mâlik où celui-ci disait qu'à l'époque du Prophète, quatre personnes avaient mémorisé le Coran et où il citait le nom de 4 ansârites seulement (al-Bukhârî, Muslim) ?

D'une part, ce propos de Anas ibn Mâlik est relaté avec de légères variantes dans ses mots :
– Anas ibn Mâlik a dit : "N'avaient mémorisé, à l'époque du Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et le salue, que quatre personnes, toutes parmi les Ansâr : (…)" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâbu fadhâ'ïl il-qur'ân, hadîth 4718) ;
– Qatâda demanda : "Qui avait mémorisé le Coran à l'époque du Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et le salue ?" Anas lui répondit : "Quatre personnes, toutes parmi les Ansâr : (…)" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâbu fadhâ'ïl il-qur'ân, hadîth 4717)
– Anas ibn Mâlik a dit : "Avaient mémorisé le Coran à l'époque du Messager de Dieu, que Dieu le bénisse et le salue, quatre personnes, toutes parmi les Ansâr : (…)" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-manâqib, hadîth 3599).
La version n° 4718 de al-Bukhârî n'a pas été rapportée par Muslim dans son Sahîh ; par contre, l'ont été les versions n° 4717 et n° 3599 (Sahîh Muslim, 2465). De même, at-Tirmidhî a donné place, dans son Jâmi' Sunan, à la même version que celle n° 3599 de al-Bukhârî (Al-Jâmi' us-sunan, 3794).

D'autre part, dans la version de ce propos rapportée par at-Tabarî, Qatâda a précisé les circonstances dans lesquelles ce propos a été prononcé, et cette circonstance nous permet de mieux en comprendre la portée. Qatâda dit : "Les deux tribus Aws et Khazraj débattaient de ce qu'elles avaient fait (pour l'islam)." Dans la suite du propos on lit que les Aws dirent qu'ils comptaient dans leurs rangs des personnages tels que Sa'd ibn Mu'âdh, Khuzayma ibn Thâbit, Hanzala ibn Abî 'Amir, et 'Assim ibn Thâbit, que Dieu avait honorés de tel et tel faits. Les Khazraj dirent alors : "Parmi nous il est quatre personnes qui ont mémorisé le Coran, ne l'a pas mémorisé autre qu'elles" ; suivent les noms des quatre personnes susmentionnées (Fat'h ul-bârî 9/64). Anas ibn Mâlik fait partie des Khazraj, et c'est apparemment lui qui a été désigné ici par le nom "Les Khazraj dirent alors". Et il est fort possible que, quand il dit : "Ne l'a pas mémorisé autre qu'elles", il voulait parler uniquement de la tribu Aws : parmi les Aws, voulait-il dire, aucune personne n'avait mémorisé l'intégralité du texte coranique à l'époque du Prophète ; contrairement aux Khazraj, qui comptaient quatre personnes ayant fait cela à l'époque même du Prophète (Fat'h ul-bârî 9/64). Mais cela ne veut pas dire que parmi les Emigrants (al-muhâjirûn), personne n'avait mémorisé la totalité du Coran ; au contraire, et nous l'avons vu, Ibn Mas'ûd l'avait fait. Les noms d'autres personnages ont également été avancés, preuves à l'appui, par Ibn Hajar (cf. Fat'h ul-bârî  9/65).

(On peut également lire, en commentaire de ce hadîth : Al-Itqân, pp. 224-225.)

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III) Et que dire du propos de Yazîd ibn Hârûn parlant d'un consensus sur le fait que Ibn Mas'ûd n'a jamais mémorisé l'intégralité du texte coranique ?

C'est simple : al-Qurtubî a cité le propos de Yazîd ibn Hârûn mais s'en est démarqué aussitôt, écrivant que cela est discutable ("Hâdhâ, fîhi nazar, wa sa ya'tî") (Tafsîr ul-Qurtubî, 1/53). Nous avons d'ailleurs vu plus haut, preuves à l'appui, qu'en tant qu'avis cette position est erronée ; ne parlons plus de l'existence d'un consensus sur le sujet...

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IV) Reste la question de la position de Ibn Mas'ûd par rapport aux deux sourates al-Falaq et an-Nâs (al-mu'awwidhatayn) :

Le propos suivant a certes été attribué à Ibn Masû'd : "Ces deux (sourates) ne font pas partie du Livre de Dieu" (cité in Fat'h ul-bârî 8/949).

Cependant, an-Nawawî, Ibn Hazm, ar-Râzî, Ibn ul-'Arabî et d'autres ulémas sont d'avis que les relations attribuant ce propos à Ibn Mas'ûd ne sont pas authentiques ('Ulûm ul-qur'ân, Taqî Uthmânî, p. 224).

En fait il y a une seule version où est attribuée à Ibn Mas'ûd la négation explicite du fait que ces deux sourates fassent partie du texte coranique : c'est celle que nous venons de relater. Par contre, dans les autres versions, on lit seulement :
– que Ibn Mas'ûd n'écrivait pas ces deux sourates dans sa copie personnelle du texte coranique ;
– que Ibn Mas'ûd disait : "Il n'a été demandé au Prophète que de rechercher la protection (de Dieu) par leur moyen" ;
– que "Ibn Mas'ûd disait ainsi et ainsi ("yaqûlu kadhâ wa kadhâ")" (cf. Fat'h ul-bârî 8/949).

Al-Qâdhî 'Iyadh a écrit qu'en fait Ibn Mas'ûd disait seulement qu'il n'écrivait pas ces deux sourates dans sa copie personnelle (mus'haf).

Pourquoi ne les y écrivait-il pas ? Il peut y avoir plusieurs explications à cela : Muftî Taqî relate une raison de al-Kawtharî. Ensuite Muftî Taqî cite Abû Bakr al-Anbârî dans Tafsîr ul-Qurtubî, qui disait que Ibn Mas'ûd n'écrivait pas la sourate al-Fâtiha dans sa copie (mus'haf) et qu'il justifiait son choix en disant faire preuve de concision en ne l'y écrivant pas, et que s'il l'écrivait, il l'écrirait de façon répétée, avant chaque autre sourate (Tafsîr ul-Qurtubî, tome 1 pp. 114-115). Ce serait donc pour la même raison qu'il n'écrivait pas les deux sourates al-Falaq et an-Nâs dans sa copie : ce sont deux sourates très connues, que le Prophète récitait souvent dans les prières faites en congrégation.

Muftî Taqî écrit ensuite qu'il est vrai que Ibn Hajar a écrit que la relation où il est dit de façon explicite que Ibn Mas'ûd considérait que ces deux sourates ne font pas du tout partie du Coran, cette relation est authentique [Fat'h ul-bârî 8/950]. Cependant, poursuit Muftî Taqî, il est possible d'être d'un avis différent de celui de Ibn Hajar ici : le fait est qu'il ne suffit pas que les transmetteurs d'une chaîne de narration (sanad) soient tous fiables (thiqât) et que la chaîne soit continue (muttassîl) pour que le hadîth ou le athar (propos d'un Compagnon ou d'un de ses élèves) soit qualifié d'"authentique" ("sahîh") ; il y a encore deux autres conditions : il ne faut pas qu'il y ait de shudhûdh ou de 'illa. Or ici, dit-il, face à ce qui est établi par quantité de gens (tawâtur), il y a ce qui est relaté de façon individuelle (khabaru wâhidin), et encore, dans une seule version ; cela ne tient donc pas. De plus, dit-il, la version où cela est dit explicitement ("Innahumâ layssatâ min kitâbillâh") repose sur 'Abdur-Rahmân ibn Yazîd an-Nakh'î : il y a donc mukhâlafatu man huwa awthaq minh, donc shudhûdh.

En fait Ibn Mas'ûd n'écrivait pas ces deux sourates dans sa copie pour la raison susmentionnée, et certains transmetteurs postérieurs eurent de cela une compréhension erronée : ils crurent que Ibn Mas'ûd pensait qu'elles ne font pas partie du texte coranique.

(Cf. 'Ulûm ul-qur'ân, Taqî Uthmânî ; Septième Objection ; pp. 223-227 dans l'édition que je possède.)

-
Conclusion :

Abdullâh ibn Mas'ûd (que Dieu l'agrée) avait bel et bien mémorisé l'intégralité du texte coranique avant même le décès du Prophète (sur lui soit la paix) : un peu plus de 70 sourates, il les avait apprises de la bouche même du Prophète, et les autres il les avait apprises auprès d'autres Compagnons.

Si 'Uthmân (que Dieu l'agrée) n'a pas invité Ibn Mas'ûd à faire partie de la commission d'experts chargés de préparer les copies à universaliser, c'est parce que d'une part il se trouvait alors face à deux possibilités :
– soit il ne faisait rien et les malentendus à propos des variantes du texte coranique allaient s'amplifiant ;
– soit il universalisait un seul type de copie, mais devait pour cela se résigner à ne pas pouvoir y inclure certaines variantes de récitation relatées du Prophète.
Il n'eut d'autre choix que d'avoir recours à la deuxième possibilité (cf. Fath ul-bârî, tome 9 p. 39, premières lignes de la page). (Nous avons détaillé cela dans les articles suscités : cliquez ici, ici et ici.)
Or, et d'autre part, si ce fut Zayd et non Ibn Mas'ûd qu'il choisit alors, bien qu'il savait que les variantes apprises par ce dernier seraient alors délaissées, c'est parce que, pour reprendre les termes de Ibn Hajar, primo Ibn Mas'ûd habitait à Kufa, en Irak, et Uthmân, à Médine, ne pouvait pas différer le début de ces travaux devenus si importants à cause des graves dissensions qui voyaient le jour un peu partout ; et secundo c'était Zayd Ibn Thâbit qui avait réalisé l'archivage du texte coranique sous le califat de Abû Bakr (cf. Fath ul-bârî, tome 9 pp. 25-26).

Et si, avant 'Uthmân, Abû Bakr (que Dieu l'agrée) avait préféré Zayd ibn Thâbit à Ibn Mas'ûd pour réaliser cet archivage du texte coranique par mesure de précaution (cliquez ici), c'est parce que Zayd réunissait en lui quatre qualités qui ne se trouvaient chez aucun autre Compagnon. Zayd lui-même raconte : "Abû Bakr me dit : "Tu es un homme jeune, intelligent, nous ne te soupçonnons pas, et tu écrivais la révélation"" (al-Bukhârî). Ibn Hajar commente : "Il lui a cité quatre qualités qui entraînaient sa spécificité pour cette (tâche) :
– le fait qu'il soit jeune : il sera donc plus actif pour ce qui lui est demandé ;
– le fait qu'il soit intelligent : il sera donc à même de mieux saisir ce (qu'on lui relate) ;
– le fait qu'il n'est pas soupçonné ; l'âme penchera donc vers lui ;
– et le fait qu'il écrivait la révélation : il a donc davantage pratiqué ce (fait d'écrire les versets du Coran).
Et ces qualités qui sont réunies pour lui peuvent se trouver en d'autres personnes que lui, mais de façon séparée"
(cf. Fath ul-bârî tome 9 p. 18). C'est-à-dire qu'il y existait peut-être un autre Compagnon qui avait les deux premières qualités, mais non pas les deux dernières ; un autre avait les trois premières, mais pas la dernière. etc. Ibn Mas'ûd n'était pas aussi jeune que Zayd et n'avait pas aussi souvent été scribe de la révélation que lui à Médine. Zayd a tellement pratiqué cette tâche de scribe de la révélation à Médine qu'on le désigne parfois par al-kâtib, LE scribe (c'est ce que Ibn Hajar a aussi écrit : cf. Fath ul-bârî  tome 9 p. 29).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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