"Le mois de Ramadan est un mois béni". "Le Coran est un livre béni". Que signifie donc "être béni" (Mubârak) ? et qu'est-ce que "la bénédiction" (Baraka) ?

1) Le bien (نفْع, Naf') et le mal (ضَرّ, Dharr) conférés par Dieu à une créature :

Il est des créatures qui apportent beaucoup de bienfaits aux hommes et aux autres créatures, d'autres qui sont causes de tort pour eux. Et il est des hommes qui font le bien, d'autres qui font le mal.

Or c'est Dieu qui crée ce qui constitue un bienfait comme ce qui constitue un tort, de même qu'Il crée le bien moral comme le mal moral.

Nous ne parlerons cependant ici que des bienfaits et des torts, pas des biens et maux moraux.

Bienfait se dit "نفْع" (Naf'), et méfait (ou tort) se dit : "ضَرّ" (Dharr). On retrouve ces deux termes dans maints versets coraniques, sous la forme nominale que nous venons de voir ou sous la forme verbale (yanfa'u / yadhurru).

Dans le Coran le terme "خير" (Khayr) désigne lui aussi parfois le "bienfait", et le terme "شرّ" (Sharr) : le méfait ou malheur (alors que d'autres fois le premier mot désigne le bien moral, et le second le mal moral). De même, dans le Coran les termes "حَسَنَة" (Hassana) et son antonyme "سَيِّئَة" (Sayyi'a) désignent eux aussi parfois ces deux concepts (et d'autres fois ils désignent le bien et le mal moraux).

Si c'est bien Dieu qui crée le bienfait comme le tort, il faut noter les trois points suivants :
– le tort existe dans les choses créées (maf'ûlât ullâh) par les actes de Dieu, mais pas dans les actes de Dieu (af'âl ullâh) créant ces choses ; tout acte de Dieu (fi'l ullâh) est toujours un bien et une perfection ;
– par rapport à l'ensemble de la création, les torts créés (maf'ûlât) par Dieu ne sont jamais des torts purs (mah'dh), totaux (kullî) et absolus (mutlaq) : un tort est toujours partiel (juz'î) et relatif (idhâfî) ;
– enfin, même ce qui constitue un tort partiel (juz'î) et relatif (idhâfî) par rapport à des créatures :
--- soit, par respect pour Dieu, on ne Lui attribue pas cela (bien que c'est bien Lui qui l'a créé et qui a décidé qu'il serait infligé à telle créature), mais on l'inclut plutôt dans des formules générales – "Créateur de toute chose" (Coran 6/102) –, ou on le mentionne à la voix passive – "nous ne savons pas si un mal a été voulu pour les gens de la Terre ou si Dieu a voulu un bien pour eux" (Coran 72/10) –, ou on l'attribue à sa cause (sabab) immédiate – "le mal que (peut faire) ce que Dieu a créé" (Coran 113/2) – ;
--- soit, par respect pour Dieu, on n'attribue pas cela à Dieu de façon isolée, mais on le Lui attribue en conjonction avec ce qui constitue un bienfait – "Celui qui me fera mourir puis me fera (re)vivre" (26/81) ; "Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut" (35/8).

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2) La bénédiction (البَرَكة, al-Baraka) est la quantité très importante de bienfait (خير, khayr, نفْع, naf') reçue de la part de Dieu, et étant permanente :

Bénédiction se dit en arabe : "بَرَكة" : "Baraka", ou : "يُمْن" : "Yumn".

A l'origine "al-Baraka" signifie l'établissement, la permanence (الثبوت و اللزوم و الاستقرار) (Jalâ' ul-afh'âm, p. 165) (voir aussi Muf'radât ur-Râghib). A partir de là, "la bénédiction (al-baraka), écrit Ibn ul-Qayyim, c'est l'abondance du bien et sa permanence (البَرَكة كثرة الخير و دوامه)" (Badâ'i' ul-fawâ'ïd, p. 311).

Le fait qu'une chose soit bénie signifie donc deux choses :
– que dans cette chose il y a du bien en quantité abondante (kathîr) ;
– et que dans cette chose ce bien est établi (thâbit) et permanent (lâzim).

An-Nawawî a de même décrit ces deux aspects de la bénédiction : "A l'origine la bénédiction signifie : l'établissement du bien, et son abondance" (Shar'h Muslim sur n° 286). Fakhr ud-dîn ar-Râzî a écrit la même chose en commentaire du verset 7/54 : "La bénédiction a été commentée de deux façons : l'un est la permanence (al-baqâ' wa-th-thabât) ; l'autre est l'abondance d'effets de bien et de résultats nobles" (Tafsîr ur-Râzî, commentaire de Coran 7/54).

Al-Qurtubî a pour sa part exposé le premier aspect : "Et la bénédiction est l'abondance du bien (Wa-l-baraka : kathrat ul-khayr)" (Tafsîr ul-Qurtubîtome 4 p. 139). Ar-Râghib al-Asfahânî a quant à lui exposé le second aspect :"Et la bénédiction est l'établissement [= la permanence], dans une chose donnée, du bien conféré par Dieu (Wa-l-baraka : thubût ul-khayr il-ilâhî fi-sh-shay')" (Mufradat ur-Râghib, B-R-K).

Quant au fait que "Yumn" et "Baraka" sont deux synonymes, c'est ce que Ibn ul-Athîr a écrit : "Mention du "يُمْن" (yumn) a été répétée dans les hadîths. Il s'agit de la "baraka". Son contraire est : "شُؤْم" (shu'm)" (An-Nihâya fî gharîb il-hadîth wa-l-athar, Y-M-N, tome 2 p. 933 dans l'édition que je possède).

Quelle différence y a-t-il alors entre Baraka et Fadhl, ou encore entre Baraka et Ni'ma ?
Pour le découvrir, lire notre article consacré à ce point.

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3) La bénédiction (Baraka) que Dieu accorde aux créatures est de deux types principaux : d'ordre temporel (dunyawî) ; et d'ordre religieux (dînî / ukhrawî) :

Nous avions déjà expliqué la différence entre "Dunyawî" et "Dînî" dans un autre article (cf. la différence exposée au point C de cet autre article).

A) Une action "dunyawî" est une action dont l'avantage est uniquement ou essentiellement ou immédiatement lié à la vie humaine dans ce monde ; par exemple le fait de consommer de la nourriture.
Un bienfait "dunyawî" (ni'ma dunyawiyya) est donc un bienfait lié à ce qui sert uniquement, essentiellement ou immédiatement par rapport à la vie de ce monde ; par exemple l'apaisement de la faim, l'absorption des nutriments par l'organisme ; la fertilité d'une terre ; l'intelligence qu'une personne possède.
S'il s'agit d'une créature qui recèle une quantité particulièrement abondante de bienfaits "dunyawî", on parle de "bénédiction d'ordre temporel" (baraka dunyawiyya).

B) Une action "dînî" est une action dont l'avantage est uniquement ou essentiellement ou immédiatement lié à la vie de l'au-delà : par exemple la prière ; ou le jeûne ; etc.
Un bienfait "dînî" (ni'ma dîniyya) est donc un bienfait lié à ce qui sert uniquement, essentiellement ou immédiatement par rapport à la vie de l'au-delà ; par exemple la guidance vers la croyance orthodoxe ; l'acceptation par Dieu de l'action cultuelle que l'on a faite pour Lui ; le fait que Dieu se relie avec l'homme qui cherche à se relier avec Lui.
S'il s'agit d'une créature qui recèle une quantité particulièrement abondante de bienfaits "dînî", on parle de "bénédiction dînî" (baraka dîniyya).

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4) La différence qui existe entre les verbes "Bâraka" et "Tabâraka" ; et entre les verbes "Barraka" et "Tabarraka" :

"Tabâraka" est un verbe augmenté dit "de forme VI", et a un sens intransitif (lâzim).
"Bâraka" est pour sa part un verbe augmenté dit "de forme III", et a un sens transitif (muta'addî).

Ibn ul-Qayyim écrit que "Tabâraka" signifie seulement en soi : "être béni". Et que "Bâraka - Yubâriku" signifie pour sa part "bénir" (Badâ'i' ul-fawâ'ïd, p. 311, Jalâ' ul-af'hâm, p. 167).

Le premier verbe, "Tabâraka", intransitif, ne peut avoir pour sujet que le nom "Dieu" ("Tabâraka-llâhu") ou "Son Nom" ("Tabâraka-s'muka") ; on ne l'emploie jamais avec pour sujet un nom désignant une créature.

Le second verbe, "Bâraka", transitif, ne peut avoir pour sujet que le nom "Dieu", et pour complément d'objet direct qu'un nom désignant une chose autre que Dieu (ce peut être une Action ou une Qualité de Dieu, car ceux-ci sont "autres" que Dieu dans un sens précis : lire notre article sur le sujet). Dieu est donc "mubârik", mais d'après Ibn ul-Qayyim il est erroné de dire que Dieu est "mubârak" (Jalâ' ul-af'hâm, p. 166). On en déduit que Ibn ul-Qayyim trouve erroné l'avis selon lequel dans le verset "bûrika man fi-n-nâr wa man hawlahâ" (Coran 27/8), la formule "man fi-n-nâr" peut désigner Dieu (ce qui est l'avis de Ibn Abbas notamment : cf. Tafsîr ut-Tabarî et Tafsîr ul-Qurtubî) ; Ibn ul-Qayyim est donc probablement ici de l'avis selon lequel cette formule désigne ici : "des Anges".

En arabe, on utilise ce verbe "Bâraka – yubâriku" (son sujet étant toujours, nous venons de le dire, le nom "Dieu") de 4 façons : de façon directe (sans sila) et de façon indirecte (avec sila). Pour dire "Que Dieu te bénisse !", on peut ainsi dire :
– "Bâraka-ka-llâhu !" ;
– "Bâraka-llâhu fîka !" ;
– "Bâraka-llâhu 'alayka !" ;
– "Bâraka-llâhu laka !" (Tafsîr ul-Qurtubî, tome 13 p. 158 ; Jalâ' ul-af'hâm, p. 165).

"Barraka - Yubarriku - Tab'rîkan" est pour sa part un verbe augmenté dit "de forme II", et qui a un sens transitif. Il signifie justement : "demander à Dieu de bénir".

Quant à "Tabarraka - Yatabarraku - Tabarrukan", c'est un verbe augmenté dit "de forme V". Il s'emploie avec la sila "bi", et signifie : "tirer profit de la bénédiction dont on pense qu'elle se trouve en une chose". Ainsi se comprend la question classique : Peut-on faire la tabarruk des objets touchés par les pieux ?

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5) Il existe différents degrés de bénédiction (Baraka), aussi bien dunyawî que dînî :

La créature ayant reçu la bénédiction de la part de Dieu est dite : "chose bénie" (mubârak). Certaines créatures ont cependant reçu de la part de Dieu une part plus importante de bénédiction que d'autres (soit de bénédiction dînî, soit de bénédiction dunyawî, soit des deux), ce qui fait qu'elles sont dites : "plus bénies" (par rapport à telle autre chose).

Ibn ul-Qayyim écrit ainsi : "La chose qui apporte le plus de bienfait (anfa'), c'est la chose la plus bénie (ab'rak)" (Zâd ul-ma'âd 4/157).

Ainsi, Dieu dit qu'Il a béni la Terre : "Dis : "Renierez-vous, et donnerez-vous des égaux à Celui qui a créé la Terre en deux périodes – voilà le Seigneur de l'univers –, et a placé au-dessus d'elle des ancres, l'a bénie (bâraka fîhâ) et lui a assigné ses ressources en quatre périodes, égales pour ceux qui interrogent. Puis (thumma) Il S'est établi vers le ciel alors que celui-ci était fumée, puis Il a dit à celui-ci et à la Terre : "Venez, de gré ou de force !" Ils dirent : "Nous venons obéissants." Il fit d'eux sept cieux en deux périodes et Il révéla à chaque ciel l'ordre (qui) lui (revenait). Et Nous avons embelli le ciel le plus bas [ou : le plus proche] par des lampes, et [celles-ci servent aussi] de protection. Voilà l'ordre établi par le Puissant, l'Omniscient" (41/9-12) ; (article 547). Ibn Kathîr écrit : "Il l'a rendue bénie, capable de (produire) le bien, de (recevoir) la semence et le plant" (Tafsîr Ibn Kathîr). La Terre tout entière a donc été bénie par Dieu.

Pourtant, il est des lieux de la Terre que Dieu a davantage bénis encore.
Ainsi, Dieu a dit de la Kaaba : "La première Maison qui a été placée sur Terre est assurément celle qui est à Bakka, bénie (mubârakan), et orientation pour les mondes" (Coran 3/96). Il s'agit d'une baraka dîniyya, liée à l'essence même de la Maison, qui est une orientation pour les mondes, les conduisant à l'adoration de Dieu l'Unique. La présence de la Maison a entraîné aussi une baraka dunyawiyya pour toute la Mecque et même pour tout le Haram, vu que, comme Dieu le rappelait aux polythéistes mecquois : "Ne les avons-nous pas établis dans un Haram sûr, jusque auquel, comme attribution de Notre part, les produits de toute chose sont apportés ?" (Coran 28/57). Ceci constitue une baraka dunyawiyya.
De même, Dieu désigne la terre de Shâm par les termes "la terre que Nous avons bénie (bârakna fîhâ)" (voir Coran 7/137 ; 17/1 ; 21/71 ; 21/81 ; 34/18). Ar-Râzî dit qu'il s'agit d'une baraka dunyawiyya et dîniyya : dunyawî par rapport à la fertilité de cette région et de l'excellence de son climat ; dînî par rapport à la quantité unique de prophètes qui y sont nés et y ont vécus (Tafsîr ur-Râzî, sur Coran 21/71).

En fait, toute la Terre ayant reçu une baraka dunyawiyya de la part de Dieu (conformément à ce que dit le verset 41/9), ces autres versets signifient que la terre de Shâm a pour sa part reçu une part particulièrement importante de cette baraka dunyawiyya, plus importante que d'autres régions de la Terre.

Par ailleurs, cette terre de Shâm a été également décrite dans le Coran comme étant : "la terre sanctifiée" ("al-ardh ul-muqaddassa") (Coran 5/21). Le terme "taqdîs" signifie : "purifier de toute souillure spirituelle et morale (Muf'radât ur-Râghib). "Muqaddassa" veut donc dire : "purifié de ce qui est mal" ; cependant, il s'agit de ce qui est "purifié de ce qui est mal" tout en étant "empli de ce qui est bien" (Asmâ' ullâh il-husnâ, Ar-Ridwânî, p. 250). C'est parce que le terme recèle lui aussi le sens de "être empli de bien" que Mujâhid a commenté "al-ardh ul-muqaddassa" par : "mubâraka" (Tafsîr ul-Qurtubî sur 5/21) ; c'est aussi pourquoi Ibn ul-Anbârî a commenté le terme "Tabâraka" par : "Taqaddassa" (Jalâl' ul-af'hâm, p. 167). Ceci constitue donc ce que nous avions déjà dit plus haut : la terre de SHâm recèle de la baraka dîniyya.

Pareillement à des lieux, il est des moments dans le temps que nous connaissons auxquels Dieu a conféré une bénédiction dînî, c'est-à-dire qu'ils recèlent une valeur (fadhl) dînî particulière. Ainsi en est-il du mois de ramadan, dont le Prophète a dit une fois : "Est venu à vous ramadan, un mois béni (mubârak). Dieu a rendu obligatoire pour vous le fait de jeûner. Les portes du ciel s'ouvrent pendant ce (mois), et les portes de l'enfer se ferment pendant ce (mois). Il se trouve pendant ce (mois) une nuit pour Dieu, qui est meilleure que mille mois. Celui qui est privé du bien de cette (nuit), celui-là est (vraiment) privé" (an-Nassâ'ï 2106, Ahmad). Il s'agit d'une baraka dîniyya, que Dieu a accordée à ce mois.

De même encore, il est des personnes dans l'humanité à qui Dieu a donné plus de faveurs qu'à d'autres. Dieu dit : "Nous (les) bénîmes lui* et Isaac" (Coran 37/113) (* il s'agit d'Ismaël.) De même, le prophète Muhammad (sur lui et sur tous les prophètes soit la paix) est un être béni de baraka dîniyya et de baraka dunyawiyya (ses Compagnons profitaient également de la bénédiction dunyawî de sa personne : lire notre article sur le sujet). Est-il béni parce qu'il a été nommé prophète, ou bien a-t-il été nommé prophète parce qu'il était déjà béni ? Les deux aspects sont vrais.

Pour en revenir à ce qui nous intéresse ici, on voit qu'il y a des personnes dont Dieu ou Son Messager a dit qu'elles sont plus bénies que d'autres, des lieux sur Terre qui sont plus bénis que d'autres, et des moments du temps qui sont plus bénis que d'autres. On dit que Dieu a favorisé (fadhdhala - yufadhdhilu - tafdhîlan) ces choses par rapport aux autres.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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