Quid du verset coranique qui menace le croyant ayant assassiné un croyant de la Géhenne perpétuelle (Coran 4/93) ?

Question :

Je suis l'objet depuis plusieurs mois d'interrogations au sujet de certains versets et hadiths. L'une d'elles concerne le statut du musulman qui aura tué un autre musulman volontairement et en toute injustice : comment se fait-il que tous les ulémas disent qu'un tel musulman est seulement un grand pécheur et non un incroyant, alors que dans le Coran Dieu a dit qu'un homme de ce genre restera perpétuellement dans le Feu (Coran 4/93) et qu'on sait par ailleurs que seul celui qui meurt en étant incroyant restera perpétuellement dans la Géhenne, celui qui meurt croyant mais grand pécheur ayant seulement la menace d'un séjour temporaire dans le Feu ?

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Réponse :

Dans tout ce qui suit, quand nous parlerons de l'acceptabilité ou de la non-acceptabilité du repentir (tawba) pour le meurtrier, cela concerne la relation de cet homme avec Dieu, relation qui se manifestera dans l'au-delà. Cette acceptabilité ou non-acceptabilité, par Dieu, du repentir du fautif reste indépendante de l'application ou de la non-application, à ce fautif, de la sanction temporelle  prévue pour meurtre (soit le talion, soit le dédommagement – le pardon de la famille étant aussi possible : cliquez ici).
Indépendante car :
il est un délit (qat' ut-tarîq) qui, à l'unanimité des mujtahidûn (vu que cela est spécifié clairement dans le Coran : 5/34), est tel que la sanction temporelle prévue pour lui devient caduque si, avant d'être interpellé (qab'la-l-qud'ra 'alayh), celui qui a commis le délit se repent à Dieu (yatûbu ilallâh) ouvertement de ce qu'il a fait et répare les torts qu'il a commis (ensuite il y a divergence au sujet de la détermination exacte de ce qui devient alors caduque : Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, pp. 5565 et suivantes, tome 7) ;
et il est d'autres délits (ceux qui sont liés aux purs droits de Dieu, tels que zinâ, shurb ul-khamr) qui sont tels que selon certains mujtahidûn (les hanbalites et un avis des shafi'ites) la sanction temporelle prévue pour eux devient caduque si, avant d'être interpellé (qab'la-l-qud'ra 'alayh), celui qui a commis l'un de ces délits se repent à Dieu (yatûbu ilallâh) ouvertement de ce qu'il a fait. Par contre, d'après d'autres mujtahidûn (les hanafites, les malikites et l'autre avis chez les shafi'ites), la sanction temporelle reste alors applicable même dans ce cas de figure (si par ailleurs les conditions sont bien entendu réunies) ;
par contre, pour ce qui est du meurtre (qatl mujarrad), il s'agit d'un délit tel que le fait de s'en repentir à Dieu (at-tawba ilallâh) avant d'être interpellé (qab'la-l-qud'ra 'alayh) ne rend d'après aucun mujtahid caduque la sanction prévue pour lui. C'est le pardon accordé par la famille de la victime qui est ici déterminant.
C'est pourquoi nous avons dit que la question de l'acceptabilité ou de la non-acceptabilité, par Dieu, du repentir du meurtrier, cela reste indépendante de l'application ou de la non-application de la sanction temporelle prévue.

(Nous avons parlé là du cas où c'est avant d'être interpellé (qab'la-l-qud'ra 'alayh) que l'homme se repent.
Quant au cas où c'est après avoir été interpellé pour ce qu'il a fait (ba'da-l-qud'ra 'alayh) qu'il se repent, le repentir n'a de toute façon pas d'incidence sur l'applicabilité de la sanction temporelle (exception faite de l'apostasie, ridda). En effet, au cas où c'est alors que le repentir a lieu, c'est uniquement par rapport aux délits qui concernent les purs droits de la personne ou les droits dominants de la personne, et uniquement si la victime ou sa famille pardonne, que la sanction devient caduque : ainsi en est-il du meurtre d'après toutes les écoles – sauf que, en cas de pardon de la famille, l'école malikite applique alors une sanction –, ou comme du qadhf chez les écoles shafi'ite et hanbalite. Pour les autres délits, d'après tous les mujtahidûn le repentir du fautif ou le pardon de la victime n'a pas d'incidence sur l'applicabilité de la sanction temporelle.)

Venons-en maintenant à votre question…

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Deux versets du Coran, et un hadîth de la Sunna sur le sujet :

I) Dans le Coran, il est un verset dans la sourate An-Nissâ' (Les femmes) – une sourate post-hégirienne (madaniyya) – qui se lit ainsi : "Celui qui tue un croyant intentionnellement [alors qu'il ne se trouve pas dans le droit de le faire, comme de la légitime défense], sa rétribution sera la Géhenne dans laquelle il demeurera toujours ; Dieu est en colère contre lui, l'a éloigné de Sa miséricorde (la'ana) et a préparé pour lui un châtiment énorme" (Coran 4/93). C'est ce verset auquel vous avez fait allusion.

II) Cependant, un autre verset coranique, de la sourate Al-Furqân (Le discernement) – qui est, elle, une sourate révélée pré-hégirienne (makiyya) –, dit quant à lui que "celui qui fait cela" (s'adonne à l'idolâtrie, tue alors qu'il ne se trouve pas dans le droit de le faire [légitime défense] et fait la fornication "recevra une punition : le châtiment lui sera doublé le jour de la résurrection et il y demeurera perpétuellement, couvert d'ignominie" ; mais, est-il dit immédiatement après : "sauf celui qui se repent, apporte foi et accomplit bonne action : ceux-là Dieu changera leurs mauvaises actions en bonnes. Et Dieu est Pardonnant, Miséricordieux" (Coran 25/68-70).

III) De même, dans un hadîth, le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a relaté que dans une communauté d'un prophète "antérieur" à lui, il était "un homme" [ayant foi en l'existence et l'unicité de Dieu et adhérant à la foi en le prophète de son temps] qui était un grand meurtrier et qui "avait tué 99 personnes". [Décidé un jour à changer de vie et à devenir meilleur], "il demanda qu'on lui indique l'homme qui avait le plus de science. Comme on lui indiqua un moine, il alla le voir et lui dit : "Il a tué 99 personnes. Y a-t-il un repentir possible pour lui ?" "Non", répondit le moine. L'homme le tua alors lui aussi, parvenant ainsi au nombre de 100 meurtres." [Mais comme il était toujours désireux de changer de vie et de se repentir, de nouveau] "il demanda qu'on lui indique l'homme qui avait le plus de science. Comme on lui indiqua un homme versé dans la science, il alla le voir et lui dit : "Il a tué 100 personnes. Y a-t-il un repentir possible pour lui ?" "Oui, répondit le savant. Qui donc pourrait s'interposer entre lui et le repentir ? Rends-toi dans telle terre : il s'y trouve des hommes qui adorent Dieu ; adore-Le avec eux. Ne reviens pas dans ta terre ; car c'est une terre de mal." Comme l'(homme) s'y rendait, la mort le surprit au milieu du chemin. Les anges de la miséricorde et ceux du châtiment se le disputèrent. Les anges de la miséricorde disaient : "Il venait repentant, tourné de son cœur vers Dieu." Et les anges du châtiment disaient : "Il n'a jamais fait une action de bien." Un ange vint à eux sous la forme d'un humain et leur dit : "Mesurez (la distance à laquelle il se trouve par rapport) aux deux terres ; il sera (compté comme étant) de la terre de laquelle il est plus proche." Ils mesurèrent alors, et trouvèrent qu'il était plus proche – d'un empan – de la terre dans laquelle il voulait se rendre. Ce furent donc les anges de la miséricorde qui le prirent" (rapporté par Muslim, hadîth n° 2766).

En commentaire de ce hadîth, an-Nawawî écrit : "[Que le meurtrier puisse être pardonné par Dieu, comme l'homme de science l'a dit à cet assassin se repentant], cela est la position des ulémas : leur consensus (ijmâ') est établi sur la validité du repentir de celui qui a tué volontairement. Aucun des (ulémas) n'a contredit cela, sauf Ibn Abbas. Quant à ce qui est relaté de l'un des  Salaf qui contredit cela, ce qu'il a voulu faire c'est dissuader (la personne) de commettre cela ; et non qu'il considérait le repentir totalement vain" (Shar'h Muslim, tome 17 p. 82).

Quant au verset de la sourate An-Nissâ', il est à comprendre comme signifiant que la rétribution qu'un tel acte mérite c'est la Géhenne perpétuelle ; cependant, par Sa Faveur (fadhl) Dieu n'appliquera pas à celui qui meurt avec la foi cette rétribution méritée pour cet acte. En effet, le jour de la résurrection, comme rétribution pour cet acte, soit Il le châtiera dans la Géhenne pendant un laps de temps donné seulement, soit Il lui accordera Son pardon et dédommagera Lui-même la victime (Bayân ul-qur'ân, Cheikh Thânwî).

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Quelle était la position exacte de Abdullâh ibn Abbâs (que Dieu l'agrée) sur le sujet ?

En fait différents propos sont relatés de lui sur le sujet :

1) Al-Bukhârî a rapporté dans son Jâmi' Sahîh que Sa'îd ibn Jubayr dit avoir questionné Ibn Abbâs au sujet de ce verset de la sourate An-Nissâ [I] et qu'il répondit : "لا توبة له" : "Pas de tawba possible (vers Dieu) pour lui !" (al-Bukhârî, 4486), en en confirmant donc le sens immédiat (zâhir).
Abdullâh ibn Abbâs disait que ce verset de la sourate An-Nissâ [I] concerne celui qui tue sans raison valable alors qu'il est déjà musulman ; Ibn Abbâs disait de ce verset : "نزلت في آخر ما نزل، ولم ينسخها شيء" : "Il a été révélé à la fin, rien ne l'a abrogé" (al-Bukhârî, 4485) ; et que le verset de la sourate Al-Furqân [II] concerne celui qui avait commis ces actes alors qu'il était incroyant (kâfir) puis s'est converti à l'islam (Sahîh ul-Bukhârî, 3642, 4486, 4488) ;  : sa conversion constituait alors un repentir et effaçait entre autres le fait que, alors qu'il était incroyant, il avait tué des croyants sur le champ de bataille.

2) Cependant, Ibn Abî Shayba a pour sa part rapporté ceci :
"عن سعد بن عبيدة، قال: جاء رجل إلى ابن عباس فقال: "لمن قتل مؤمنا توبة؟" قال: "لا. إلا النار!" فلما ذهب، قال له جلساؤه: "ما هكذا كنت تفتينا! كنت تفتينا أن لمن قتل مؤمنا توبة مقبولة؛ فما بال اليوم؟" قال: "إني أحسبه رجل مغضب يريد أن يقتل مؤمنا." قال: فبعثوا في أثره فوجدوه كذلك"
"Un homme vint trouver Ibn Abbâs et lui dit : "Y a-t-il un repentir possible pour celui qui a tué un croyant [= pour un musulman qui a tué un autre musulman volontairement et sans que ce soit en état de légitime défense] ?" Il lui dit : "Non. Il n'y a que le Feu (pour lui) !"
Lorsque l'homme fut parti, ceux qui étaient assis en compagnie de Ibn Abbâs lui dirent : "Ce n'est pas ceci que tu nous donnais comme fatwa ! Tu nous donnais comme fatwa qu'il y a un repentir accepté (par Dieu) pour celui qui a tué un croyant. Que dire donc d'aujourd'hui ?"
Il répondit : "J'ai ressenti (cet homme) en colère, désireux de tuer un croyant." Ils envoyèrent quelqu'un suivre les traces de l'homme, et ils constatèrent que celui-ci était bien ainsi" (Mussannâf Ibn Abî Shayba, n° 28326 ; tome 14 p. 249 dans l'édition que je possède).

3) Enfin, al-Bukhârî a également rapporté – cette fois dans son Al-Adab ul-muf'rad – ceci :
"عن عطاء عن ابن عباس رضي الله عنهما أنه أتاه رجل فقال إني خطبت امرأة فأبت أن تنكحني وخطبها غيري فأحبت أن تنكحه. فغرت عليها فقتلتها. فهل لي من توبة؟ قال: "أمك حية؟" قال: "لا." قال: "تب إلى الله عز وجل وتقرب إليه ما استطعت." فذهبت فسألت ابن عباس: "لم سألته عن حياة أمه؟" فقال: "إني لا أعلم عملا أقرب إلى الله عز وجل من بر الوالدة"
Un homme vint voir Abdullâh ibn Abbâs et lui relata qu'il avait commis un crime passionnel, concluant par un : "Y a-t-il un repentir possible pour moi ?" Ibn Abbâs lui dit : "Ta mère est-elle vivante ? – Non", répondit-il. Il lui dit alors : "Repens-toi à Dieu et rapproche-toi de Lui autant que tu le peux."
'Atâ ibn Yassâr demanda par la suite à Ibn Abbâs : "Pourquoi lui as-tu demandé si sa mère était vivante ?" Il fit : "Je ne connais pas d'action qui soit plus proche de Dieu que celle de bien agir avec la mère" (Al-Adab ul-muf'rad, n° 4 : Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 6/711).

At-Tabarî a rapporté dans son Tafsîr que Sa'îd relate que Ibn Abbâs a dit : "Il n'y a pas de repentir possible pour le meurtrier, sauf s'il demande pardon à Dieu" (Tafsîr ut-Tabarî, 5/138 : Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 6/712).

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Comment comprendre ces propos fort différents, pourtant tous relatés de Ibn Abbâs ?

A) Une des synthèses possibles entre ces trois relations de Ibn Abbâs est que dans un premier temps celui-ci était de l'avis rapporté de lui dans le propos cité en 1 (celui de Sahîh ul-Bukhârî). Puis, à la faveur d'une nouvelle considération des textes, il modifia son avis sur le sujet (raja'a 'an ra'yihi-l-awwal) et adopta celui qui est rapporté de lui dans les propos cités en 3 et dans le propos cité en 2 : le meurtrier peut être pardonné par Dieu.

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B) Une autre synthèse possible (visible dans Bayân ul-qur'ân notamment) est que Ibn Abbâs a toujours eu un seul et même avis : le repentir est possible même pour celui qui a commis ce forfait alors que déjà musulman, comme il l'a clairement dit dans sa parole citée en 3.
Quant à sa parole citée en 1 (selon laquelle il n'y a pas de repentir possible pour un tel homme), elle doit être synthétisée avec sa parole citée en 3 (selon laquelle le repentir est possible pour un tel homme), le tout étant compris à la lumière de son propos cité en 2. Car c'est ce propos 2 qui contient la clé de compréhension de ces fatwas différentes : ce n'est pas à tout un chacun que Ibn Abbâs disait que le repentir est possible pour un tel homme, car il craignait que quelqu'un en vienne à commettre un meurtre, se disant qu'il pourra toujours obtenir ensuite le pardon de Dieu pour l'au-delà.

En public, ainsi qu'en privé devant certaines personnes, Ibn Abbâs utilisait donc une parole qui peut revêtir deux sens (tawriya), comme on peut le remarquer dans son propos cité en 2 : "Non. Il n'y a que le Feu (pour lui) !", ce qui se comprend comme le simple rappel de la menace (wa'îd) que Dieu Lui-même a formulée dans le verset de la sourate An-Nissâ'.
Même son propos "Lâ tawbata lahû !" (Sahîh ul-Bukhârî 4486) peut être compris comme signifiant que souvent Dieu ne donne pas à un tel homme la guidance de se repentir (exactement comme c'est le cas dans le verset 3/90, ce que l'on comprend quand on compare ce verset aux versets 33/24, 3/86-89 et 4/146).

Al-Qaradhâwî commente le propos de Ibn Abbâs cité en 2 ainsi :
"Ibn Abbâs a vu dans les yeux de cet homme la rancœur et la colère, et (le fait qu'il était) prêt à bondir pour tuer. (Ibn Abbâs a compris que cet homme) voulait seulement une fatwa qui lui ouvrirait la porte du repentir après qu'il eut commis son crime. (Ibn Abbâs) le réprima donc et ferma cette voie devant lui, afin qu'il ne commette pas ce grave péché destructeur.
Si (par contre Ibn Abbâs) avait vu dans ses yeux l'image d'un homme en proie aux regrets pour ce qu'il a fait, il aurait ouvert devant lui la porte de l'espoir."
En effet, c'est ce que Ibn Abbâs a fait dans le récit 3.

Al-Qaradhâwî poursuit : "Sa'îd ibn Mansûr a rapporté que Sufyân a dit : "Les gens du 'ilm [= les ulémas], lorsqu'ils étaient questionnés au sujet du meurtrier, disaient : "Il n'y a aucun repentir possible pour lui !". Et lorsqu'un homme y était impliqué [= avait déjà commis de facto un meurtre], ils lui disaient : "Repens-toi !"" [cité par Ibn Hajar dans Talkhîs al-habîr]" (Madkhal li dirâssat ish-sharî'a al-islâmiyya, p. 226).

An-Nawawî n'a pas fait cette synthèse B au sujet de Ibn Abbâs précisément : nous l'avons déjà vu, il pense que ce Compagnon très savant n'a émis qu'un avis : le repentir du meurtrier ne sera jamais accepté (ce qui constituerait alors un des avis isolés, tafarrudât, de Ibn Abbâs). Cependant, c'est à propos de "ba'dh us-salaf" que an-Nawawî a dit la même chose que al-Qaradhâwî dit ici : "Quant à ce qui est relaté de l'un des Salaf qui contredit cela, ce qu'il a voulu faire c'est dissuader (la personne) de commettre cela ; et non qu'il considérait le repentir totalement vain" (Shar'h Muslim, tome 17 p. 82).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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