Ceux qui sont kâfir (n'ont pas la foi que Dieu agrée) sont-ils responsables des actions extérieures (furû') ? - هل الكافرون مخاطبون بالفروع ؟

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Il existe :
- les Ussûl : les Croyances ;
- les Furû' : les autres Actions.

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A) Ceux qui sont morts en ayant choisi de ne pas adhérer à la religion que Dieu agrée, seront-ils responsables de leur non-acceptation des croyances qu'implique l'adhésion à cette religion, c'est-à-dire des Ussûl (nous parlons bien de ceux à qui ce message et ces croyances sont parvenus, pas de ceux à qui ils ne sont pas parvenus : cliquez ici et ici) ?

–--- A.1) Dans l'au-delà :
Ils seront effectivement responsables de ce choix devant Dieu. Ceci ne fait bien évidemment l'objet d'aucune divergence.

–--- A.2) Cependant, lors de cette vie terrestre :
Les musulmans ont le devoir de transmettre le message, mais il leur est interdit de contraindre des personnes à accepter celui-ci. Le Coran est clair sur ce sujet : "Pas de contrainte en religion" (Coran 2/256). Ce verset n'est nullement abrogé par des versets ultérieurs évoquant le combat (comme le disent certains) : At-Tabarî a rapporté de Ibn Abbâs un propos qui montre que ce verset 2/256 a été révélé en l'an 8 ou 9 de l'hégire, soit après la révélation de la plupart ou de la totalité des versets mentionnant le combat (Tafsîr ut-Tabarî, commentaire de ce verset, relation n° 5810). Ibn Âshûr a écrit la même chose (At-Tahrîr wa-t-tanwîr, commentaire de ce verset).

Voilà pour ce qui est des Ussûl (Croyances) Pures (A).

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B) Mais qu'en est-il des actions visibles que cette religion enseigne, c'est-à-dire des Furû' (prier Dieu, faire la charité, jeûner pour Dieu, etc. ; s'abstenir de tuer sans aucune nécessité reconnue (comme un cas de stricte légitime défense), s'abstenir des relations intimes hors mariage, s'abstenir de pratiquer l'intérêt, s'abstenir de consommer de l'alcool ou des drogues, etc.) ? ceux qui ont choisi de ne pas adhérer à la religion que Dieu agrée sont-ils responsables par rapport à ces actions aussi ?

–--- B.A) Pour ce qui est de la Croyance liée à ces Furû' : croyance en le caractère de bien-fondé des actions de bien (telles que la prière, la charité, l'aumône, etc.) et croyance en le caractère néfaste des actions de mal (telles que le fait de tuer sans aucune nécessité reconnue, de voler, d'avoir des relations intimes hors mariage, de l'intérêt, de consommer des drogues, d'être injuste envers autrui, etc.) :

A l'unanimité des ulémas, dans l'au-delà ils seront responsables de cela aussi (At-Tawdhîh, avec At-Talwîh, 1/444).

C'est bien pourquoi, de ceux des incroyants qui avaient contesté l'interdiction de l'intérêt en justifiant son bien-fondé en le comparant au bénéfice réalisé dans le commerce, Dieu dit qu'"ils ne se lèveront [de leur tombe le jour de la résurrection] que comme celui que le Diable terrasse pour l'avoir frappé [= que comme celui qui est possédé] ; ceci parce qu'ils ont dit : "Le (bénéfice perçu sur) la vente est bien comme l'intérêt (perçu sur le prêt) !" ; alors que Dieu a déclaré licite la vente et interdit l'intérêt ! Aussi, celui à qui parvient [à ce sujet] un conseil de la part de son Seigneur [= concernant le fait que Dieu a décrété l'un licite mais l'autre illicite] et qui s'arrête [d'une part de tenir ce raisonnement contredisant la loi de Dieu en adhérant complètement à celle-ci, d'autre part de toucher de l'intérêt], à lui ce qui est déjà passé [ce qu'il avait déjà touché dans le passé d'intérêt, lorsque encore incroyant] ; et son affaire est confiée à Dieu. Et celui qui retourne [à ce propos], ceux-là sont les gens du Feu, ils y seront éternellement" (Coran 2/275). Ces personnes, déjà kâfir, avaient réfuté le bien-fondé de l'interdiction de l'intérêt sur le prêt ; il s'agissait donc de leur part d'une contestation de cette loi et de sa non-acceptation ('adam ut-tasdîq bi haqqâniyyatih) ; et on voit ici qu'elles auront un surcroît de sanction le jour de la résurrection : elles se lèveront de leur tombe comme des possédés.

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–--- B.B) Mais qu'en est-il du fait de pratiquer concrètement les premières de ces actions et de s'abstenir concrètement des secondes de ces actions : ces incroyants en seront-ils responsables aussi ?

Cette question B.B a en fait deux dimensions :
l'une est liée à ce monde (B.B.1),
l'autre à l'au-delà (B.B.2).

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------- B.B.2) Ceux qui seront morts en étant kâfir seront-ils sanctionnés dans l'au-delà non seulement pour avoir choisi de ne pas apporter foi en le message du moment (soit les dimensions A et B.A) mais aussi pour avoir négligé d'accomplir les actions bonnes et pour avoir commis des actions mauvaises ?

Ce qui est certain c'est que, pour ce qui est des actions purement cultuelles ('ibâdât), n'ayant pas le minimum de foi (asl ul-îmân), ils ne peuvent pas les pratiquer (puisqu'il n'y a pas sihhat ul-adâ') ; même s'ils les accomplissaient, ces actions purement cultuelles ne seraient pas valables par rapport à la responsabilité devant Dieu. Ainsi, si quelqu'un accomplit la prière du début d'après-midi alors que non-musulman, puis se convertit à l'islam alors que l'horaire légal de cette prière n'est pas encore terminé, il devra, une fois converti, accomplir de nouveau cette prière obligatoire.

En fait cette question B.B.2 se pose uniquement (pour l'homme qui a quitté ce monde sans avoir eu la foi que Dieu agrée) par rapport à sa situation dans l'au-delà : y sera-t-il responsable de seulement n'avoir pas apporté foi ? ou aussi d'avoir négligé l'accomplissement d'actions de bien obligatoires et d'avoir commis des actions de mal ?

Il y a divergence entre les ulémas sur le sujet

Un premier avis : "Il ne sera responsable dans l'au-delà que d'avoir choisi de ne pas apporter foi" [soit les aspects A et B.A : les Ussûl pures et les Ussûl relatives aux Furû'], disent certains ulémas hanafites (mashâ'ïkhu diyâri mâ warâ' in-nahr ) : "" (At-Tawdhîh, 1/444).
Quant aux deux passages coraniques que les ulémas du premier avis ont cité, ces ulémas du second avis répondent qu'ils n'évoquent pas le fait d'avoir négligé l'accomplissement de la prière ni le fait d'avoir forniqué, mais d'avoir délaissé la croyance en le bien-fondé de la prière et en le caractère mauvais de la fornication (soit l'aspect B.A).

Un second avis : "Il sera responsable des deux : n'avoir pas apporté foi, et avoir fait des actions interdites ou négligé des actions obligatoires", répondent la majorité des shafi'ites (Irshâd ul-fuhûl, p. 72), les hanbalites, ainsi que certains autres ulémas hanafites (al-i'râqiyyûn min mashâ'ïkh il-ahnâf : At-Tawdhîh, Sadr ush-shar'îa, 1/444).
Car Dieu dit que des croyants, "gens de la Droite", s'interrogeant, diront à des gens de la Géhenne : "Qu'est-ce qui vous a conduits à l'Enfer Saqar ?" et que ces derniers répondront : "Nous n'étions pas de ceux qui prient, nous ne donnions pas à manger au pauvre, nous discutions avec ceux qui discutaient [contre le message de Dieu] et nous traitions de mensonge le Jour du Compte. Jusqu'à ce que la chose certaine [= la mort] nous est venue" (Coran 74/42-47). On voit ici encore que ces gens diront avoir été jetés dans la Géhenne parce qu'ils étaient incroyants – ils traitaient de mensonge la venue du jour des comptes – mais aussi parce qu'ils ne priaient pas et n'étaient pas charitables.
De même, décrivant les qualités et les actions de Ses proches serviteurs, Dieu dit dans le Coran : "Et (ils sont) ceux qui n'invoquent pas une autre divinité avec Dieu, ne tuent pas l'âme que Dieu a déclarée sacrée, sauf en droit [légitime défense, par exemple], et ne forniquent pas. Et celui qui fait cela recevra une punition : le châtiment lui sera doublé le jour de la résurrection et il y demeurera éternellement, couvert d'ignominie. Sauf celui qui se repent, apporte foi et accomplit bonne action : ceux-là Dieu changera leurs mauvaises actions en bonnes ; et Dieu est Pardonneur, Miséricordieux" (Coran 25/68-70). On voit ici que le châtiment sera doublé pour celui qui, mort incroyant, aura non seulement associé quelque chose à Dieu, mais aura aussi tué injustement et eu des relations intimes hors le cadre déclaré licite par Dieu.

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------- B.B.1) Pour ce qui est de la dimension temporelle, elle a 2 aspects encore :

----------- B.B.1.1) un musulman peut-il fournir à un non-musulman ce que lui, le musulman, considère interdit à cause de ce que l'islam enseigne, alors que le non-musulman, n'y adhérant pas, n'y voit aucun problème ?
----------- B.B.1.2) les autorités de la Dâr ul-islâm peuvent-elles empêcher ce non-musulman de faire ce que la religion musulmane interdit mais que lui considère comme ne présentant aucun problème ?

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----------- B.B.1.1) Dans la dimension temporelle : un musulman peut-il fournir à un non-musulman ce que lui, le musulman, considère interdit à cause de ce que l'islam enseigne, alors que le non-musulman, n'y adhérant pas, n'y voit aucun problème ?

Par exemple :
----- Peut-il lui vendre de l'alcool ? La réponse est : "Non".
----- Peut-il lui offrir un vêtement masculin en soie ? "عن عبد الله بن عمر أن عمر بن الخطاب، رأى حلة سيراء عند باب المسجد، فقال: "يا رسول الله لو اشتريت هذه، فلبستها يوم الجمعة وللوفد إذا قدموا عليك!" فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "إنما يلبس هذه من لا خلاق له في الآخرة." ثم جاءت رسول الله صلى الله عليه وسلم منها حلل، فأعطى عمر بن الخطاب رضي الله عنه، منها حلة. فقال عمر: "يا رسول الله، كسوتنيها وقد قلت في حلة عطارد ما قلت؟" قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "إني لم أكسكها لتلبسها." / "إنما بعثت إليك لتبيعها، أو تكسوها." فكساها عمر بن الخطاب رضي الله عنه أخا له بمكة مشركا" : Le Prophète (sur lui soit la paix) a interdit aux hommes le port des vêtements de soie. Or, ayant reçu des vêtements de soie en cadeau, il en offrit un à Omar. Ce dernier vint le voir tout étonné. Le Prophète lui dit : "Je ne te l'ai pas donné pour que tu le portes, mais que pour que tu le vendes et puisses utiliser (la somme obtenue) dans ce dont tu as besoin, ou pour que tu le donnes à quelqu'un". Omar l'offrit alors à un frère qu'il avait, qui était alors [encore] polythéiste et habitait La Mecque (al-Bukhârî, 846, 906, 2476, etc., Muslim, 2068, etc.). Omar a-t-il offert à son frère non-musulman vivant à La Mecque ce vêtement de soie pour qu'il le porte lui, ou bien le lui a-t-il simplement offert, pensant que son  frère le vendrait ou le donnerait à porter à une femme de sa famille ? Ibn Hajar écrit : "وأما كون عمر كساها أخاه فلا يشكل على ذلك عند من يرى أن الكافر مخاطب بالفروع ويكون أهدى عمر الحلة لأخيه ليبيعها أو يكسوها امرأة. ويمكن من يرى أن الكافر غير مخاطب أن ينفصل عن هذا الإشكال بالتمسك بدخول النساء في عموم قوله "أو يكسوها" أي إما للمرأة، أو للكافر بقرينة قوله "إنما يلبس هذا من لا خلاق له" أي من الرجال" (FB, tome 10).
----- Peut-il lui fournir un déjeuner pendant le mois de ramadan ? Cheikh Sâmi ibn Abd il-'Azîz dit : "Oui" (mais dit : "Non" en ce qui concerne la vente de porc ou d'alcool aux non-musulmans). Le site islamqa dit : "Non" à la vente d'un déjeuner (même en soi licite) pendant le mois de ramadan.

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----------- B.B.1.2) Toujours dans la dimension temporelle, les autorités musulmanes de la Dâr ul-islâm doivent faire le amr bi-l-ma'rûf (utilisant la force de l'autorité) pour les actions obligatoires visibles, et le nah'y 'an il-munkar (utilisant la force de l'autorité) pour les actions mauvaises visibles (cliquez ici), par rapport aux musulmans (ahl ul-milla) du pays (ceci en théorie, car l'application concrète de cela nécessite que la société ait atteint le niveau de spiritualité et de moralité voulues : cliquez ici et ici) ; mais ces autorités feront-elles de même pour les actions visibles, par rapport aux non-musulmans résidents du pays (ahl udh-dhimma) (nous parlons toujours du niveau de la théorie) ?

Ce point relève lui aussi, souligne Wahba az-Zuhaylî, de la question que nous traitons dans cette page : "Ceux qui n'ont pas la foi sont-ils responsables par rapport aux actions ?" (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/150-152).
Cependant, différentes sont les deux perspectives selon lesquelles cette même question est abordée :
la perspective de l'au-delà (B.B.2) ;
– celle de ce monde (B.B.1).
En effet, même pour certaines actions interdites par Dieu et que ces non-musulmans auront faites en ce monde, et même d'après les ulémas qui pensent que dans l'au-delà (B.B.2) ces non-musulmans seront sanctionnés pour avoir fait ces actions, les autorités musulmanes sont tenues d'accorder aux non-musulmans la liberté de faire ces actions en ce monde (B.B.1).

En fait, pour répondre à cette question selon cette perspective B.B.1.2, il nous faut distinguer 3 types d'actions...

----- Il y a d'une part les actions qui sont obligatoires de façon universelle, comme venir en aide à un homme se trouvant en danger de mort ; pour ces actions, les autorités musulmanes pratiqueront bien entendu le amr bi-l-ma'rûf avec tous les résidents de la Dâr ul-islâm, qu'ils soient musulmans ou pas. De même, il y a les actions qui sont interdites de façon universelle, comme assassiner, violer, voler, etc. ; pour ces actions, les autorités musulmanes pratiqueront le nah'y 'an il-munkar avec tous les résidents de la Dâr ul-islâm, qu'ils soient musulmans ou pas.

----- Il y a d'autre part les actions islamiques purement cultuelles, que les non-musulmans considèrent, conformément aux croyances de leur religion, comme ne s'appliquant pas à eux : accomplir les cinq prières rituelles enseignées par le prophète Muhammad, jeûner pendant le ramadan, etc. : pour ces actions, les autorités musulmanes de la Dâr ul-islâm ne demanderont bien évidemment pas aux résidents non-musulmans de les accomplir.

----- Et il y a enfin les actions que les non-musulmans considèrent, conformément aux croyances de leur religion, comme leur étant obligatoires ou au moins autorisées, alors même que la Loi de l'islam les considère interdites (et donc que, conformément à ce que nous avons vu plus haut, en B.A et B.B.2, ces non-musulmans seront questionnés à leur sujet aussi dans l'au-delà). C'est en réalité uniquement par rapport aux actions de cette troisième catégorie que la question B.B.1.2 se pose : les autorités musulmanes doivent-elles accorder aux résidents non-musulmans de la Dâr ul-islâm la liberté d'y pratiquer ces actions ?

Voici quelques exemples :
------- Des chrétiens résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y chanter des prières adressées à Marie ou à Jésus (alors même que cela relève du shirk akbar) ?
------- Des polythéistes résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y chanter des prières qu'ils adressent à des esprits (Shiva, etc.) (ce qui constitue de même du shirk akbar) ?
------- Des polythéistes animistes résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y pratiquer de la sorcellerie (ce qui constitue du shirk akbar) ?
------- Des polythéistes résidents de la terre musulmane et adeptes de la prostitution sacrée (comme le sont par exemple les tantristes) ont-ils le droit de célébrer ces actions particulières qu'ils ont (et qui sont bien sûr interdites en islam) ?
------- Des juifs résidents de la terre musulmane ont-ils le droit de se marier avec la fille de leur sœur (ce qui est interdit en islam) ?
------- Des zoroastriens résidents de la terre musulmane ont-il le droit de se marier entre personnes de sexe opposé mais appartenant à la même fratrie (c'est-à-dire entre frères et sœurs biologiques) (ce qui est interdit en islam) ?
------- Des non-musulmans résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y boire de l'alcool (ce qui est interdit en islam) ?
------- Des non-musulmanes résidentes de la terre musulmane ont-elles le droit de s'y vêtir de façon légère ?
------- Des chrétiens résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y manger du porc (ce qui est interdit en islam) ?
------- Des non-musulmans résidents de la terre musulmane ont-ils le droit d'y conclure des transactions à intérêt entre eux (les transactions à intérêt étant interdites en islam) ?
------- Ont-ils le droit d'entrer dans une mosquée alors qu'ils sont en état de grande impureté rituelle (hadath akbar) ?

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La réponse à
la généralité de ces questions (car pour le détail il faut se référer aux ouvrages détaillés) réside dans le principe suivant...

Les autorités musulmanes de la Dâr ul-islâm doivent laisser les résidents non-musulmans agir selon leurs croyances propres ("umirnâ an nat'rukahum ya'malûna 'alâ mâ yadînûna"), même si ces actions sont interdites par l'islam (et qu'il est donc établi que dans l'au-delà Dieu sanctionnera ceux de ces non-musulmans qui auront fait ces actions et seront morts sans avoir apporté foi en la Vérité, comme nous l'avons vu en B.A et B.B.2), dès lors que les deux conditions suivantes sont satisfaites...

La première condition est que ces actions ne doivent pas être de celles qui, en soi, affectent la société musulmane ("bi sharti an lâ yata'addâ dhararuhû ila-l-muslimîn") (Ahkâmu ahl idh-dhimma, p. 392). Car si c'est le cas, alors il n'est pas donné à ces personnes le droit de pratiquer ces actions, même dans l'espace privé. (Pour l'application détaillée de ce principe, et donc pour déterminer quelles actions sont considérées comme affectant, et lesquelles n'affectent pas la société, il faudra se référer aux interprétations des Mujtahidûn.)
Ainsi, des adeptes d'une religion animiste n'auront pas le droit de pratiquer des actes de sorcellerie en Dâr ul-islâm. De même, si une religion autorise le prêt à intérêt, il ne sera pas accordé à ses adeptes résidents de la Dâr ul-islâm le droit de pratiquer ce genre de prêt entre eux. Pareillement, si une religion polythéiste a pour principe d'organiser des séances de sexualité libre, la Loi en vigueur dans la Dâr ul-islâm n'accordera pas aux adeptes de cette religion résidents de la Dâr ul-islâm le droit de pratiquer de telles séances, même en cercle privé. (Cela ne signifie pas que ces résidents seront surveillés et espionnés – au contraire, une telle façon de faire est interdite – ; cela veut dire que ces résidents savent que, agissant ainsi, ils enfreignent la Loi en vigueur dans le pays, et s'exposent à des poursuites si un témoignage (du niveau voulu) est fait devant les autorités.)
Par contre, (d'après l'avis de certains mujtahidûn) la Loi de la Dâr ul-islâm accorde aux Zoroastriens le droit de se marier entre frères et sœurs (alors même que cela est strictement interdit par l'islam et que l'islam enseigne aussi que le jour du jugement ils seront questionnés pour cela, voir plus haut), car cela ne touche pas la société  : voir Ahkâmu ahl idh-dhimma, 391-396). De même, la Loi de la Dâr ul-islâm accorde aux juifs le droit de se marier entre oncle et nièce (alors même que cela est interdit en islam).

Ensuite, par rapport aux actions qui satisfont déjà la première condition, il y a une seconde condition : ces actions doivent être pratiquées dans l'espace privé et non dans l'espace public ("thumma bi sharti an lâ yuz'har").
Ainsi, ceux qui adhèrent à une religion qui enseigne d'invoquer d'autres divinités que Dieu ont la liberté de le faire, mais dans leurs cercles privés (à l'intérieur de leurs temples ou églises, ou à l'intérieur de leur maison) et non pas dans l'espace public. De même, d'après Abû Hanîfa, la Loi de la Dâr ul-islâm accorde aux non-musulmans y résidant le droit de boire de l'alcool (à condition que la consommation ait lieu en cercle privé entre non-musulmans, et qu'ensuite il n'y ait pas d'ivresse sur la voie publique). Etaye cet avis le fait que Omar ibn ul-Khattâb, ayant appris que certains fonctionnaires musulmans recevaient de certains résidents non-musulman de l'alcool en tant que jizya (impôt), leur fit dire : "Ne faites pas ainsi. Confiez-leur la vente de l'alcool [puis recevez d'eux l'argent de cette vente]" (Mussannaf Abd ir-Razzâq, n° 10078, n° 14932 ; cité in MF 29/319).

Quant à savoir si le non-musulman peut ou ne peut pas entrer dans une mosquée alors qu'il est en état de grande impureté rituelle (hadath akbar), cliquez ici pour le savoir.

 

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Note :

La question évoquée dans cet article ("Les non-musulmans sont-ils responsables des actions extérieures visibles (furû') aussi ?") concerne les actions que le non-musulman pourrait faire, et ne concerne pas les actions que le musulman pourrait, pour sa part, faire, selon qu'il les ferait vis-à-vis d'un musulman ou d'un non-musulman.

C'est-à-dire que dans l'ensemble de ce qu'il est autorisé ou interdit à un musulman de faire vis-à-vis d'autrui, il existe certes certaines règles liées au caractère musulman ou non-musulman de cet autrui. Ainsi, si autrui est musulman, la musulmane peut par exemple se marier avec lui, s'il ne l'est pas, elle ne peut pas se marier avec lui (d'autres règles de ce genre existent).

Cependant, ce point-là est différent, (et est indépendant) de la question évoquée actuellement : "Les non-musulmans sont-ils responsables des actions extérieures visibles (furû') aussi ?".

Ainsi, si le musulman doit maîtriser son regard par rapport à la 'awra des femmes qui sont musulmanes, il doit le faire aussi vis-à-vis des femmes qui ne sont pas musulmanes : il n'y a ici pas de différence (il n'y a pas que cela serait interdit ou autorisé selon que la femme dont il regarde les attraits avec désir est musulmane ou ne l'est pas). Ainsi, Sa'îd demanda un jour à son frère al-Hassan al-Basrî : "Des femmes non-arabes [et non-musulmanes] ne portent pas de vêtements sur (le haut de) leur poitrine ni sur leur tête." Al-Hassan répondit : "Détourne ton regard d'elles. Dieu a dit : "Dis aux croyants de baisser de leur regard et de préserver leur chasteté" et "Dis aux croyantes de baisser de leur regard et de préserver leur chasteté"" (cité par al-Bukhârî ta'lîqan, kitâb ul-istîdhân, bâb 2). (Cliquez ici pour en savoir plus.)

Par contre, pour certaines questions, cet autre point rejoint la question de savoir si le musulman peut fournir à un non-musulman ce dont celui-ci fera une utilisation que le musulman considère illicite mais que ce non-musulman considère, dans sa religion à lui, comme licite : Puis-je fournir à autrui ce dont il fera une utilisation illicite ? (مَسْألَةُ الإعانَة عَلي الحَرَام).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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