La foi musulmane et le doute

Un premier sens du mot "doute" est qu'il s'agit du fait de considérer l'existence et l'inexistence d'un point donné comme deux possibilités tout à fait égales ("الشك المصطلح وهو التوقف بين الأمرين من غير مزية لأحدهما على الآخر" : FB 6/500). Il s'agit d'un doute permanent quant à la véracité de ce point.
Appréhendé selon ce sens, le doute par rapport aux éléments constitutifs de la foi constitue le kufr ush-shakk : il contredit le fondement même de la foi (asl ul-îmân).

– Par contre, le mot peut être appréhendé dans un second sens... Comme nous l'avons vu dans l'article "Est-ce le cerveau ou bien le cœur qui est le siège de la raison ?", la raison et le cœur forment deux facultés humaines qui sont différentes.
La foi s'enracine dans le cœur, pour lequel elle est une faculté aussi naturelle que l'est celle de nager pour le poisson, de voler pour l'oiseau et de penser pour la raison. La foi musulmane ne contient rien qui soit contraire à ce qu'enseigne la raison humaine, comme le montre l'article "Rationalité de la foi, autonomie de la raison, enchantement du monde". Si Pascal disait : "Le cœur a ses raisons que la raison ne peut connaître", le musulman peut donc quant à lui dire : "Le cœur a ses raisons qui sont différentes de celles de la raison, mais que la raison reconnaît et accepte". En islam, la foi vient donc du cœur et ne contient rien qui soit contraire à la raison.

Cependant, la raison étant ce qu'elle est (et Kant a bien montré qu'elle ne peut appréhender une connaissance que dans un rapport d'espace, de temps et de lien de cause à effet), il est attendu qu'elle donne parfois naissance à des questionnements spécifiques à sa structure.

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Le Prophète Muhammad (sur lui la paix) a ainsi dit : "Les hommes se posent des questions, jusqu'à se demander : "Dieu a créé la création (l'univers). Qui donc a créé Dieu ?" Celui parmi vous qui ressent cette [question traverser son esprit] doit dire : "Je crois en Dieu"" (Muslim). Voilà ce qu'on peut appeler "doute" dans un sens second du mot, qui ne constitue qu'un questionnement de la raison par rapport à une donnée que souffle le cœur.

Ressentir l'existence et la présence de Dieu est l'affaire du cœur et n'est en rien contraire à la raison.
Cette raison étant cependant habituée à raisonner dans un rapport d'espace, de temps et de lien de cause à effet, il est attendu qu'elle "tourne à vide" lorsqu'elle cherche à concevoir l'idée d'un Etre qui n'a pas de début. Le Prophète a donc enseigné que ces questionnements qui traversent l'esprit (waswassa) ne sont en rien nocifs à la foi. Ces questionnements sont pour ainsi dire naturels à la structure même de la raison, et il arrive que la raison les pose au cœur.
Le cœur ne s'apaise alors qu'en dépassant ce que lui pose la raison, conformément à ce que le Prophète a enseigné : réaffirmer la foi du fond du cœur : "Je crois en Dieu".

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C'est dans ce sens que le prophète Abraham (sur lui la paix) a demandé à Dieu de lui montrer comment Il ressuscitait les morts. "[Dieu lui] dit : "N'as-tu pas la foi ?" Il dit : "Si, mais c'est pour que s'apaise mon cœur" : "وَإِذْ قَالَ إِبْرَاهِيمُ رَبِّ أَرِنِي كَيْفَ تُحْيِي الْمَوْتَى قَالَ أَوَلَمْ تُؤْمِن قَالَ بَلَى وَلَكِن لِّيَطْمَئِنَّ قَلْبِي قَالَ فَخُذْ أَرْبَعَةً مِّنَ الطَّيْرِ فَصُرْهُنَّ إِلَيْكَ ثُمَّ اجْعَلْ عَلَى كُلِّ جَبَلٍ مِّنْهُنَّ جُزْءًا ثُمَّ ادْعُهُنَّ يَأْتِينَكَ سَعْيًا وَاعْلَمْ أَنَّ اللّهَ عَزِيزٌ حَكِيمٌ" (Coran 2/260).
Commentant ce verset, le prophète Muhammad (sur lui la paix) dit : "Nous aurions davantage encore que Abraham le droit d'avoir le doute" (al-Bukhârî).
D'après une des explications, le mot "doute" présent dans ce hadîth est à comprendre dans le second des deux sens suscités ("والمراد بالشك فيه الخواطر التي لا تثبت" : Fat'h ul-bârî, 6/500 – "وقيل معناه هذا الذي ترون أنه شك أنا أولى به، لأنه ليس بشك إنما هو طلب لمزيد البيان" : - FB 6/499 - "قال ابن عباس هذا لما يعرض في الصدور ويوسوس به الشيطان" : FB 6/498 – "وأما الشك المصطلح وهو التوقف بين الأمرين من غير مزية لأحدهما على الآخر فهو منفي عن الخليل قطعا لأنه يبعد وقوعه ممن رسخ الإيمان في قلبه فكيف بمن بلغ رتبة النبوة" : FB 6/500).

En fait il est bien des choses en lesquelles il est requis du For Intérieur Humain d'y apporter foi, sans qu'il puisse comprendre le "comment" de ces choses. Ainsi, Abraham (sur lui soit la paix) avait bien foi en le fait que Dieu ressuscitera les morts, mais il ne savait pas "comment" Il les ressuscitera, et il voulait donc voir ce "comment", car sa raison lui posait cette question. Pour s'apaiser, il demanda à Dieu de lui faire voir le comment.
On peut faire le parallèle avec cette interprétation du célèbre propos de Mâlik ibn Anas (que Dieu l'agrée) :
"الاستواء غير مجهول [المعنى]، والكيف غير معقول؛ والإيمان به [اي باستواء الله تعالى على عرشه] واجب، والسؤال عنه
[اي عن كيف استوائه على عرشه] بدعة".

Cependant, Abraham a pu demander le "comment" parce que ce au sujet de quoi il a questionné concerne les créatures (les morts). Un élément approchant lui a donc été présenté, suite à sa demande. L'Etablissement de Dieu sur Son Trône est quelque chose en rapport avec Dieu Seulement. On ne présente pas de comparant à Dieu ou à Son Attribut.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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