Le mouvement Tablîgh, fondé par Cheikh Muhammad Ilyâs (rahimahullah) – حركة التبليغ التي أسّسها الشيخ محمد إلياس (رحمه الله) – حضرت مولانا محمد الیاس (رحمت اللہ علیہ) کی تاسیس کردہ دینی تحریک مسمی بہ « تبلیغ

Question :

Je voudrais savoir ce que vous pensez du Tablîgh (khurûj) mis en place par Muhammad Ilyas : est-ce une innovation (bid’a) ?


Réponse :

Le Tablîgh est un mouvement fondé par Cheikh Muhammad Ilyâs dans les années 20 du XXème siècle chrétien en Inde, mouvement qui constitue une sorte de medersa ambulante (car il enseigne les règles de base de l’islam), mouvement qui désire extraire pour quelque temps le musulman de son environnement de tous les jours pour le faire se rendre dans des mosquées ou dans des maisons de particuliers : là, ce musulman s’assoira en compagnie de ses frères, tous parleront de l’Unicité de Dieu, se rappelleront qu’il ne faut diviniser que Lui, apprendront quelques hadîths du Prophète, se lèveront la nuit pour prier, etc. Ces frères épargneront également quelque peu de leur temps pour aller rendre visite à d’autres frères et leur rappeler la réalité et le sens de la vie. Chacun de ces frères paie lui-même ses frais.

Quel est l’objectif de ce mouvement, voici sur le sujet les propos de Cheikh Ilyâs lui-même :
« Notre mouvement a pour objectif principal d’enseigner aux musulmans tout ce que le Prophète (sur lui la paix) a apporté
,c’est-à-dire relier la Umma avec tout le nizâm de l’islam, ‘ilmî et ‘amalî. Cela, c’est l’objectif principal.
Quant au fait de sortir en groupes et d’aller rencontrer (les frères), ce n’est que le moyen de départ devant mener à cet objectif.
Et quant à l’enseignement et au rappel de la formule de foi islamique et de la prière (salât), ils représentent pour ainsi dire l’enseignement de l’alphabet par rapport à tout le cursus à apprendre… »
(Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, – Propos de Cheikh Ilyâs, rapportés par Cheikh Manzûr an-Nu’manî –, partie du propos n° 24).
« Il faut bien expliquer à tous les gens qui agissent dans notre da’wa dîniyya que l’objectif de sortir dans nos groupes de Tablîgh n’est pas seulement de faire parvenir aux autres et de leur enseigner. Leur propre rectification (islâh) et leurs propres apprentissage (ta’lîm) et éducation (tarbiya) sont aussi l’objectif«  (Ibid., partie du propos n° 134).

Les sorties dans les mosquées ne sont donc que des modalités devant permettre de faciliter les choses. Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî, qui a eu l’occasion de rester en la compagnie de Cheikh Ilyâs et qui a consacré un de ses ouvrages au mouvement du Tablîgh et à la vie de son fondateur, écrit : « Cheikh Ilyâs avait, par sa longue expérience, compris qu’il est difficile, en restant dans les choses de la vie de tous les jours, d’apprendre et de se réformer. Lorsque son esprit reste occupé dans les choses quotidiennes, comment faire naître un changement dans sa vie ? » (Mawlânâ Muhammad Ilyâs aûr unkî dînî da’wat, p. 93). C’est pourquoi Cheikh Ilyas pensa qu’il était bon d’amener des musulmans à se retrouver ensemble dans un autre milieu, afin qu’ils puissent se consacrer à l’objectif voulu avec sérénité avant de revenir chez eux. Cheikh Ilyâs disait : « …Le bienfait qui est attaché au [fait de sortir de chez soi] est que l’homme peut alors sortir du milieu figé de tous les jours et se rendre dans un autre milieu, où il trouve piété et mouvement, et il trouve dans cet autre milieu de quoi développer en lui les qualités du musulman… » (Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, partie du propos n° 92).

Quant aux durées de 40 jours, etc., elles ne sont que des durées d’organisation.
A l’Université Islamique de Médine, on fait bien un nombre x d’années d’études. Pourtant, cela ne figure dans aucun hadîth du Prophète, qui a demandé d’acquérir la connaissance sans préciser la durée ni la modalités des études !
Il est d’ailleurs à noter que certains frères ne sortent en Tablîgh que 10 jours, d’autres 20 jours, etc.

Cheikh Ilyâs disait également que le but de ce mouvement et de ces sorties est de réveiller, chez tous ceux qui sont musulmans, l’étincelle de foi qui existe dans leur cœur. Cheikh Ilyâs voulait qu’une fois cette étincelle éveillée, ils se dirigent ensuite vers les ulémas pour apprendre les croyances et les règles islamiques, et qu’ils vivent ces règles avec le ihsân et la tazkiya authentiques. Cheikh Ilyâs disait ainsi :
« … Il est également évident que nos groupes de sorties ne pourront pas tout faire. Ils ne pourront, par les efforts qu’ils feront en se rendant dans différents lieux, que faire naître un réveil et un mouvement. Ayant réveillé, en un lieu donné, les gens qui étaient insouciants, ils ne pourront que rétablir le lien entre ces gens et les gens se trouvant dans le même lieu et qui pratiquaient déjà l’islam. Ils ne pourront que rétablir le lien entre ce public musulman et les gens qui se trouvent en ce lieu et qui se font du souci pour le public musulman, c’est-à-dire les ulémas, les pieux… »
(Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, partie du propos n° 24).
« Dites aux ulémas que par ces sorties des groupes du Tablîgh et par leurs efforts, on ne peut que faire naître dans le public musulman la valeur et la soif des enseignements de l’islam. On ne peut que les pousser à apprendre ces enseignements. Ensuite, pour ce qui est de les leur faire apprendre (ta’lîm) et de les former (tarbiya) en conséquence, cela ne peut se faire que par la prévenance des ulémas et des pieux… » (Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, partie du propos n° 212).

Le Tablîgh ne vise qu’à réformer les musulmans en les rapprochant des sources authentiques du Coran et des hadîths. C’est bien pourquoi on entend toujours les frères du Tablîgh répéter : « La réussite, dans ce monde et dans l’autre, réside uniquement dans les ordres de Dieu, vécus selon la voie du Messager de Dieu (sur lui la paix). » Pour qui prend la peine de réfléchir deux secondes, cela ne veut pas dire autre chose que suivre… le Coran et la Sunna ! D’ailleurs Cheikh Ilyâs disait : « On ne doit pas me considérer comme quelqu’un de supérieur à un simple croyant. Agir selon ce que je dis simplement parce que je le dis, c’est quelque chose qui est contraire à l’islam. Ce que je dis, mesurez-le à l’aune du Coran et de la Sunna… » (Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, propos n° 210). Cheikh Ilyâs avait écrit en substance dans une de ses épîtres qu’il voulait que soient développés « le fait de s’attacher au Coran et aux Hadîths [« al-i’tisâm bi-l-kitab wa-s-sunna »], la connaissance des paroles des Compagnons, et la connaissance de la langue arabe… » (Mawlânâ Muhammad Ilyâs aûr unkî dînî da’wat, p. 325). Que dire de plus ?

Le Tablîgh n’est pas en soi une innovation (bid’a).


Certes, il existe des ulémas contemporains ont émis l’avis que le mouvement du Tablîgh était une innovation (bid’a)
car ne se référant pas à l’authenticité des sources (Coran et Hadîths) et aux dires ou à la façon de faire des Pieux Prédécesseurs.

Mais j’estime que certains de ces ulémas sont tels que s’ils avaient eu accès aux dires du fondateur du mouvement (qui n’ont pas, à ma connaissance, été traduits en arabe), ils auraient modifié cet avis inshâ Allâh. J’estime qu’ils n’ont dû se référer qu’à ce qu’ils ont vu et entendu de certains (j’ai bien dit « certains« ) frères et sœurs participant au mouvement et qu’ils ont pensé qu’il s’agissait de ce que le mouvement lui-même disait.
Car dans les faits, il est vrai qu’on entend parfois des choses étranges. Mais ces choses étranges sont liées à une compréhension partielle de certains frères et ne reflètent pas les dires du fondateur du Tablîgh.

Voyez vous-même…

Certains frères participant au mouvement se sont mis à croire qu’il faut à tout prix sortir ce nombre x de jours. Un jour, un frère que je connais affirma qu’il serait prêt à remplacer (« faire le qadhâ« ) des 3 jours mensuels s’il lui arrivait de les manquer pour une cause valable. Ce fut alors un autre frère participant au mouvement qui intervint immédiatement pour rappeler que ces durées n’étaient que des modalités d’organisation et qu’il ne saurait être question de les remplacer (« qadhâ« ), sous peine de tomber dans quelque chose de contraire aux principes de l’islam. D’ailleurs certains frères ne sortent que 10 jours, d’autres 20 jours, etc.

D’autres frères veulent à tout prix trouver une référence textuelle au fait de sortir 40 jours ou 4 mois ; ce faisant, ils tombent dans l’exagération.
Voyez plutôt : j’ai assisté à un discours du Tablîgh où l’intervenant disait avec une grande conviction : « Contrairement à ce que certains disent, le fait de sortir 4 mois afin d’acquérir la foi au niveau de la certitude (yaqîn) figure bien dans le Coran ! En effet, car Allah a dit : « فَسِيحُواْ فِي الأَرْضِ أَرْبَعَةَ أَشْهُرٍ وَاعْلَمُواْ أَنَّكُمْ غَيْرُ مُعْجِزِي اللّهِ » : « Circulez sur la Terre 4 mois et vous saurez que vous ne pouvez échapper à Allah » (Coran 9/2). Mes frères, voici le fondement coranique pour sortir 4 mois en Tablîgh. Ce verset dit bien que lorsque nous aurons circulé sur Terre pendant 4 mois, alors nous aurons la certitude que c’est Allah qui fait tout » (fin de citation).
Comment peut-on faire de tels tafsîr, aussi faux (avec, en plus, une fausse traduction : « et vous saurez que… ») ?
Ce verset s’adresse aux polythéistes de l’Arabie, ou du Hedjaz, auxquels, à partir du 10 dhu-l-hijja de l’an 9 de l’hégire, il donna un délai de 4 mois pour quitter l’Arabie, à défaut de quoi ils seraient arrêtés (lire notre article commentant ce verset). Pourquoi « forcer » ainsi des versets afin de les faire correspondre à ce qui relève tout simplement d’une modalité de fonctionnement (comme nous l’avons expliqué plus haut) ?

Il est d’autres frères participant au mouvement qui se sont mis quant à eux à considérer le fait de sortir comme un objectif en soi (« je sors parce qu’il faut sortir« ), oubliant que l’objectif est en réalité d’utiliser la sortie comme une occasion pour revivifier sa foi, développer en soi les qualités du Prophète et des Compagnons et aller rappeler le message essentiel de l’islam aux frères éloignés, avant, ensuite, de revenir approfondir ses connaissances selon ses possibilités (avec des uémas, etc.).
Il y a de cela quelques jours, un frère est venu m’inviter à sortir avec lui en Tablîgh.
Je lui ai demandé pourquoi il sortait.
Il m’a répondu : « Parce qu’il faut sortir. »
Je lui ai dit : « Non, il ne faut pas sortir pour sortir. Le fait de sortir de la sorte ne doit pas être considéré comme un objectif en soi, puisque le Prophète (صلى الله عليه وسلم) ne pratiquait pas ce genre de sortie sous cette forme. Si tu sors, il te faut le faire avec les objectifs dont parlait Cheikh Ilyâs et qui sont en fait des objectifs figurant dans le Coran et les Hadîths. Ceci est exactement comme si tu partais à telle Université Islamique : ton objectif ne doit pas être d’y partir pour partir, mais d’y partir afin d’acquérir des bases dans le domaine de la connaissance, bases correspondant à ce qui figure dans le Coran et les Hadîths. »
Le frère ne m’a rien répondu, mais j’ai cru voir des signes d’étonnement sur son visage. Une heure plus tard, il m’a avoué s’être rendu, juste après m’avoir parlé, auprès d’un responsable du mouvement (qui vit en Inde mais qui était alors de passage à La Réunion), lui avoir demandé son avis sur la question, et avoir reçu de ce responsable une réponse très voisine de la remarque que je lui avais faite.


Un mot supplémentaire :

Abu-l-Hassan ‘Alî an-Nadwî a parlé de ces croyances de kufr akbar qui, depuis l’irruption de la colonisation européenne sur leur sol, ont gagné les coeurs et les raisons de certains hommes des pays musulmans, sans que ces hommes aient pourtant déclaré abandonner l’islam pour une autre religion. An-Nadwî précise que certains de ces hommes font partie de l’intelligentsia de ces pays, et certains autres sont au pouvoir dans certains de ces pays. An-Nadwî écrit ensuite : « Auparavant on disait : « Un problème, et pas de Abû Hassan [= Alî, radhiyallâhu ‘anh] pour y faire face ! » Je dirai : « Un problème, et pas de Abû Bakr [radhiyallâhu ‘anh] pour y faire face ! » Cela est un problème qu’il est nécessaire de combattre, (…) (mais) sans révolution ni violence. Car la violence ne fera qu’aggraver le problème et le renforcer. (…) Ce problème (demande à être combattu par) la détermination, la sagesse, la patience et l’étude » (Riddatun wa lâ Abâ Bakrin lahâ, an-Nadwî, pp. 13-14). La comparaison avec Abû Bakr (que Dieu l’agrée) est donc due uniquement au fait que celui-ci a su user du moyen approprié pour mettre fin à l’apostasie. Dès lors, aujourd’hui, à condition qu’il s’agisse réellement de propos de kufr akbar, il s’agit de combattre cette apostasie, mais de la combattre sans violence : de lui faire face par le rappel, la diffusion, la formation et l’éducation, et le tout avec beaucoup de patience et de sagesse.

Après avoir cité et approuvé ce propos de an-Nadwî, Cheikh Bashîr ash-Shufqa écrit : « Cette sagesse, cette patience, et ce fait de supporter (les difficultés) prend forme à cette époque par les groupes du Tablîgh (« al-jamâ’ât ut-tablîghiyya ») qui circulent dans les régions de la Terre, réveillant la foi dans les âmes et suscitant le réveil dans les cœurs, jusqu’à ce que, lorsque les gens seront revenus à l’islam, ils prendront connaissance du licite et de l’illicite, apprendront la science de la croyance qui sauve de l’éternité dans le Feu, et s’attacheront au modèle du Prophète qui les conduira vers le Lieu de la paix [= le paradis]. C’est d’eux que veut parler as-sayyid Abu-l-Hassan an-Nadwî dans ses derniers mots » (Al-Fiqh ul-mâlikî fî thawbihi-l-jadîd, 5/184, note de bas de page).

Le mouvement du Tablîgh rappelle en effet à tous les musulmans ce qu’implique « Lâ ilâha illallâh, Muhammadun rassûlullâh » (Tawhîd ullah, et suivre le modèle – Had’y – du Prophète), revivifie la foi en l’invisible, et enseigne sans relâche que la réussite, dans ce monde comme dans l’autre, réside uniquement dans le fait de suivre le Coran et la Sunna.


A mes frères et sœurs participant au mouvement :

A mes frères et sœurs participant au mouvement, je désire humblement rappeler ici les 4 points suivants :

a) Le Tablîgh est un mouvement, ce n’est pas tout l’islam, comme le croient certains. Cheikh Ilyâs a employé lui-même le terme « mouvement » (en langue urdu : « tahrîk« ) à propos de ce qu’il a mis en place (voir Malfûzât-é Mawlânâ Muhammad Ilyâs, propos n° 24, n° 163, n° 164, n° 179, etc.).
Ne confondez donc pas le cadre mis en place par Cheikh Ilyâs (ou ses successeurs) pour le bon fonctionnement du mouvement, et le cadre de l’islam. Certes, de nombreux principes sont ceux de l’islam (comme par exemple l’interdiction de gaspiller, etc.), mais il en est d’autres qui ont été mis en place uniquement pour le cadre du Tablîgh, et seulement pour que le mouvement arrive à faire participer des frères aux mentalités fort diverses. Ainsi en est-il du principe, souvent répété lors des sorties, qui dit qu’il ne faut pas aborder les divergences d’opinions juridiques existant entre différents savants musulmans.
Tant que vous êtes en sortie, tenez vous-en à cette règle, mise en place comme tant d’autres pour la bonne marche du groupe : cela évitera aux compagnons de sortie de se quereller (vu l’état d’ignorance dans lequel se trouvent les communautés musulmanes aujourd’hui). Mais sachez que débattre de divergences d’opinions juridiques n’est ni une interdiction ni une perte de temps en islam, bien au contraire. Alors quand vous verrez, hors du mouvement, des gens de Ilm débattre d’avis juridiques, arguments à l’appui, ne les critiquez pas en citant ce principe du Tablîgh !
Vous pouvez facilement, en réfléchissant quelque peu, trouver d’autres principes n’ayant été eux aussi mis en place que pour le bon fonctionnement du Tablîgh.

b) En sortant dans le mouvement, vous n’allez pas apprendre la somme de l’islam et de sa mise en pratique mais… vous allez apprendre à revivifier votre foi (yaqîn) et vous allez apprendre que « la réussite réside dans le fait d’obéir à ce que Dieu agrée en suivant la Sunna du Messager de Dieu », donc dans le fait de pratiquer le Coran et la Sunna. Mais vous n’allez pas apprendre la totalité des modalités d’application du Coran et de la Sunna. Car le mouvement ne dit rien de ces modalités, qui, elles, relèvent du droit musulman (al-fiqh). Quelles sont les dispositions du droit musulman (fiqh), les responsable du Tablîgh se contenteront de rappeler les grandes lignes. Pour ce qui est des ramifications, il vous faut, justement comme l’avait voulu Cheikh Ilyâs, l’apprendre auprès des ulémas et muftis de votre pays. Il arrivera donc qu’il y ait certains points juridiques (mas’alah) où vous serez amenés à suivre des avis juridiques différents de ceux qu’ont les responsables du Tablîgh vivant en Inde ou au Pakistan (soit pour cause de plus grande correspondance avec les textes des sources, soit pour cause de différence de contextes avec l’Inde ou le Pakistan).

c) De même, vous allez apprendre que « la réussite réside dans le fait de pratiquer la Sunna ». Sachez cependant qu’il y a dans la Sunna, des Sunna Ta’abbudiyya, et des Sunna ‘Âdiyya. Ne pensez donc pas que tout ce que le Prophète (sur lui soit la paix) a fait est du même niveau et que « soit on pratique toute la Sunna et on aime alors le Prophète, soit on mange sur une table et alors on n’aime pas le Prophète ». Aucun reproche ne peut être fait à celui qui personnellement ne pratique pas les sunna ‘âdiyya, et cela relève (du moins d’après l’un des avis) du Mubâh (purement autorisé).
En fait il vous faut savoir que Cheikh Muhammad Ilyâs aimait, pour lui-même et pour ceux qui lui étaient proches, que l’on imite même les sunna ‘âdiyya du Prophète. An-Nadwî raconte un épisode de sa vie : « Certains de ceux qui restaient à son service n’étaient à ce moment là pas présents. Il leur envoya, par l’intermédiaire de Hâdjî Abdur-Rahmân, ses recommandations écrites. Le point sur lequel il y insista le plus était le fait de suivre la Sunna ; (il y dit) que les terminologies (« istilâh ») et la classification (« taqsîm ») établies par les juristes musulmans [à propos de l’ensemble de ce qui est rapporté que le Prophète l’a fait] étaient vraies et correctes, mais qu’il fallait, sur le plan de la pratique, nécessairement pratiquer ce qui était lié au Prophète (sur lui la paix). » An-Nadwî poursuit par cette observation : « L’amour pour le Prophète (صلى الله عليه وسلم) et la volonté de suivre son modèle étaient à un tel point chez lui (« ghalaba ») que cela touchait non seulement les « ‘ibâdât » mais aussi les « ‘âdât » : son coeur voulait qu’il imite le Prophète  (صلى الله عليه وسلم) même dans les « ‘âdât » » (Mawlânâ Muhammad Ilyâs aûr un kî dînî da’wat, pp. 242-243).
Voilà qui permet de comprendre pourquoi le mouvement du Tablîgh est autant attaché aux Sunna ‘Âdiyya.
Cependant, on ne peut pas considérer ce qui n’est pas obligatoire comme si cela l’était. Lisez également mon article sur la tenue du musulman.

d) Ne dites pas des autres mouvements qui œuvrent eux aussi pour la réforme des musulmans et qui agissent dans le cadre du Coran et des Hadîths qu’ils sont « inutiles et que seul le Tablîgh fait le travail et l’effort de la religion« .
Ce n’est pas ce que Cheikh Ilyâs a enseigné (voir plus haut).
Je vous invite d’ailleurs à lire : Pour une meilleure compréhension entre les frères et sœurs du « Tablîgh » et les frères et sœurs de la tendance « Jeunes Musulmans ».


Et je veux donc humblement suggérer à ces frères et soeurs ce qui suit, afin de permettre (bi idhnillah) plus d’efficacité encore à leurs efforts :

1) Il serait bien de mettre l’accent non pas seulement sur le tawhîd ullah fi-r-rubûbiyya, mais, de façon plus générale, sur le tawhîd ullah fi-l-ulûhiyya (car le Tawhîd ul-ulûhiyya englobe et dépasse le Tawhîd ur-rubûbiyya, et il peut arriver que l’homme divinise certaines choses matérielles sans que cela passe par la Rubûbiyya) ;

2) L’islam n’a jamais enseigné de délaisser les causes matérielles (asbâb mâddiyya), mais a enseigné de ne pas se reposer que sur elles en oubliant Dieu ; il n’est pas vrai de dire que le Prophète ne s’est jamais occupé des causes matérielles et qu’il a toujours répondu à des demandes d’ordre matérielles par des actions d’ordre spirituel ;

3) La Sunna n’est pas constituée seulement ni avant tout des sunna ‘âdiyya. Elle est, tout au contraire, constituée essentiellement des sunna ta’abbudiyya. Quant aux sunna ‘âdiyya, elles sont secondaires (zawâ’ïd), et l’un des avis existant à leur sujet est même que les pratiquer ou ne pas les pratiquer, les deux sont complètement équivalents, Mubâh (voir cela dans notre article exposant la différence entre Sunna Ta’abbudiyya et Sunna ‘âdiyya) ;

4) Au fur et à mesure de sa progression, il serait bien de rechercher ce qui est authentique, ou acceptable, en terme de Hadîths et de Âthâr. Et ce qui n’en est pas établi (lam yathbut) et qu’on avait l’habitude de dire, il serait bien de le cerner, et de se mettre à le délaisser ;

5) S’il est entièrement vrai que « La réussite dans ce monde et dans l’autre réside uniquement dans les enseignements du Coran et de la Sunna », il ne faut pas oublier qu’il est des points de ces deux sources qui font l’objet d’interprétations différentes (li-l-ikhtilâfi fihâ massâgh), et qu’il en est même certains dont l’application est sujette à la prise en compte du contexte (cliquez ici, ici et ici). Il est normal qu’à l’intérieur du mouvement Tablîgh on n’aborde pas cela, mais il faut le garder à l’esprit, et non pas souhaiter une application littéraliste, rigide et unique de tous les enseignements du Coran et de la Sunna partout, au seul motif que « la réussite s’y trouve » ;

6) Le mouvement du Tabligh n’est pas la totalité des efforts pour le Dîn, ni n’enseigne la totalité du Dîn. Ce n’est pas non plus le seul moyen pour faire la Da’wa aux musulmans, mais un moyen parmi d’autres ; un moyen ayant beaucoup apporté, mais seulement un des moyens ;

7) Cheikh Ilyâs a dit (voir plus haut) que lorsque les musulmans reviennent à l’islam par le biais de son mouvement, c’est ensuite aux ulémas et aux pieux de les conduire à l’approfondissement, car le Tablîgh ne peut pas tout faire, et n’a pas vocation à tout faire ;

8) Cheikh Ilyâs n’a jamais dit que « L’islam n’a rien à voir avec la siyâssat ul-madîna », mais que son mouvement est, et restera, totalement apolitique. Maintenant est-ce que, en n’étant pas dans le Tablîgh, dans les pays musulmans des frères doivent penser aujourd’hui à la siyâssat ul-madîna, Cheikh Ilyâs pensait que de façon générale la Umma n’est pas encore prête pour cela. Je suis du même avis que lui : lire le point 9 de mon article : Ne pas faire de l’islam une lecture politisante. An-Nadwî relate que la conception de Cheikh Ilyâs est la suivante : « Depuis des siècles la capacité de la Umma à la siyâssa a disparu. Maintenant il y a la nécessité d’agir selon les principes de la da’wa avec patience et contrôle de soi (« dhabt »). (…) Pour une petite quantité de siyâssa, il y a la nécessité d’une grande quantité de da’wa. Autant il y aura de la faiblesse dans la da’wa et autant il y aura eu précipitation dans cette étape, autant il y aura de la faiblesse dans la siyâssa : celle-ci soit ne verra pas le jour, soit restera inconsistante après avoir vu le jour » (Hazrat Mawlânâ Muhammad Ilyâs aur un kî dînî da’wat, p. 303). Cependant, il y a une différence entre « La Umma n’est pas prête pour cela et n’en a pas les capacités », et « L’islam n’a rien à voir avec cela ». Un jour Cheikh Ilyâs avait également dit à an-Nadwî : « Mawlânâ, jusqu’à présent nous sommes toujours à l’ombre de la revivification réalisée par Sayyid [Ahmad ibn ‘Irfân]«  (Kârwân-é zindaguî, 1/281).


Synthèse de la réponse :

Le Tabligh n’est pas en soi une innovation religieuse (bid’a). C’est un mouvement dont l’objectif est de former les musulmans et de les amener à s’attacher au Coran et à la Sunna.

Les frères et sœurs qui participent au mouvement ont cependant une responsabilité dans le fait de pouvoir eux-mêmes comprendre complètement la finalité du mouvement et ensuite le faire connaître aux autres. Pour cela ils devraient revenir à l’objectif primordial du mouvement, tel que Cheikh Ilyâs l’a défini : revivifier la foi en Dieu l’Unique, et diffuser l’idée que la réussite réside dans le fait de se référer sincèrement au Coran et à la Sunna. Mais quelles sont les modalités pratiques et détaillées pour vivre le Coran et la Sunna dans un pays donné dans une circonstance donnée, les frères et sœurs participant au mouvement devraient se référer à ce sujet aux juristes musulmans de leur pays plutôt qu’aux responsables du mouvement en Inde ou au Pakistan. Quand une majorité de personnes participant au mouvement auront réalisé cela, beaucoup de choses changeront avec la permission de Dieu.

Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux).

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