Ai-je connaissance d'un avis différent à propos de la sanction pour apostasie ?

Question :

J'entends certaines personnes dire qu'il existerait un avis de certains ulémas selon lequel il n'y a pas de peine capitale sanctionnant l'apostasie. Est-ce vrai ? Auriez-vous connaissance d'un tel avis, et, si oui, pourriez-vous m'en dire plus ?

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Réponse :

Il faut aborder cette question sur deux plans : le plan moral et le plan pénal.

Premièrement) Sur le plan de la morale musulmane :

Sur le plan moral, il est évident – mais il faut quand même le rappeler afin d'éviter tout malentendu – qu'on ne peut pas dire que demeurer musulman et apostasier de l'islam sont deux actes semblables, et que apostasier est donc autorisé au regard de Dieu. Le Coran dit :
--- "مَن كَفَرَ بِاللّهِ مِن بَعْدِ إيمَانِهِ إِلاَّ مَنْ أُكْرِهَ وَقَلْبُهُ مُطْمَئِنٌّ بِالإِيمَانِ وَلَكِن مَّن شَرَحَ بِالْكُفْرِ صَدْرًا فَعَلَيْهِمْ غَضَبٌ مِّنَ اللّهِ وَلَهُمْ عَذَابٌ عَظِيمٌ" : "Celui qui aura renié Dieu après avoir apporté foi en Lui – excepté celui qui y aura été contraint mais dont le cœur sera resté serein par rapport à la foi – mais celui qui aura ouvert son cœur à l'incroyance, sur eux sera un courroux de la part de Dieu ; et ils auront un châtiment énorme [dans l'au-delà]" (Coran 16/106).
---"وَمَن يَرْتَدِدْ مِنكُمْ عَن دِينِهِ فَيَمُتْ وَهُوَ كَافِرٌ فَأُوْلَئِكَ حَبِطَتْ أَعْمَالُهُمْ فِي الدُّنْيَا وَالآخِرَةِ وَأُوْلَئِكَ أَصْحَابُ النَّارِ هُمْ فِيهَا خَالِدُونَ" : "Et celui d'entre vous qui apostasie de sa religion puis meurt en n'étant pas croyant, ceux-là leurs actions seront annulées dans ce monde et dans l'autre. Et ceux-là seront les compagnons du feu, dans lequel ils seront perpétuellement" (Coran 2/217).
--- "وَمَن يَكْفُرْ بِالإِيمَانِ فَقَدْ حَبِطَ عَمَلُهُ وَهُوَ فِي الآخِرَةِ مِنَ الْخَاسِرِينَ" : "Et celui qui renie la foi, son oeuvre est annulé. Et il sera dans l'au-delà parmi les perdants" (Coran 5/5).

Cliquez ici, ici , ici et ici pour découvrir comment l'islam perçoit les autres religions. Celui qui apostasie commet donc une action très grave au regard de Dieu, et, s'il meurt ainsi, sera passible dans l'au-delà d'une énorme sanction.

Reste maintenant la question de savoir si l'apostasie est passible d'une sanction temporelle ou bien si, tout en étant moralement un acte très grave, n'est pas passible d'une telle sanction.

C'est ce que nous allons voir ci-après…

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Deuxièmement) Sur le plan pénal en Dâr ul-islâm :

Il faut d'abord souligner 4 points

- Premier point : On ne déclare pas quelqu'un "apostat" parce qu'on a le sentiment qu'il l'est ou parce que sa petite pensée est qu'il l'est. D'une part il n'y a pas à aller fouiller la vie des gens. D'autre part, si une personne jusqu'à peu musulmane dit autour d'elle qu'elle a quitté l'islam ou tient des propos qui montrent clairement qu'elle est d'une autre religion que l'islam, il faut, pour la déclarer apostate, que cela soit établi par une preuve juridiquement valable. C'est bien pourquoi les Munâfiqûn (Hypocrites) les plus célèbres n'ont pas été classés "apostats" par le Prophète alors même qu'ils prononçaient des paroles de kufr après s'être convertis apparemment à l'islam : bien que leur caractère d'Hypocrites était connu, leurs paroles de kufr n'ont pas pu être établies sur la base d'une preuve juridiquement valable (cliquez ici pour en savoir plus). Et s'il s'agit, de la part d'une personne musulmane, d'un propos de kufr akbar par contradiction de la tashrî' ma'lûm min ad-dîn bi-dh-dharûra, alors il faut, en sus d'être prouvé de la personne au niveau juridique voulu, qu'il y ait eu iqâmat ul-hujja avant que la personne précise soit déclarée apostate (cliquez ici pour en savoir plus). Tout ceci explique pourquoi on dit qu'effectuer une déclaration de ridda (apostasie) à propos de quelqu'un relève des prérogatives d'un qâdhî ou d'un mufti, et non du commun des musulmans (Jarîmat ur-ridda, p. 49).

- Second point : La question d'une sanction pour cas avéré d'apostasie ne se pose absolument pas en terre non-musulmane, mais uniquement à propos d'une terre d'Islam, une Dâr ul-islâm (comme c'est la règle pour toute sanction terrestre : cliquez ici et ici pour en savoir plus). Et encore, il faut que cette société musulmane ait atteint un niveau certain de développement islamique (or aujourd'hui les pays musulmans ne sont plus, par rapport à cela, du même niveau qu'auparavant).

- Troisième point : La question de l'application d'une éventuelle sanction – quelle qu'elle soit – pour cas reconnu d'apostasie relève de la compétence de l'autorité publique et non du commun des musulmans (cf. Al-Mughnî 12/112).

- Quatrième point : Même après qu'une personne auparavant musulmane ait été reconnue kâfir et donc murtadd (et donc après qu'il y ait eu iqâmat ul-hujja si le propos prononcé le nécessitait avant la reconnaissance du cas d'apostasie), l'autorité a recours à la istitâba avant de se préoccuper d'une éventuelle sanction : il s'agit de tenter de convaincre la personne de revenir.
D'après l'école hanafite, la istitâba n'est que recommandée (Al-Hidâya 1/580). D'après d'autres ulémas, elle est obligatoire (wâjib) (cf. Al-Mughnî 12/105-107).
Par ailleurs, certains ulémas sont d'avis que la istitâba ne doit durer que 3 jours avant l'application de la sanction. Certains autres disent qu'elle durera 1 mois (Fat'h ul-bârî 12/327). Et il est un avis d'après lequel la istitâba se fera tant qu'on garde espoir que la personne revienne à l'islam ("Yu'ajjalu mâ rujiyat tawbatuh" : un des avis relatés de ath-Thawrî, cité in As-Sârim, p. 321).

Al-Qaradhâwî écrit ce qui peut être considéré comme un récapitulatif de ce qui précède : "Disposent de la prérogative de donner la fatwa de l'apostasie d'un homme (auparavant) musulman ceux qui sont profondément versés dans la science (de l'islam), parmi les gens de la spécialisation, qui savent distinguer entre le qat'î et le zannî, entre le muhkam et le mutashâbih, entre ce où une ta'wîl est acceptable et ce où elle ne l'est pas, et qui ne prononceront donc la takfîr que là où ils ne trouvent d'autre issue (...). Il n'est pas possible de laisser cela à ceux qui sont empressés, à ceux qui exagèrent ou à ceux qui n'ont que peu de connaissances ; ils diraient au sujet de Dieu ce dont ils n'ont pas connaissance" (Jarîmat ur-ridda, pp. 49-50). "De là nous disons : Donner au commun des individus le droit de rendre un avis d'apostasie sur une personne, puis de rendre à son sujet le jugement selon lequel il mérite la sanction – et restreindre celle-ci à la peine capitale –, puis d'appliquer ce (jugement) de façon implacable, cela porte (en lui) un grave danger pour la vie, les biens et la dignité des hommes. Car cela implique que l'homme commun – qui n'a ni la connaissance des muftis, ni la sagesse des juges, ni la responsabilité de l'exécutif – rassemblerait dans sa main 3 pouvoirs : il donne la fatwa – ou en d'autres termes : il accuse –, il rend le jugement, et il applique la sentence ; il serait donc la jurisprudence, l'accusation, le tribunal et la police en même temps !" (Jarîmat ur-ridda, p. 52).

Les 4 points suscités une fois rappelés, on peut maintenant revenir à votre question concernant l'existence éventuelle, à propos de la sanction pour apostasie, d'un avis différent des avis les plus connus.

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Pour rappel, ces avis sont comme suit
:

Selon l'avis des trois écoles malikite, shafi'ite et hanbalite, il y a une sanction qui est la peine capitale pour l'homme et la femme qui apostasient.

Selon l'un des avis relatés de an-Nakha'î ("Yustatâbu abadan" : Al-Mughnî 12/107) et l'un des avis relatés de ath-Thawrî ("Hâdha-lladhî na'khudhu bih" : Musannaf Abd ir-Razzâq), il y a une sanction qui est l'emprisonnement (pour l'homme et pour la femme) (Jarîmat ur-ridda p. 42 ; Ibn Hazm a simplement mentionné l'existence d'un tel avis sans en nommer les auteurs : Al-Muhallâ 12/109, 116).

Selon l'avis de l'école hanafite, il y a une sanction qui est la peine capitale pour l'homme qui apostasie et l'emprisonnement pour la femme qui apostasie.

Or il existe par ailleurs d'un contemporain, Muhammad Salîm al-'Awwâ, qui pourrait répondre à votre question. Son écrit en arabe est visible ici :
----- islamonline ;

----- islamonline.

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L'avis et l'argumentation de Muhammad Salîm al-'Awwâ :

Al-'Awwâ écrit qu'il y a certes le hadîth du Prophète (sur lui soit la paix) qui dit : "مَن بدّل دِينه فاقتلوه" : "Celui qui change de religion, tuez-le" (al-Bukhârî 6524, at-Tirmidhî 1458, an-Nassâ'ï 4059). D'après l'avis le plus connu (car d'autres avis existent : cf. Ash-Shar'h ul-kabîr 12/838-840), dans ce hadîth, le terme "religion" désigne "la religion musulmane" : le propos concerne non pas celui qui, en terre musulmane, auparavant par exemple juif, devient chrétien – ou vice-versa –, mais celui qui, auparavant musulman, adopte une autre religion que l'islam.

Il y a certes, dit al-'Awwâ, cette parole.

Mais il y a aussi le fait que, durant son califat, Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) a dit à propos de six apostats dont il a appris qu'ils avaient été exécutés que s'il avait été présent il n'aurait pas laissé qu'on les mette à mort ; il leur aurait proposé de revenir en islam ; s'ils avaient refusé, il les aurait emprisonnés (أخبرنا عبد الرزاق عن الثوري عن داود عن الشعبي عن أنس رضي الله عنه قال: بعثني أبو موسى بفتح تستر إلى عمر رضي الله عنه. فسألني عمر - وكان ستة نفر من بني بكر بن وائل قد ارتدوا عن الإسلام ولحقوا بالمشركين - فقال: ما فعل النفر من بكر بن وائل؟ قال: فأخذت في حديث آخر لأشغله عنهم. فقال: ما فعل النفر من بكر بن وائل؟ قلت: يا أمير المؤمنين، قوم ارتدوا عن الإسلام ولحقوا بالمشركين؛ ما سبيلهم إلا القتل؟ فقال عمر: لأن أكون أخذتهم سلما أحب إلي مما طلعت عليه الشمس من صفراء أو بيضاء! قال: قلت: يا أمير المؤمنين، وما كنت صانعا بهم لو أخذتهم؟ قال: كنت عارضا عليهم الباب الذي خرجوا منه، أن يدخلوا فيه؛ فإن فعلوا ذلك قبلت منهم، وإلا استودعتهم السجن) (Musannaf Abd ir-Razzâq, n° 18696, Al-Muhallâ 12/112-113).

On ne peut pas dire que si Omar ibn ul-Khattâb a prévu une peine d'emprisonnement c'est parce que le hadîth suscité et demandant d'exécuter l'apostat ne lui est pas parvenu.
Le fait est qu'il est également rapporté de lui ceci : "أخبرنا عبد الرزاق، عن معمر، عن الزهري، عن عبيد الله بن عبد الله بن عتبة، عن أبيه قال: أخذ ابن مسعود قوما ارتدوا عن الإسلام من أهل العراق فكتب فيهم إلى عمر فكتب إليه أن: اعرض عليهم دين الحق وشهادة أن لا إله إلا الله؛ فإن قبلوها، فخل عنهم؛ وإن لم يقبلوها، فاقتلهم. فقبلها بعضهم، فتركه. ولم يقبلها بعضهم، فقتله" (Musannaf 'Abd ir-Razzâq, n° 18707).
Et il est également rapporté de lui ceci : "أخبرنا عبد الرزاق، عن معمر، قال: أخبرني محمد بن عبد الرحمن بن عبد القاري، عن أبيه، قال: قدم مجزأة بن ثور أو شقيق بن ثور علَى عمر يبشره بفتح تستر. فلم يجده في المدينة، كان غائبا في أرض له. فأتاه. فلما دنا من الحائط الذي هو فيه، كبر. فسمع عمر رضي الله عنه تكبيره فكبر. فجعل يكبر هذا وهذا حتى التقيا. فقال عمر: ما عندك؟ قال: أنشدك الله يا أمير المؤمنين، إن الله فتح علينا تستر، وهي كذا وهي كذا، وهي من أرض البصرة - وكان يخاف أن يحولها إلى الكوفة. فقال: نعم، هي من أرض البصرة. هيه هل كانت مُغرِبَةٌ تخبرناها ؟ قال: لا؛ إلا أنّ رجلا من العرب ارتد، فضربنا عنقه. قال عمر: ويحكم! فهلا طينتم عليه بابا وفتحتم له كوة، فأطعمتموه كل يوم منها رغيفا وسقيتموه كوزا من ماء ثلاثة أيام، ثم عرضتم عليه الإسلام في اليوم الثالث، فلعله أن يراجع! ثم قال: اللهم لم أحضر، ولم آمر، ولم أعلم" (Musannaf Abd ir-Razzâq, n° 18695).
Omar ibn ul-Khattâb avait donc bien connaissance du hukm "مَن بدّل دِينه فاقتلوه" : même s'il est possible qu'il ne connaissait pas ce hadîth textuellement (lafzan), ce qui est certain, au vu de ces deux relations, c'est qu'il en connaissait au moins le sens (ma'nâ-hu).

Simplement, comme l'écrit en substance al-'Awwâ, Omar ibn ul-Khattâb n'a pas considéré ce hadîth du Prophète comme étant une règle d'ordre général, applicable de façon générale.

En fait il faut savoir que, dans l'ensemble de ce que le Prophète a dit et fait, il est des paroles et des actes de portée générale, mais il est d'autres paroles et actes qui sont liés à un contexte particulier, même si leur formulation ne met pas celui-ci en exergue. C'est ainsi que l'école hanafite interprète la parole du Prophète "Celui qui a fait "revivre" une terre "morte", celle-ci lui appartient" d'après l'interprétation que l'école hanafite en a faite, il ne s'agit pas là d'une règle générale mais d'une décision prise de façon circonstancielle par le Prophète. (D'autres hadîths du même genre existent qui ont été interprétés de la sorte. Pour ce point précis, voir Jarîmat ur-ridda, al-Qaradhâwî, note de bas de page sur pp. 41-42. Lire également notre article.)

Il y a aussi le fait que Omar ibn Abd il-'Azîz, calife du début du second siècle de l'hégire, ayant reçu de la part de Maymûn ibn Mihrân un écrit l'informant d'un cas d'apostasie de tout un groupe de personnes récemment converties à l'islam, lui répondit ceci : "Replace sur eux la jizya et laisse-les" (أخبرنا عبد الرزاق، عن معمر قال: أخبرني قوم من أهل الجزيرة أن قوما أسلموا ثم لم يمكثوا إلا قليلا حتى ارتدوا. فكتب فيهم ميمون بن مهران إلى عمر بن عبد العزيز. فكتب إليه عمر أن: رد عليهم الجزية ودعهم) (Musannaf Abd ir-Razzâq, n° 18714). Ce propos peut être interprété de deux façons différentes : soit Omar ibn 'Abd il-Azîz a lui aussi considéré le hadîth "Celui qui change de religion, tuez-le" comme ne communiquant pas une règle générale ; soit il a considéré que ce hadîth est bien de portée générale, mais la situation était redevenue telle en terre d'Islam que cette peine n'était de nouveau plus applicable (comme il l'a dit à son fils à propos de l'application de l'ensemble des règles : cliquez ici, ici et ici).

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Deux objections à cela, et leur réponse :

-- A ce qui précède, quelqu'un pourrait objecter qu'il y a un hadîth du Prophète relaté par Ibn Mas'ûd qui évoque de façon générale la peine capitale pour trois personnes ayant adhéré à l'islam, parmi lesquelles : "التارك الإسلام المفارق للجماعة أو الجماعة" ("celui qui délaisse l'islam et se sépare de la communauté") (والذي لا إله غيره، لا يحل دم رجل مسلم يشهد أن لا إله إلا الله وأني رسول الله، إلا ثلاثة نفر: التارك الإسلام المفارق للجماعة - أو الجماعة شك فيه أحمد - والثيب الزاني، والنفس بالنفس) (Muslim, 1676, Abû Dâoûd, 4352). Il y a aussi ces termes : "المارق من الدين التارك للجماعة", rapportés par al-Bukhârî, 6484, et qui signifient la même chose. Quelqu'un pourrait objecter qu'il s'agit donc de quelque chose d'explicite, d'univoque (sarîh).

- Al-'Awwâ répond à cela en soulignant que ces mots n'indiquent pas de façon univoque (sarîh) l'apostat, car, comme l'a écrit Ibn Taymiyya, ils peuvent désigner, ici précisément, "l'apostat qui combat" ("al-murtadd al-muhârib"), conformément à ce que la version du hadîth traitant du même thème mais relaté du Prophète par Aïcha (que Dieu l'agrée) emploie comme termes à ce niveau : "لا يحل دم امرئ مسلم يشهد أن لا إله إلا الله وأن محمدا رسول الله، إلا بإحدى ثلاث: رجل زنى بعد إحصان، فإنه يرجم؛ ورجل خرج محاربا لله ورسوله، فإنه يقتل أو يصلب أو ينفى من الأرض؛ أو يقتل نفسا، فيقتل بها" ("et un homme qui sort, combattant Dieu et Son Messager") (rapporté par Abû Dâoûd, 4353). Dans l'autre version, "tark ud-dîn" voudrait alors dire : "tarku mûjab id-dîn, wa huwa 'adam ul-muhâraba" (comme Ibn Taymiyya l'a écrit in As-Sârim, p. 319).
Pareillement, Abû Qilâba dit la même chose : "قلت: فوالله ما قتل رسول الله صلى الله عليه وسلم أحدا قط إلا في إحدى ثلاث خصال: رجل قتل بجريرة نفسه فقتل، أو رجل زنى بعد إحصان، أو رجل حارب الله ورسوله وارتد عن الإسلام" (al-Bukhârî, 4334).

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-- Quelqu'un d'autre pourrait objecter également qu'il y a un autre hadîth où l'on voit le Prophète faire exécuter six hommes de la tribu Banû 'Urayna : ils s'étaient convertis à l'islam à Médine mais ensuite, souffrants, avaient été envoyés à la demande du Prophète (sur lui soit la paix) passer quelque temps auprès d'un gardien de chameaux, pour profiter du climat désertique et boire le lait et l'urine de chamelle. Or, une fois guéris, ils avaient tué le gardien et avaient apostasié. Ils furent rattrapés et exécutés.

- Al-'Awwâ répond à cela en rappelant que, comme l'a souligné Ibn Taymiyya (As-Sârim, p. 325), ces hommes furent exécutés non pas pour la seule apostasie mais parce que, après avoir apostasié, ils avaient tué le gardien de chameaux (al-Bukhârî, Muslim, etc.) après l'avoir fait horriblement souffrir – ils lui avaient crevé les yeux (at-Tirmidhî, 73).

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Déduction de al-'Awwâ
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Le propos de Omar ibn ul-Khattâb et, d'après l'une des deux interprétations, celui de Omar ibn Abd-il-Azîz montrent qu'ils n'ont pas appréhendé le hadîth "Celui qui change de religion, tuez-le" comme une norme fixe et atemporelle, mais comme une parole prononcée de façon circonstancielle.

Al-'Awwâ est donc d'avis que la sanction concernant l'apostasie est une ta'zîr et non une hadd.

Or, par rapport à une ta'zîr, il faut savoir, d'une part, que la nature de la sanction est laissée à l'appréciation de l'autorité (il peut s'agir d'une amende, d'un emprisonnement, ou d'autre chose : Majmû' ul-fatâwâ 28/107-118 ; d'après l'école hanafite, il peut aussi s'agir de la peine capitale : Radd ul-muhtâr 6/107, également cité in Majmû' ul-fatâwâ 35/406, 20/101) : c'est à l'autorité d'évaluer, dans le cas où une sanction est à appliquer, qu'est-ce qui correspond le plus à la fois à la gravité de la faute, à la personnalité de l'auteur, et aux réalités du contexte, etc.
Et, toujours par rapport à une ta'zîr, il faut savoir, d'autre part, que d'après certains mujtahids, l'autorité peut ne pas appliquer du tout de sanction si elle perçoit qu'il n'est pas de l'intérêt (maslaha) de l'Islam qu'une sanction soit appliquée dans ce cas précis (cf. Al-Mughnî 12/469-470). Ceci explique comment Omar ibn Abd-il-Azîz a pu, comme nous l'avons vu, écrire à Meymûn ibn Mihrân de n'appliquer absolument aucune sanction à un groupe d'apostats.

-
Ici, j'attire votre attention sur deux points :

- Le premier est que ceci ne constitue pas ma recherche mais celle de al-'Awwâ, que je n'ai fait que relater pour répondre à votre interrogation (qui est apparemment celle de nombre d'autres frères et sœurs). Je souligne également que nulle part je n'ai dit approuver ou au contraire désapprouver cette recherche. Je me suis contenté de vous relater son avis et son argumentation.

- Le second point à retenir ici est que si al-'Awwâ' a ainsi proposé une nouvelle synthèse entre différents textes, c'est probablement parce qu'il semble partager l'opinion des ulémas disant que, lorsque à propos d'une question donnée, divergence il y a eu entre les pieux prédécesseurs mais que seulement 2 avis ont été formulés, il y a la possibilité qu'un nouvel avis – un 3ème – voie le jour (cf. Ussûl ul-fiqh il-islâmî, 1/492-494, Al-Ijtihâd ul-mu'âssir, pp. 37-39). Nous avons évoqué cette question des Ussûl ul-fiqh dans un autre article.

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L'épisode avec Dhu-l-Khuwayssira, et celui avec Abdullâh ibn Ubayy Ibn Salûl :

Cet événement, al-'Awwâ ne l'a mentionné que de façon très allusive, en note de bas de page, et, en tous cas, n'en a pas fait un argument. Ce sont nous qui le mentionnons ici…

Al-Bukhârî et Muslim ont rapporté le récit dit de Dhu-l-Khuwayssira, cet homme qui vint dire au Prophète (sur lui la paix) après que celui-ci ait partagé un bien entre des personnes : "Muhammad, crains Dieu" [al-Bukhârî 6995], "tu n'as pas fait preuve de justice" [al-Bukhârî 4390].
Le Prophète répondit : "Ne suis-je pas celui qui mérite le plus de craindre Dieu ?" [al-Bukhârî 4094] "Et qui ferait preuve de justice si je n'en fais pas ? Si je ne suis pas juste, tu es perdu [puisque tu me suis en croyant que je suis Messager de Dieu]" [al-Bukhârî 3414].

Ce récit s'est passé lorsque Alî a envoyé de l'or depuis le Yémen ; c'est cet or que le Prophète avait partagé (al-Bukhârî 3166, 4094, 6995, Muslim 1064) ; Alî a été envoyé au Yémen en l'an 9 (Fat'h ul-bârî 12/363) ou en l'an 10 (As-Sârim, p. 230).

Ce que Dhu-l-Khuwayssira dit là fut une parole de kufr (As-Sârim, p. 199, p. 228, p. 233, p. 528). Ce faisant, il devint apostat, puisque auparavant il avait professé son adhésion à l'islam.

Nous avons donc là un cas d'apostasie. Et pourtant, ces mêmes récits montrent que, face à la proposition d'un Compagnon de sanctionner l'homme, le Prophète refusa qu'une quelconque sanction soit appliquée, et dit : "معاذ الله أن يتحدث الناس أني أقتل أصحابي" : "Je cherche la protection de Dieu contre le fait que les gens disent que j'exécute ceux qui sont dans ma compagnie !" (Muslim 1063).

Pourquoi le Prophète (sur lui soit la paix) a-t-il, d'une part, dit : "Celui qui change de religion, tuez-le", mais, d'autre part, refusé qu'on exécute un apostat en disant : "Je cherche la protection de Dieu contre le fait que les gens disent que j'exécute ceux qui sont dans ma compagnie" ?

Un épisode existe avec Abdullâh ibn Ubayy Ibn Salûl qui est différent mais voisin, avec une parole claire de kufr akbar, la proposition d'un Compagnon de sanctionner son auteur, et la même réponse faite par le Prophète. De nouveau, la même question : Pourquoi le Prophète a-t-il dit d'une part ce que nous avons vu, et, d'autre part, a-t-il fait ici cette réponse ?

La réponse pourrait être, si on considère l'avis de al-'Awwâ (selon qui il y a, face à l'apostasie, uniquement une ta'zîr, sanction laissée à l'appréciation de l'autorité), comme suit : La sanction avait peut-être déjà été instituée au moment de l'affaire Dhu-l-Khuwayssira et de Abdullâh ibn Ubayy, mais il s'agit d'une sanction de type ta'zîr et non pas d'une hadd (sanction fixe). Or la ta'zîr est par définition telle qu'il est possible de ne pas l'appliquer si l'intérêt (maslaha) de l'islam est de ne pas le faire (cf. supra).

C'est cette maslaha que le Prophète a mis en exergue en ces termes : "Je cherche la protection de Dieu contre le fait que les gens disent que je fais tuer ceux qui sont dans ma compagnie" / "Que les gens ne disent pas que Muhammad exécutait ceux qui étaient dans sa compagnie !".

Pour découvrir d'autres réponses à cette question, lire notre article consacré à l'épisode avec Dhu-l-Khuwayssira et à celui avec Abdullâh ibn Ubayy Ibn Salûl.

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Même à retenir l'avis de al-'Awwâ, pourrait questionner quelqu'un, pourquoi le principe d'une possible sanction face à l'apostasie a-t-il été institué
?

Les ulémas de l'école hanafite ont, dès les premiers siècles de l'islam, fait une interprétation par particularisation de ce hadîth "Celui qui change de religion, tuez-le" : bien que ce propos soit dans sa littéralité (zâhir) inconditionnel (mutlaq) et / ou général ('âmm), les hanafites l'ont compris comme étant à relativiser par une condition ("qayyadûhu") et / ou par une particularisation ("khassassûh"). Ils ont ainsi dit que la femme apostate n'est pas concernée par ce hadîth "Celui qui change de religion, tuez-le", car la femme n'est pas une combattante (et c'est pourquoi le Prophète a interdit de tuer une femme harbiyya – ennemie – ; l'exception concerne les femmes qui, en acte, ont pris part aux combats). Par contre, poursuivent-ils, l'homme apostat est un combattant en puissance. Et, disent-ils, cette sanction cherche à prévenir le risque de formation de personnes combattant les musulmans de l'intérieur.

Al-Marghînânî écrit ainsi : "ولنا أن النبي عليه الصلاة والسلام نهى عن قتل النساء؛ ولأن الأصل تأخير الجزية إلى دار الآخرة إذ تعجيلها يخل بمعنى الابتلاء، وإنما عدل عنه دفعا لشرٍّ ناجزٍ وهو الحراب، ولا يتوجه ذلك من النساء لعدم صلاحية البنية، بخلاف الرجال؛ فصارت المرتدة كالأصلية" (Al-Hidâya 1/581).
En commentaire, Ibn ul-Humâm écrit :
"وثبت تعليله صلى الله عليه وسلم بالعلة المنصوصة كما قدمناه في الحديث من عدم حرابها، فكان مخصِّصا لعموم ما رواه، بعدَ أنّ عمومه مخصَّص بمن بدل دينه من الكفر إلى الإسلام.
وما ذكر المصنف من المعنى بعد هذا زيادة بيان؛ وهو أن الأصل في الأجزية بأن تتأخر إلى دار الجزاء وهي الدار الآخرة، فإنها الموضوعة للأجزية على الأعمال الموضوعة هذه الدار لها؛ فهذه دار أعمال، وتلك دار جزائها. وكل جزاء شرع في هذه الدار، ما هو إلا لمصالح تعود إلينا في هذه الدار؛ كالقصاص وحد القذف والشرب والزنا والسرقة: شرعت لحفظ النفوس والأعراض والعقول والأنساب والأموال. فكذا يجب في القتل بالردة أن يكون لدفع شر حرابه، لا جزاء على فعل الكفر، لأن جزاءه أعظم من ذلك عند الله تعالى؛ فيختص بمن يتأتى منه الحراب وهو الرجل .
ولهذا نهى النبي صلى الله عليه وسلم عن قتل النساء وعلله بأنها لم تكن تقاتل على ما صح من الحديث فيما تقدم. ولهذا قلنا لو كانت المرتدة ذات رأي وتبع تقتل لا لردتها بل لأنها حينئذ تسعى في الأرض بالفساد"
(Fat'h ul-qadîr, 6/67-68).

Il ne faut pas oublier que la sanction pour apostasie a été instituée (nous allons y revenir) dans la dernière partie de la mission du Prophète (il a quitté ce monde au début de l'an 11 de l'hégire).

Or, quel était alors le contexte ?

En l'an 9 de l'hégire, Mussaylima était venu rencontrer le Prophète à Médine en compagnie de gens de sa tribu (Fat'h ul-bârî 8/109), et lui avait alors demandé de lui confier la direction des affaires des musulmans après son décès, et c'est suite à cela qu'il reconnaîtrait son caractère de Messager de Dieu ; il est évident qu'aucune suite ne pouvait être donnée à pareille demande (rapporté par al-Bukhârî).
Peu après, en l'an 10 de l'hégire – donc vers la fin de la vie du Prophète –, Mussaylima se proclama lui-même prophète (Fat'h ul-bârî 8/112). A la fin de cet an 10, il envoya même deux émissaires porter à Médine une lettre où il affirmait que Dieu l'avait associé à Muhammad dans le prophétat. Il y disait aussi au Prophète que la gestion de la moitié des terres d'Arabie lui revenait (Abû Dâoûd 2761, Zâd ul-ma'âd 3/611).
Ce même Mussaylima n'hésita pas à mettre à mort des musulmans qui refusaient de le reconnaître comme prophète : deux Compagnons du Prophète tombèrent ainsi entre ses mains, et il les contraignit à reconnaître son caractère de prophète. L'un le fit avec sa bouche, conformément à l'autorisation donnée par le Coran, et eut la vie sauve. L'autre refusa et fut tué. Leur cas fut relaté au Prophète, et celui-ci était donc encore alors vivant (voir At-Talkhîs, cité dans Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, 1/113).

Ceci explique ce que nous avons relaté de savants hanafites des premiers siècles de l'Islam : "L'homme apostat est un combattant en puissance". C'est ce que Tareq Oubrou, commentant cet avis hanafite, a exprimé ainsi : "Ce qui renforce la logique des fuqahâ de l'époque, à savoir que l'apostasie était fréquemment liée aux troubles et à la menace physique qui pesaient sur la communauté" (Loi d'Allah, loi des hommes, Albin Michel, p. 45) (j'ai cité ici ce que Oubrou a dit sur ce point précis, mais je ne suis absolument pas d'accord avec de nombreux avis qu'il a émis).

Al-Qaradhâwî a écrit chose très voisine à propos d'un cas récent (cf. Jarîmat ur-ridda, pp. 46-48, pp. 36-37).

Certes, l'avis de al-'Awwâ est différent de celui des hanafites, mais ce qui nous intéresse ici était seulement de montrer que depuis les premiers siècles il est des savants qui ont compris le Hadîth comme étant conditionnel (muqayyad) ou comme s'appliquant à une catégorie précise seulement (makhsûs minh ul-ba'dh).

D'autre part il faut relever que, selon l'avis de Ibn Hazm (cité plus haut), lorsque eut lieu l'affaire Dhu-l-Khuwayssira (en l'an 8, 9 ou 10 de l'hégire), aucune sanction n'avait encore été instituée. Ce fut donc uniquement vers la fin de la mission du Prophète (après l'an 8, ou après l'an 9, ou après l'an 10) que le principe d'une sanction fut énoncé. Même si on ne retient pas cet avis de Ibn Hazm, on ne saurait ignorer qu'en l'an 6 de l'hégire, il semble bien que la sanction n'avait pas encore été instituée, puisque, lors du pacte de al-Hudaybiya, le Prophète accepta la condition des Mecquois selon laquelle le Mecquois musulman qui quitterait la Mecque pour partir auprès du Prophète à Médine serait retourné à la Mecque, alors que le Médinois qui apostasierait et quitterait Médine pour partir auprès des Mecquois ne serait pas retourné à Médine. Entendant cela, des Compagnons s'exclamèrent : "Messager de Dieu, nous écririons cela ?" Le Prophète expliqua ainsi son acceptation de la clause : "Oui. Celui qui nous aura quittés pour partir auprès d'eux, Dieu l'aura éloigné. Et celui qui aura cherché à nous rejoindre, Dieu créera pour lui une porte de sortie" : "عن أنس، أن قريشا صالحوا النبي صلى الله عليه وسلم فيهم سهيل بن عمرو، فقال النبي صلى الله عليه وسلم لعلي: اكتب: "بسم الله الرحمن الرحيم". قال سهيل: أما باسم الله، فما ندري ما "بسم الله الرحمن الرحيم"! ولكن اكتب ما نعرف: "باسمك اللهم". فقال: اكتب "من محمد رسول الله". قالوا: لو علمنا أنك رسول الله لاتبعناك، ولكن اكتب اسمك واسم أبيك. فقال النبي صلى الله عليه وسلم: اكتب: "من محمد بن عبد الله". فاشترطوا على النبي صلى الله عليه وسلم أنّ مَن جاء منكم لم نرده عليكم، ومَن جاءكم منا رددتموه علينا. فقالوا: يا رسول الله، أنكتب هذا؟ قال: نعم، إنه من ذهب منا إليهم فأبعده الله؛ ومن جاءنا منهم سيجعل الله له فرجا ومخرجا" (Muslim, n° 1784).
Ainsi, en l'an 6 de l'hégire, le Prophète acceptait que des apostats de "ridda mujarrada" quittent tranquillement Médine. (Quelqu'un pourrait objecter à cela que l'on relate l'existence d'une sanction à un cas d'apostasie en l'an 3 de l'hégire. La réponse est que d'après ash-Shawkânî ce récit n'est pas authentique : cf. Nayl ul-awtâr 8/9.)

Dès lors, se pourrait-il que cette sanction relève non d'un cas d'institution définitive (où la règle, bien que n'ayant été instituée qu'après plusieurs années de mission du Prophète, est désormais applicable en toute circonstance en terre musulmane), mais d'un cas de liaison de la règle avec l'étape (marhala) de la vie du Prophète où elle a été instituée (cliquez ici) ?

Si c'est le cas, cela impliquerait que quand le pays musulman se trouve dans une étape (marhala) semblable à celle qui prévalait quand la règle fut instituée, alors seulement celle-ci est applicable. Et que lorsqu'il n'est plus dans une étape semblable à celle qui prévalait au moment de l'institution de la règle, cette dernière redevient inapplicable (et ce nonobstant les causes de maslaha mentionnées plus haut et qui pourraient, même lorsque la situation est semblable à celle qui prévalait lors de son institution, conduire à sa non-application concrète).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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