La foi : racine et branches

Le fait de négliger un acte obligatoire ou de commettre un péché grave fait-il perdre la foi ? Cette question classique de théologie musulmane a provoqué depuis les premiers siècles de l'Islam de considérables dissensions entre sunnites, kharijites, mu'tazilites, murji'ites… Le débat pose la question de savoir qu'est-ce que la foi en islam : les seules croyances dans le cœur, ou bien les croyances et la pratique ?

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A. La foi dans les textes du Coran et de la Sunna :

Les termes "foi" et "croyant" ont été employés dans les textes du Coran et de la Sunna avec des sens différemment étendus :

1) La foi au sens de ce que peuvent constater les hommes (mâ tadûru 'alayhi-l-ahkâm fi-d-dunyâ) :

Les hommes n'ont pas le droit de déterminer ce qu'il y a dans le cœur d'autrui. Le Prophète l'a dit : "Leur compte sera fait ensuite par Dieu" (al-Bukharî et Muslim).
A quelqu'un qui avait dit d'une personne qu'elle avait prononcé le témoignage sans être sincère mais par intérêt lié au moment, le Prophète dit : "As-tu fendu son cœur pour voir si c'est pour cette raison qu'il a prononcé (le témoignage de foi) ou pas ?" (Abû Dâoûd, 2643, voir aussi Sahîh Muslim, 96). Qui a la foi et qui ne l'a pas chez leurs semblables, les hommes ne peuvent que le constater par rapport à ce qu'une personne exprime par sa langue, sans préjuger de ce qui se trouve réellement dans son cœur et qu'elle n'exprime ni par sa langue ni par son écrit.

D'où l'importance du "témoignage de foi" ("ash-shahâdatân") : il s'agit de témoigner verbalement du fait que l'on croit en Dieu et que l'on croit que Muhammad est Son dernier Messager.

C'est bien en ce sens que le Prophète, après avoir rappelé à la délégation des Abd ul-Qays la nécessité d'avoir la foi en Dieu, leur dit : "قال: أتدرون ما الإيمان بالله وحده؟ قالوا: الله ورسوله أعلم! قال: شهادة أن لا إله إلا الله وأن محمدا رسول الله" : "Savez-vous ce que c'est que la foi en Dieu ? C'est de témoigner qu'il n'y pas de divinité en dehors de Dieu et que Muhammad est le Messager de Dieu (…)" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim, d'après une des interprétations relatées par Ibn Hajar, selon laquelle cette phrase est séparée du reste).

Témoigner de ces choses revient également à dire que l'on croit en ce que le Messager a apporté ("wa yu'minû bî wa bimâ ji'tu bih" – Muslim, 21).

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2) La foi au sens de ce qui est réellement présent dans le coeur et qui sera compté comme tel par Dieu (mâ 'alayhi-l-madâr fil-âkhira) :

Si les hommes ne peuvent et n'ont pas le droit de dire ce qu'autrui croit réellement et ne peuvent que constater ce dont ils témoignent par leur langue, Dieu, Lui, sait ce qui se trouve dans le cœur de chacun. Et c'est en fonction de ceci qu'Il jugera chacun dans l'au-delà. Ci-après la foi dans le sens de ce qu'elle est réellement chez l'homme.

Mais avant de le voir, rappelons seulement que Dieu, dans le Coran, a comparé la foi à un arbre : "N'as-tu pas vu comment Dieu a cité en parabole une parole bonne, pareille à un arbre bon, dont la racine est ferme et la ramure (s'élève) dans le ciel, et qui, avec la permission de son Seigneur, donne à tout instant ses fruits ? Et Dieu cite (ainsi) des paraboles pour les hommes, afin qu'ils se rappellent" (Coran 14/24-25).

De même, le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "عن أبي هريرة قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "الإيمان بضع وسبعون - أو بضع وستون - شعبة. فأفضلها قول لا إله إلا الله، وأدناها إماطة الأذى عن الطريق. والحياء شعبة من الإيمان" : "La foi est constituée de plus de 70 branches. La plus haute d'entre elles est de dire : "Il n'y a de divinité que Dieu". Et la plus basse est d'enlever du chemin ce qui gêne (le passage). Et la pudeur est (aussi) une branche de la foi" (Muslim, 35, la traduction "la plus haute" est cependant celle d'une version citée par Alî al-Qârî). Nous citons ce hadîth ici en y appréhendant le terme "shu'ab" comme désignant toute action qui est liée à "la foi", que cette action soit visible ou dans le cœur, et qu'elle soit action de spiritualité ou croyance pure (voir Fat'h ul-bârî 1/73) ; "La plus haute d'entre elles est de dire : "Il n'y a de divinité que Dieu"" désigne alors le fait de prononcer cette parole pour entrer en islam.

Un arbre possède des racines, une ramure et produit des fruits. Sans un minimum de racines, l'arbre n'existe pas du tout. D'un autre côté, si l'arbre reste limité à une racine et ne connaît pas de ramure (soit il n'a même pas de tronc, soit il en a un mais n'a pas de branches qui s'en ramifient, soit il n'a pas de feuilles, soit il ne donne pas de fruits), il est gravement incomplet. Ainsi en est-il de la foi (au sens complet du terme) : elle possède une racine, se développe par ses branches, et c'est alors qu'elle produit des fruits magnifiques...

2.1) La racine de la foi (ussûl ul-îmân) :

C'est en désignant cet aspect de la foi, la racine, que le Prophète a dit : "La foi est que tu croies en Dieu, en (l'existence de) Ses anges, en Ses livres, en Ses Messagers, au Jour dernier et en la Prédestination, que bien et mal ont été prédestinés" (al-Bukhârî et Muslim). Est aussi inclus dans cette racine le fait de croire comme vrai ce que le dernier messager a apporté, et de considérer ce que ce dernier messager a apporté comme étant sa référence (iltizâm bihî) : c'est pourquoi un autre Hadîth dit : "yu'minû bî wa bimâ ji'tu bih" – Muslim, 21) (lire un autre article à ce sujet). Tout ceci constitue les croyances (aqâ'ïd) essentielles de l'islam. Faut-il, en plus d'y croire en son cœur, en apporter aussi témoignage, par sa langue, pour que la foi soit valide auprès de Dieu ? Il y a divergence d'avis entre des ulémas sunnites sur le sujet (cf. l'article dont venons de donner le lien).

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2.2) La ramure de la foi (furû' ul-îmân) :

La racine de la foi demande à se prolonger par la ramure de la foi : il s'agit de pratiquer concrètement ce que l'on croit être les enseignements apportés de la part de Dieu par Son Messager.

Certaines de ces ramifications sont obligatoires, d'autres sont recommandées. Ibn Taymiyya écrit : "Celui qui a délaissé (les actions obligatoires) n'aura pas apporté la foi complète obligatoire" (Kitâb ul-îmân, p. 35). "La racine de la foi est ce qui se trouve dans le cœur. Mais les actions apparentes sont inhérentes (lâzima) à cette foi" (p. 174). "La foi augmente par les bonnes actions, diminue à cause des mauvaises" (p. 283).

Par rapport à ce que à quoi elles se rapportent, ces ramifications sont de deux types :
– celles qui concernent la spiritualité (ci-après : 2.2.1),
– et celles qui relèvent des actes visibles (ci-après : 2.2.2)…

--- 2.2.1) La spiritualité (les actions du cœur) (al-ihsân) :

Le terme "foi" a parfois aussi été employé dans le sens de "spiritualité", des "qualités morales et spirituelles", de tout ce qui relève du "cœur". C'est dans ce sens que le Prophète (sur lui la paix) a employé le mot "foi" lorsqu'il a dit : "La pureté est la moitié de la foi" (Muslim) (voir Hujjatullâh il-bâligha, 1/467). Le Prophète a encore dit qu'au moment de commettre certains actes interdits (kabâ'ïr), l'homme n'avait pas la foi (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).
Le Compagnon Ibn Abbâs dit que cet homme "n'avait pas en lui, au moment de commettre cet acte, la lumière de la foi" (cité par al-Bukhârî, kitâb ul-hudûd).
C'est bien dans ce sens que le Compagnon Mu'âdh avait dit à son élève : "Asseyons-nous afin d'avoir la foi (nu'min) un instant" (rapporté par Ibn Abî Shayba, cité par al-Bukhârî). Mu'âdh ne voulait assurément pas inviter son élève à se mettre à croire pendant un instant, puisque croire est requis toujours et partout ; il voulait l'inviter à se mettre à revivifier cette foi en pensant plus profondément à Dieu pendant un instant. Un des sens du mot "foi" ("al-îmân") est donc "la proximité spirituelle". Cet aspect que recouvre le terme "foi" a été exprimé dans certains Hadîths par le terme plus particulier de "perfection dans l'adoration" : "al-ihsân" : il s'agit d' "adorer Dieu comme si tu le voyais, car si tu ne le vois pas, Lui te voit" (al-Bukhârî et Muslim). Ibn Taymiyya écrit quant à lui : "Il est erroné de penser que la foi n'est que croyance et connaissance, avec lesquelles il n'y aurait ni action ni état ni mouvement, ni intention, ni amour ni crainte révérentielle. Les actions du cœur – que les soufis appellent "états", "stations", etc. – font partie de la foi : - une partie de ces actions du cœur a été rendue obligatoire (fardh) par Dieu et Son Messager ; - une autre partie de ces actions du cœur est recommandée (mustahabb) par Dieu, sans obligation. Chaque musulman et musulmane doivent acquérir au moins la première partie pour être du nombre des Pieux, les Gens de la Droite (al-ab'râr, as'hâb ul-yamîn). Quant à ceux qui acquièrent à la fois la première et la deuxième partie, ils feront partie des Rapprochés Devanciers (al-muqarrabûn as-sâbiqûn)" (Kitâb ul-îmân, p. 168).

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--- 2.2.2) Les actes faits par les membres ('amal bi-l-jawârih) :

La foi ne peut s'épanouir que si ce qui se trouve dans le cœur se prolonge par les actes de bien. Ces actes de bien sont les actes faits par tout le corps, qu'ils concernent le culte de Dieu ou les relations avec autrui, la pureté personnelle ou la bonne utilisation de sa langue, etc.

----- 2.2.2.1) Les piliers de la pratique musulmane (arkân ul-islâm) (ils constituent en quelque sorte le tronc de l'arbre) :

Témoigner qu'il n'y a de divinité que Dieu et que Muhammad est le messager de Dieu, faire ses prières, donner l'aumône, jeûner et faire le pèlerinage sont appelés les cinq piliers de l'islam. Le témoignage relève du sens 2.1 de la foi, nous l'avons vu. Mais parmi tous les actes de bien (le sens 2.2), les quatre autres piliers occupent une place importante (az'haru sha'âïr il-islâm wa a'zamuhâ) et c'est ce qui fait qu'ils ont été cités de façon particulière (Shar'h Muslim, 1/148 ; également cité comme une interprétation dans Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, 2/514).

----- 2.2.2.2) Les autres actes de bien (ce sont là les ramifications qui s'élèvent du tronc) :

Il s'agit de tous les autres actes de bien : respecter ses parents, respecter son voisin, aimer pour son frère ce qu'on aime pour soi-même, agir pour le bien, etc.

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B. Manquer à un ou plusieurs de ces niveaux de la foi :

B.A) Ne pas posséder le niveau 1 de la foi (et a fortiori pas le niveau 2 et tout ce que celui-ci englobe) constitue de l'incroyance, du kufr akbar.

Plusieurs cas existent ensuite...

–--- B.A.A) Celui qui ne croit pas ou n'adhère pas du tout au message transmis par Muhammad alors même que ce message lui est parvenu, celui-là est clairement kâfir.

–--- B.A.B) Si, tout en continuant à se dire musulman, il exprime par la parole ou l'action qu'il a une croyance qui contredit clairement les dharûriyyât ud-dîn, soit qu'il ne croit plus ('adam ut-tasdîq) en l'une d'elles, soit qu'il n'y adhère plus ('adam ul-iltizâm), alors il y a deux cas de figure :

S'il s'agit d'une croyance qui contredit très clairement les fondements premiers et essentiels de la foi musulmane (la personne dit par exemple qu'elle est musulmane, mais qu'elle ne sait pas si Dieu existe vraiment, et que de toute façon d'après ce qu'elle sait ce point-là ne contredit pas son appartenance à l'islam), alors cette personne est kâfir même si elle se dit musulmane, car nul musulman ne peut ignorer ce minimum (l'ignorance n'est donc ici pas une excuse pour un musulman). Seul un cas de contrainte reconnue (ik'râh) constitue une excuse valable, dans la mesure où le cœur reste alors serein dans la foi et que seule la langue exprime ce à quoi l'homme est contraint, pour éviter la mise à exécution de la menace.

Et s'il s'agit d'une croyance qui contredit d'autres dharûriyyât ud-dîn que ceux auxquels nous venons de faire allusion, alors cet homme a certes une croyance de kufr akbar, qu'il a ici exprimée, mais étant donné que la pensée qu'il a ainsi exprimée peut avoir pour origine l'ignorance (al-jahl) (Majmû' ul-fatâwâ 3/354, 7/618), si cet homme se dit musulman et a accepté la foi musulmane, les personnes compétentes ont le devoir de lui expliquer son erreur (iqâmat ul-hujja) ; c'est seulement si, malgré toutes les explications voulues, il persiste dans sa fausse croyance que le juge musulman (qâdhî) le déclarera "kâfir" (cliquez ici).

(Ibn Taymiyya a fourni un exemple d'éléments de ces deux catégories : cf. Majmû' ul-fatâwâ 1/153.)

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B.B) Celui qui possède le niveau 1 mais pas le niveau 2 (intérieurement il ne croit pas du tout en la véracité de l'islam et n'exprime, par le niveau 1, qu'une appartenance à l'islam par intérêt personnel) est considéré musulman par les hommes (car personne ne peut savoir ce qui se trouve dans son cœur) mais est un "hypocrite" (munâfiq i'tiqâdî) et sera jugé par Dieu comme un incroyant (kâfir).

Dieu dans le Coran parle des munâfiqûn, de ceux qui avaient le nifâq i'tiqâdî.

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B.C) Celui qui possède les niveaux 1 et 2 est un musulman au regard des hommes et au regard de Dieu (s'il garde la foi jusqu'à sa mort).

Cependant, s'il ne possède que le niveau 2.1 (asl ul-îmân) et pas le niveau 2.2 (furû' ul-îmân), alors sa foi est existante mais incomplète (ce que nous avons vu plus haut, en A, est la foi complète, al-îmân ul-kâmil).

Ce sont ces niveaux et cette nuance qu'il faut bien comprendre. Sinon on court le risque soit de tomber dans l'extrême qui est de dire que la foi est ce en quoi on croit, le reste n'est pas bien important (c'est la position des murji'ites), et ce parce qu'on aura lu certains Hadîths disant que la foi était de croire en Dieu, en ses anges, en ses livres, en ses messagers, au jour dernier et en la prédestination ; soit de tomber dans le second extrême (la position des kharijites et des mu'tazilites) qui consiste à dire de toute personne qui fait un péché qu'elle n'a pas du tout la foi parce qu'on aura vu certains Hadîths dire "lâ yu'min" ou "faqad kafar" ; car de tels Hadîths existent, nous allons le voir…

–--- B.C.A) La foi n'étant complète que si elle comporte aussi les actions extérieures, si le niveau 2.1 (asl ul-îmân) est acquis mais que le niveau 2.2.2 ('amal bi-l-arkân) fait défaut, on appelle cela "al-fisq ul-'amalî".

C'est bien parce que les actes font partie de la foi (complète) que nous voyons le Prophète, à qui l'on avait posé la question : "Qu'est-ce que la foi ?", dire : "C'est la patience et la bonté" (Muslim, 832).
Nous le voyons aussi dire trois fois : "Par Dieu, celui-là n'a pas la foi !Qui donc, ô Messager de Dieu ? Celui dont le voisin n'est pas à l'abri des torts qu'il fait" (al-Bukhârî, 5670).
Et encore : "L'un d'entre vous n'aura pas la foi tant qu'il n'aimera pas pour son frère ce qu'il aime pour lui-même" (al-Bukhârî et Muslim). "Vous n'aurez pas la foi jusqu'à ce que vous vous aimiez" (rapporté par al-Bukhârî).
Dans tous ces hadîths, "n'a pas la foi" veut dire : "n'a pas la foi complète" : en effet, les branches faisant défaut, l'arbre n'est pas complet.

C'est également pourquoi, dans d'autres Hadîths, le Prophète a utilisé le terme "kufr" pour désigner des actes interdits, contredisant ces branches de la foi. Ainsi : "Deux choses existent chez les hommes, qui sont du kufr chez eux : remettre en question les filiations et faire des lamentations à propos du mort" (Muslim).

"Insulter un musulman est un acte de mal ("fusûq"), et le combattre est un acte de kufr" : ce Hadîth a été rapporté notamment par at-Tirmidhî, qui le commente ainsi : "Le sens des mots "le combattre est un acte de kufr" n'est pas que l'homme est alors devenu incroyant comme l'est l'apostat. (…) En fait il est rapporté de Ibn Abbâs, de Tâ'ûs, de 'Atâ et de plus d'un savant qu'ils ont dit : "Il existe un "kufr" moindre que le "kufr", un "fusûq" moindre que le "fusûq"" (Sunan ut-Tirmidhî, kitâb ul-îmân). Il s'agit de la fameuse formule "kufr dûna kufr", qui signifie justement que le mot "kufr" désigne parfois le "kufr 'amalî", lequel est moindre que le "kufr i'tiqâdî". Cette formule a également été citée par al-Bukhârî (cf. Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-îmân). On doit cette formule (comme l'a dit at-Tirmidhî) à Ibn Abbâs, Tâ'ûs et 'Atâ ; et les chaînes de narration en sont authentiques (cf. Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, 6/111-116). Aussi, quand le Prophète a dit que ces actes interdits sont du "kufr", ce n'est pas au sens d'incroyance et de perte totale de la foi, mais dans un sens moindre : le Prophète n'a pas voulu dire que l'homme qui commet ces actions a réellement perdu la racine de la foi, mais qu'il a perdu une partie importante, constitutive de cette foi.
On peut également formuler cette réalité d'une autre façon : étant donné que ces péchés sont à l'opposé de certaines branches de la foi, le Prophète a dit qu'ils sont du kufr au sens de "branches du kufr". Ibn Taymiyya dit ainsi que cette personne ne perd pas la foi, mais que des "branches de l'incroyance cohabitent chez lui avec la foi" (p. 305).

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–--- B.C.B) D'un autre côté, la foi n'étant complète qu'avec la spiritualité, si le niveau 2.1 (asl ul-îmân) et le niveau 2.2.2 ('amal bi-l-arkân) sont acquis mais pas le niveau 2.2.1 (al-ihsân), alors il s'agit de an-nifâq ul-'amalî, encore appelé an-nifâq ul-asghar.

C'est bien dans ce sens que le Prophète a dit : "O Dieu, purifie mon cœur de l'hypocrisie, mes actes de l'ostentation, ma langue du mensonge, mes yeux de regarder ce qu'ils ne doivent pas (al-khiyâna). Car Tu connais l'œil qui trahit et ce que cachent les cœurs" (al-Bayhaqî).

Ici il ne s'agit pas de l'hypocrisie dans la croyance (nifâq fi-l-i'tiqâd), laquelle consiste à se montrer musulman par pur intérêt, alors qu'intérieurement on n'adhère pas à l'islam. Il s'agit d'une hypocrisie dans l'action (at-Tirmidhî a parlé de ces deux catégories du nifâq dans son Sunan). Le point commun entre les deux tient à ce que, ici et là, on ne se soucie pas de l'intérieur.

Car, comme Shâh Waliyyullâh l'écrit : "Les actions que l'islam dicte sont à appréhender sous deux angles complémentaires : – le premier est leur aspect visible, sous lequel elles sont réglementées par le droit musulman ; – le second est leur lien avec les qualités du cœur, en sorte que leur mise en pratique conduise effectivement à une droiture intérieure" (Hujjatullâh il-bâligha, 2/176).

Ces deux dimensions ont été évoquées par le Prophète lui-même : "Celui qui (malgré son jeûne) ne délaisse pas la parole du mal et l'action du mal, [qu'il sache que de toute façon] Dieu n'a pas besoin qu'il délaisse nourriture et boisson" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).

Ne pas respecter, en action, les moyens visibles tels que définis par les sources de l'islam, c'est ne pas se conformer au modèle du Messager de Dieu. Mais se contenter de l'aspect visible sans profondeur, sans intériorité, c'est ne pas se conformer entièrement non plus à ce modèle. Shâh Waliyyullâh écrit en substance : "(...) Dieu veut de nous que nous respections les règlements juridiques qui nous ont été dictés, mais ce d'une façon profonde, en sorte qu'ils nous mènent à la droiture du cœur" (Hujjatullâh il-bâligha, 1/268-271).

Se contenter d'appliquer les règlements de l'islam de façon superficielle, de façon creuse, sans de profondeur réelle, sans vraie vie du cœur est donc une "hypocrisie de l'action" ou une "petite hypocrisie".

Lorsque Hanzala ressentit en son cœur une passagère diminution du sentiment de la Présence de Dieu, c'est une hypocrisie de cette catégorie qu'il craignit (autrement, il savait bien qu'intérieurement aussi il était musulman) : "Nâfaqa Hanzala", alla-t-il dire au Prophète (sur lui la paix). Celui-ci le rassura aussitôt : cette baisse passagère de sentiment de la Présence n'était pas de l'hypocrisie [nifâq asghar] mais un phénomène naturel pour l'être humain, qui a "un temps et un temps" (Muslim) : un temps pour revivifier profondément le sentiment de la Présence divine, des réalités de l'au-delà, un temps pour vaquer à ses occupations liées à sa vie sur terre. Le nifâq asghar est autre chose : c'est se contenter d'appliquer les règlements islamiques de façon superficielle, de façon creuse, sans presque jamais de profondeur, de vie du cœur. Shâh Waliyyullâh écrit : "Et si le musulman délaisse le côté "cœur", alors c'est ce que certains savants des premiers siècles (as-salaf) ont appelé l'hypocrisie dans l'action (nifâq ul-'amal). Cela consiste, pour cet homme, à se laisser dominer par les voiles des choses au point que leur amour occupe tout son cœur et que, sans pour autant abandonner les croyances de l'islam, la réalité de ce qu'impliquent ces croyances devienne très peu présente en lui" (Hujjatullâh il-bâligha, 1/467).

Ibn Taymiyyah écrit quant à lui que "des branches de l'hypocrisie peuvent cohabiter dans le cœur du croyant avec la foi" (Kitâb ul-îmân, p. 262). Il s'agit du cœur qui certes croit, mais dans lequel subsistent des manquements quant à la certitude (yaqîn) sur ces croyances et quant aux qualités (khuluq) qui découlent de ces croyances.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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