Comment les Sunnites considèrent-ils les croyances des Chiites ?

Question :

Bonjour. Je souhaiterais savoir comment les musulmans sunnites considèrent les musulmans chiites. Je suppose que ma question nécessite un long développement. Cependant c'est une question qui m'intéresse car j'envisage de venir à l'islam.

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Réponse :

Bonjour.

J'ai abordé de façon générale les différents schismes (avec le sens général que ce mot possède en français) dans des articles. Plusieurs schismes et déviances sont effectivement et hélas apparus de la Communauté du Prophète, le premier schisme étant celui des kharijites, qui sont entrés en scène pendant le califat de l'illustre Compagnon Ali (que Dieu l'agrée).

Certaines déviances sont telles qu'elles font sortir de l'islam, d'autres conduisent à dévier de la voie qui a été celle du Prophète (sur lui la paix) et de ses Compagnons sans aller jusqu'à faire sortir de l'islam. Et le Prophète Muhammad (sur lui la paix) avait prédit l'apparition de ces déviances : "Ma communauté se divisera en 73 branches, 72 seront dans le feu sauf une...".

Le Prophète avait demandé que l'on s'attache à deux choses pour éviter les risques de déviances : la Sunna et la Jamâ'ah. Je vous suggère de lire à ce sujet les quatre articles suivants :
--- As-Sunna ;
--- Al-Jamâ'ah ;
--- As-Sunna wa-l-Jamâ'ah ;
--- Qu'est-ce qu'une Bid'a ?.

Les musulmans sunnites se réfèrent justement au cadre de la Sunna et de la Jamâ'ah, et c'est pourquoi on les appelle "Ahl us-Sunna wa-l-Jamâ'ah", d'où le terme "sunnite".

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Par "Chiisme", on entend : "le fait de prendre parti pour 'Alî ibn Abî Talib par rapport à d'autres Compagnons".

Maintenant cela existe à plusieurs degrés :
a) celui qui considère 'Alî meilleur que 'Uthmân ibn 'Affân, celui-là fait une simple khata' ijtihâdî qat'î ; ce n'est pas là un propos de dhalâl ;
b) celui qui considère 'Alî meilleur que Abû Bakr et Omar, celui-là est shi'î ; et il tient là un propos de dhalâl ;
c) celui qui en plus dit que ces deux personnages ont usurpé le califat, celui-ci ayant été invalide, et ne les aime pas, c'est un ghâlin fi-t-tashayyu', et c'est un râfidhiy ;
d) celui qui en plus insulte ces deux personnages, disant par exemple qu'ils étaient kâfir, c'est un ghâlin fi-r-rafdh ;
e) celui qui dit que 'Alî a quelque chose de divin, celui-là est un nusayrî.

Adh-Dhahabî écrit :
"ليس تفضيل علي [
على عثمان] برفض ولا هو ببدعة، بل قد ذهب إليه خلق من الصحابة والتابعين. فكل من عثمان وعلي ذو فضل وسابقة وجهاد، وهما متقاربان في العلم والجلالة؛ ولعلهما في الآخرة متساويان في الدرجة؛ وهما من سادة الشهداء رضي الله عنهما. ولكن جمهور الأمة على ترجيح عثمان على علي؛ وإليه نذهب. والخطب في ذلك يسير.
والأفضل منهما بلا شك أبو بكر وعمر. من خالف في هذا فهو شيعي جلد.
ومن أبغض الشيخين واعتقد عدم صحة إمامتهما فهو رافضي مقيت.
ومن سبهما واعتقد أنهما ليسا بأمامي هدي فهو من غلاة الرافضة"
(Siyaru A'lâm in-nubalâ').

La position de Ibn Hajar est légèrement différente :
"فالتشيع في عرف المتقدمين هو اعتقاد تفضيل علي على عثمان، وأنّ علياً كان مصيباً في حروبه، وأنّ مخالفه مخطيء، مع تقديم الشيخين وتفضيلهما.
وربما اعتقد أنّ عليا أفضل الخلق بعد رسول الله صلى الله عليه وسلم. وإذا كان معتقد ذلك ورعاً ديناً صادقاً مجتهداً فلا ترد روايته بهذا، ولاسيما إذا كان غير داعية.
وأما التشيع في عرف المتأخرين، فهو الرفض المحض؛ فلا تقبل رواية الرافضي، ولا كرامة"
(Tah'dhîb ut-tah'dhîb, Abbân ibn Taghlib).
"والتشيع محبـة علي وتقديمه على الصحابة.
فمن قدمه على أبي بكر وعمر فهو غال في تشيعه، ويُطلق عليه رافضي.
فإنْ انضاف إلى ذلك السب والتصريح بالبغض، فـغـال في الرفض.
وإنْ اعتقـد الرجعـة إلى الدنيـا فأشـد في الغلو"
(Had'y us-sârî).

Ibn Taymiyya écrit ceci :
"والشيعة هم ثلاث درجات:
شرها: الغالية الذين يجعلون لعلي شيئا من الإلهية أو يصفونه بالنبوة. وكفر هؤلاء بين لكل مسلم يعرف الإسلام. وكفرهم من جنس كفر النصارى من هذا الوجه، وهم يشبهون اليهود من وجوه أخرى.
والدرجة الثانية: وهم الرافضة المعروفون، كالإمامية وغيرهم، الذين يعتقدون أن عليا هو الإمام الحق بعد النبي صلى الله عليه وسلم، بنص جلي أو خفي، وأنه ظلم ومنع حقه، ويبغضون أبا بكر وعمر ويشتمونهما. وهذا هو عند الأئمة سيما الرافضة وهو بغض أبي بكر وعمر وسبهما.
والدرجة الثالثة: المفضلة من الزيدية وغيرهم، الذين يفضلون عليا على أبي بكر وعمر، ولكن يعتقدون إمامتهما وعدالتهما ويتولونهما. فهذه الدرجة وإن كانت باطلة، فقد نسب إليها طوائف من أهل الفقه والعبادة؛ وليس أهلها قريبا ممن قبلهم بل هم إلى أهل السنة أقرب منهم إلى الرافضة؛ لأنهم ينازعون الرافضة في إمامة الشيخين وعدلهما وموالاتهما، وينازعون أهل السنة في فضلهما على علي، والنزاع الأول أعظم؛ ولكن هم المرقاة التي تصعد منه الرافضة، فهم لهم باب"
(Al-Fatâwâ al-kub'râ, 6/369-370).

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Les Zaydites adhérent à la croyance citée en b :

Les Zaydites se réclament de Zayd ibn 'Alî ibn Hussayn ibn 'Alî ibn Abî Tâlib. Ce personnage considérait 'Alî supérieur à tous les Compagnons, mais considérait également (à la différence des Rafidhites) que Abû Bakr et Omar sont deux grands Compagnons, et que leur califat est valide.

Le fait de considérer 'Alî meilleur que Abû Bakr et Omar constitue du dhalâl d'après ce qu'a écrit Ibn Taymiyya.

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Les Rafidhites adhèrent à la croyance citée en c :

Comme l'a écrit ash-Shâmî, certes, certains chiites sont allés très loin et ont adopté des croyances qui constituent clairement du Kufr Akbar : par exemple dire que l'ange Gabriel s'est trompé entre Muhammad (sur lui la paix) et Ali et qu'il devait en fait remettre la révélation à Ali. [Cela revient à une croyance de même niveau que celle citée plus haut en e.]
De même, écrit ash-Shâmî, calomnier Aïcha, l'épouse du Prophète, de "femme adultère", ou dire que Abû Bakr n'était pas un Compagnon du Prophète, ce sont aussi sont des paroles de Kufr Akbar.

Par contre, écrit ash-Shâmî à propos du fait de dire du mal (sabb) de Abû Bakr et de Omar (radhiyallâhu 'anhuma), que l'on retrouve chez les chiites Rafidhites, ceci est bien entendu grave [et constitue une déviance (dhalâl)], mais ne constitue pas du Kufr Akbar (cf. Radd ul-muhtâr 6/377, 413).

Cependant, précise Cheikh Manzûr Nu'mânî, cette non-takfîr de la part de ash-Shâmî ne peut pas s'appliquer aux croyances chiites disant que le Coran actuel est un Coran falsifié et que les imams chiites sont infaillibles au même titre que les prophètes : ces deux croyances, écrit an-Nu'mânî, constituent bel et bien du Kufr Akbar (Khomeinî aur Ithnâ' Ashariyya ké bâré mein 'ulamâ'-é kirâm kâ muttafaqah fays'la, tome 2 p. 20, note de bas page).

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Je voudrais terminer cette réponse en citant le savant indien Abu-l-Hassan Alî An-Nadwî, qui a laissé, à ce sujet aussi, des propos pleins de sagesse et de bon sens. Il écrit :
"Imaginez que dans une ville d'Occident ou d'ailleurs dans le monde non-musulman, un musulman soit en train de faire une magnifique conférence sur l'islam, et qu'il évoque tout ce que l'islam peut apporter au monde d'aujourd'hui. Imaginez maintenant qu'un non-musulman présent sur les lieux et pétri des ouvrages de certains chiites, se lève et, se basant sur ces ouvrages, interpelle le conférencier en ces termes : "Vous êtes en train de nous dire que l'islam peut apporter de bien aux âmes et aux sociétés d'aujourd'hui. J'en doute fort ! En effet, à l'époque qui a suivi le Prophète lui-même, malgré les efforts extraordinaires que celui-ci a faits pendant 23 années, tous ceux qui avaient embrassé l'islam en compagnie du Prophète, l'avaient vu et avaient écouté ses propos – et ils avaient été très nombreux lors du Pèlerinage d'Adieu selon les dires de vos historiens –, tous ceux-là ont, immédiatement après la mort du Prophète, apostasié à l'exception de 4 d'entre eux seulement [c'est ce que disent certains chiites] ! Quel bien peut apporter aujourd'hui un message qui n'a, dès les premiers temps, pas pu garder convaincus plus que quatre personnes sur un total de milliers de fidèles Compagnons du Prophète ? Comment pouvez-vous aujourd'hui nous présenter l'islam et nous dire qu'il possède la clé pour les problèmes de notre époque, quand les premiers musulmans eux-mêmes ont été si peu touchés par son message ?"

"Quelle réponse, questionne an-Nadwî, donnerez-vous à cet homme ? Le portrait des premiers musulmans que brossent les imamites, écrit an-Nadwî, fait hélas qu'un homme intelligent et cultivé pourrait dire – et il aurait alors entièrement le droit de le dire – : "Puisque, dans ses premiers instants et malgré les efforts extraordinaires de son plus grand prédicateur (le Prophète), le message de l'islam n'a pas été capable de laisser une empreinte assez forte pour que ceux qui ont vécu en sa compagnie, l'ont vu et entendu, restent fidèles à son message après sa mort, comment pouvez-vous nous dire que ce message et cette religion pourraient apporter du bien à l'humanité aujourd'hui, quatorze siècles plus tard ? Quelle promesse de pureté des cœurs et d'éducation des âmes y a-t-il dans une telle religion ?" (D'après ce qu'a écrit Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî, Préface à l'ouvrage de an-Nu'mânî).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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