Le Coran : rédigé 20 ans seulement après la mort du Prophète ? Quelle différence entre copie préparée sous Abû Bakr et copie préparée sous Uthmân ?

Il n'est pas rare de lire ici et là, dans des "revues sérieuses" – quand ce n'est pas dans des ouvrages universitaires – que le texte coranique n'a été recensé que sous le califat de Uthmân (644-656), soit entre 12 et 24 années après la mort du prophète Muhammad (sur lui la paix), survenue en 632.
Comprenez par là : l'authenticité en est douteuse puisque c'est seulement 20 années après, soit presque une génération plus tard, qu'on s'est enfin décidé à recenser le Coran.

Le problème c'est que ces allégations sont incorrectes et dénotent une grande ignorance des faits. En effet, les copies préparées par Uthmân n'ont pas été les premières copies du Coran. Elles n'avaient pour objectif que de parer à une incompréhension grandissante de certains musulmans face aux divergences de lecture. Explications.

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I) La conservation du texte coranique du vivant du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) :

Le Coran a cette particularité que son texte n'a pas été révélé en une seule traite, mais progressivement, fragments par fragments, sur une période qui s'est étendue sur vingt-trois années.

Du vivant même du Prophète, au fur et à mesure de sa révélation, le Coran est conservé dans les mémoires des hommes et récité chaque jour dans les 5 prières obligatoires.

Simultanément, ses versets sont tous mis par écrit sur ordre du Prophète lui-même. Après chaque révélation, en effet, celui-ci dicte à un de ses scribes aussi bien le texte de celle-ci que la sourate où il faut l'insérer. Car la classification des versets les uns par rapport aux autres ne se fait pas selon l'ordre chronologique de leur révélation, mais suivant un ordre différent, qui suit les indications du Prophète. Uthman, le troisième calife qui justement est à l'origine des copies coraniques que l'on prétend être les premières traces écrites du Coran, racontait : "Lorsque plusieurs versets étaient révélés au Prophète, celui-ci appelait des personnes sachant écrire et leur disait : "Placez ces versets dans telle sourate, celle où sont mentionnés tels et tels sujets". Et lorsqu’un verset lui était révélé, il leur disait : "Placez ce verset dans telle sourate, dans laquelle sont mentionnés tels et tels sujets"" (rapporté par Abû Dâoûd et at-Tirmidhî, authentifié par Ibn Hibbân : cf. Fat'h ul-bârî, tome 9 p. 29).
Les supports sont :
--- des tablettes en bois ("lawh"),
--- des pierres tendres ("likhâf"),
--- des omoplates de chameaux ("aktâf"),
--- des palmes de dattiers ("'ussub").
Ces supports sont dispersés auprès de différents Compagnons (rapporté par al-Bukhârî).

Ces deux moyens de préservation se complètent l'un l'autre :
d'une part la mémorisation : si chaque Compagnon connaît par coeur au moins un passage du texte coranique, il est des Compagnons qui mémorisent l'intégralité du texte coranique ayant alors été déjà révélé au Prophète ;
d'autre part la mise par écrit du ou des versets venant d'être révélé(s), et ce sur les supports disponibles à l'époque.

Si le Prophète indique, au sein de l'ensemble du texte coranique déjà révélé, la place où doit être insérée chaque nouvelle révélation, s'il encourage ses Compagnons à apprendre par cœur le texte coranique (certains le connaissent intégralement) et s'il veille à ce que chaque fragment révélé soit également couché sur un support matériel, il ne fait pas préparer une copie écrite rassemblant tout le texte coranique.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que, la révélation n'étant pas encore terminée, de nouveaux versets peuvent être révélés qui devront être insérés au milieu (et non à la fin) du texte coranique déjà présent.
Parfois même des fragments de versets peuvent être révélés (comme ce fut le cas de "min al-fajr" et de "ghayru uli-dh-dharar") qui devront être insérés au milieu de versets déjà écrits.
De même, la révélation n'étant pas encore terminée, des versets anciennement révélés peuvent être abrogés de récitation (naskh ut-tilâwa) (cliquez ici).

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II) Archivage du texte coranique sous Abû Bakr (que Dieu l'agrée), le premier calife :

L'archivage de l'intégralité du texte coranique se fait lors du califat de Abû Bakr (632-634), autrement dit dans les 2 ans qui suivent la mort du Prophète.

Omar ibn ul-Khattâb, ayant constaté qu'une bataille, celle de al-Yamâma, a emporté de nombreux Compagnons connaissant par cœur l'intégralité du texte coranique, prend conscience du fait que ceux qui mémorisent l'intégralité du texte coranique pourraient tous mourir ainsi subitement, lors de batailles, sans avoir pu former des élèves connaissant eux aussi par coeur la totalité du livre saint ; une partie du texte coranique pourrait ainsi se perdre. Il demande au calife, Abû Bakr, d'orodonner l'archivage de l'intégralité du texte coranique. Après plusieurs hésitations, Abû Bakr accepte, et charge Zayd ibn Thâbit (qui avait été scribe du Prophète et qui lui-même connaît par coeur l'intégralité du texte coranique) de rassembler les divers supports écrits et de préparer une copie du texte coranique intégral.

Le texte est rédigé dans sa totalité sur des feuillets (sahifa, pl. suhuf).

Ceux-ci constituent donc une archive du texte coranique, destinée à servir en cas de mort subite de tous ceux qui mémorisent le Coran.

Ces feuillets sont confiés à la garde de Abû Bakr lui-même. Après la mort de ce dernier, le deuxième calife, Omar (634-644) les reçoit. Après sa mort, ils sont confiés à sa fille Hafsa, veuve du Prophète. (Tous ces éléments sont rapportés par al-Bukhârî, n° 4701. Voir également Fath ul-bârî tome 9 pp. 19-20, et Al-Itqân, pp. 184-185. Lire également notre article traitant de ce sujet.)

C'est donc ici, dans les 2 ans qui suivent la mort du Prophète (et non pas 20 ans après), sous le califat de Abû Bakr, que le texte coranique est redigé dans son intégralité dans une même copie (il s'agit plus précisément d'un ensemble des feuillets).

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III) Uniformisation des copies coraniques sous Uthmân (que Dieu l'agrée), troisième calife :

Sous le califat de Uthman, troisième calife (644-656), le territoire musulman s'est considérablement agrandi et de nouveaux problèmes surgissent : chez certains musulmans, 4 types de divergences apparaissent à propos du texte du Coran. Le calife Uthmân décide alors d'officialiser un type unique de copie du texte coranique. C'est à cette fin qu'il charge une commission de préparer plusieurs copies (mus'haf) du Coran, commission qui comporte de nouveau Zayd ibn Thâbit. Ce qu'il ordonne n'est plus le recensement du texte coranique (celui-ci ayant déjà eu lieu sous Abû Bakr), mais la préparation de copies coraniques dotées de certaines particularités et devant être universalisées.

Cela se passe en l'an 25 de l'hégire, soit 15 ans (et non pas 20 ans) après la mort du Prophète (sur lui la paix).

Ces copies préparées, Uthmân les fait envoyer en différents points importants du territoire musulman. (Tous ces éléments sont rapportés par al-Bukhârî, n° 4702. Lire aussi sur le sujet un premier, un second et un troisième articles.)

Les copies du Coran écrites de nos jours suivent toujours mot pour mot et lettre pour lettre cette écriture des copies d'Uthman, écriture justement nommée "ar-rasm ul-'uthmânî".

On dit qu'une de ces copies existe encore aujourd'hui, et se trouverait à Istanbul (Turquie).

Est-ce que ce rasm 'uthmânî n'a fait que reprendre quelque chose que le Prophète (sur lui soit la paix) avait enseigné, ou bien est-ce qu'il est seulement le résultat d'un ijtihâd de ces illustres Compagnons ?
Les deux avis existent entre les ulémas sur le sujet. Je penche vers le second.
Et est-ce qu'on peut écrire le texte du Coran fidèlement mais sans suivre les particularités de ce rasm 'uthmânî (peut-on par exemple écrire un verset avec : "صلاة" au lieu de "صلوة" là où le rasm 'uthmânî est : "صلوة") ?
L'avis le plus connu est qu'on a obligation de suivre ce rasm, au moins quand on rédige une copie du Coran (complète ou partielle). Il y a par contre tolérance quant à l'écriture différente quand on rédige un verset coranique dans un article, ou bien un livre.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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