Peut-on faire une action cultuelle (des 'ibâdât) avec l'objectif d'obtenir un avantage autre que le rapprochement avec Dieu ?

Toutes les actions relevant de la catégorie (jins) "'ibâdât" ont la même finalité. Ash-Shâtibî écrit : "Il en est de même des 'ibâdât : l'objectif fondamental ("al-maqsad ul-aslî") dans (les 'ibâdât) est le fait de se tourner vers l'Unique l'Adoré, et le fait de Le garder unique dans le fait de se diriger vers Lui en toute circonstance" (Al-Muwâfaqât, 1/671). Il s'agit en fait du développement du lien spirituel avec Dieu (tahqîq aw taz'yîd us-sila ar-rûhâniyya billâh) (et ceci est un avantage que ne peuvent procurer que les actions relevant de la catégorie "'ibâdât" : rechercher cet avantage au travers d'actions d'une autre catégorie, c'est tomber dans l'innovation religieuse).
Ensuite chaque action de la catégorie "'ibâdât" possède un objectif nuancé par rapport à l'autre, objectif ne pouvant pas être atteint par le moyen de l'autre.

Par ailleurs, chaque action relevant de la catégorie (jins) "'ibâdât" présente, aux côtés de leur finalité commune, d'autres avantages. Certains de ces avantages concernent l'au-delà (telle action entraîne tel avantage dans l'au-delà), d'autres la vie immédiate : ces derniers peuvent ensuite être d'ordre religieux ou d'ordre temporel. Ainsi, le jeûne a pour objectif essentiel le rapprochement spirituel avec Dieu ; mais à côté de cela, il permet un ré-équilibrage entre le physique et le spirituel, une certaine maîtrise de l'instinct, et une certaine amélioration de la santé physique.

La question qui se pose ici est : Le croyant peut-il accomplir une action du domaine des 'ibâdât avec l'objectif – affiché ou secret ; pur, dominant ou dominé – d'acquérir un de ces avantages par le biais de ces 'ibâdât ?

La réponse est nuancée...

-
1) Si l'objectif que le croyant a, en faisant cette action des 'ibâdât, est d'obtenir un avantage pendant sa vie terrestre (fî hâdhihi-l-hayât) :

Les avantages à obtenir dans la vie présente sont de deux types : il y a l'avantage dînî (d'ordre religieux) et l'avantage dunyawî (d'ordre temporel).

1.1) Si son objectif est d'obtenir, par cette action des 'ibâdât, un avantage dînî

--- 1.1.1) … et que cet avantage est d'ordre spirituel (rûhânî)
----- 1.1.1.1) … et consiste à se rapprocher de Dieu :

Alors c'est là l'objectif originel pour lequel les actions des 'ibâdât ont été instituées par Dieu (nous l'avons déjà vu en tout début d'article). C'est donc l'objectif (unique, ou au moins dominant) que la personne doit avoir quand elle fait une action relevant des 'ibâdât, afin que l'intention qu'il a en faisant cette action corresponde à la fonction que Dieu a assigné à celle-ci (Al-Muwâfaqât 1/671, 677, 521). Lire : Quand on accomplit une action des 'ibâdât, quelle intention et quelle disposition intérieure faut-il avoir pour que cela rapproche de Dieu ?
Le rapprochement avec Dieu a été classé ici dans la catégorie "avantage que l'on cherche à obtenir pendant sa vie terrestre" dans la mesure où ce n'est que pendant sa vie terrestre que l'on peut faire des efforts pour l'obtenir.
Cependant, ce rapprochement est dînî (et non pas dunyawî), dans la mesure où il ne constitue rien de temporel et ne s'exprimera que dans l'au-delà uniquement (voir plus bas, 2.1).

----- 1.1.1.2) … et consiste à accéder à un état où les réalités du monde invisible (anges, etc.) se dévoilent :

Alors le musulman ne peut pas avoir cela comme objectif : ni dominant, ni même secondaire (Al-Muwâfaqât 1/676). Dévoilement (kashf) il peut y avoir occasionnellement, et cela constituerait alors un miracle (âya, karâma), mais atteindre cela ne saurait être la motivation du musulman pour accomplir les actions de 'ibâdât : ni la motivation unique, ni la motivation dominante, ni la motivation secondaire. Il s'agit en fait de ne pas s'intéresser du tout à l'obtention de cela, vu que d'une part on peut être proche de Dieu sans jamais accéder à ce genre de choses, et que d'autre part certaines personnes réalisent des prodiges qui ressemblent à ceux des saints alors qu'ils sont en fait d'ordre satanique, ne leur ressemblant que dans leur apparence et pas dans leur réalité (le livre Kitâb un-nubuwwât est particulièrement intéressant à ce sujet). Il se peut aussi que des personnes croient voir des anges, alors que ce sont en réalité des djinns voulant les induire en erreur (cliquez ici). On dit donc que ce genre de prodiges est bien (mahmûd), mais ne doit aucunement devenir un objectif, même secondaire, à atteindre (lâ yuqsadu aslan, wa lâ yutawajjahu ilâ hussûlih) (vu qu'ils ne constituent pas une preuve mais seulement un indice possible, muhtamal, du rapprochement avec Dieu).

--- 1.1.2) … et que cet avantage est bien d'ordre dînî, mais autre que spirituel (ghayr rûhânî)

Il est possible d'accomplir une action des 'ibâdât avec l'objectif d'acquérir pareil avantage dînî, mais à condition que cela reste secondaire et que la motivation première et dominante demeure le rapprochement avec Dieu (Al-Muwâfaqât 1/514, 674). Ceci concerne les 'ibâdât obligatoires : l'acquisition de cet avantage doit rester la motivation secondaire ; sinon, l'action n'aura pas été réalisée avec une intention agréée par Dieu, car ne correspondant pas à la fonction que Dieu a assignée à cette action.

Est-ce qu'il se pourrait que, pour une 'ibâda surérogatoire (nâfila), l'acquisition de cet avantage par son moyen peut être la motivation première (au sens de ce qui a poussé l'homme à pratiquer cette action surérogatoire de 'ibâda), mais pas la motivation dominante, dans la mesure où l'homme gardera malgré tout à l'esprit la dimension cultuelle de cette action de 'ibâda, et aura donc comme objectif dominant (ou au moins égal) le rapprochement avec Dieu ?

Je ne sais pas (لا أدري), mais ce qui est établi c'est que le Prophète (sur lui soit la paix) a dit que celui qui ne disposait pas des moyens matériels lui permettant de supporter les charges d'un foyer (et ne pouvait donc pas se marier, alors même qu'il ressentait des besoins physiques) devait jeûner (al-Bukhârî 4779 etc., Muslim 1400). Or ce n'est pas là l'objectif premier du jeûne ; mais c'en est un avantage. Et il s'agit d'un avantage d'ordre dînî, car consistant à se préserver de tomber dans le péché. On peut donc entreprendre des jeûnes surérogatoires avec l'objectif premier d'obtenir cet avantage, celui-ci étant inclus (madhmûn) dans le rapprochement avec Dieu, qui demeure l'avantage essentiel du jêune.

Relève de la même problématique le cas de celui qui choisit d'accomplir de nombreux cycles de prière surérogatoires avec l'objectif de pouvoir y réciter chaque jour une partie du texte coranique, et de pouvoir réviser ainsi celui-ci et de ne pas l'oublier. Ceci aussi constitue un avantage d'ordre dînî.

Relève pareillement de la même chose le fait de faire telle action de bien avec l'objectif qu'elle mène à faire ensuite telle autre action de bien : cela est autorisé et normal, mais cet objectif doit, dans le fait de faire la première action de bien, rester secondaire car inclus (madhmûn) dans la perception que l'on a des 'ibâdât : avant tout le moyen de se rapprocher de Dieu (Al-Muwâfaqât 1/679-680).

-
1.2) Et si son objectif est d'obtenir, par cette action des 'ibâdât, un avantage purement dunyawî (personnel – physique, ou mental –, ou bien social) :

--- 1.2.1) … et que cet avantage, l'islam n'a par ailleurs pas donné au croyant le droit de le rechercher (lâ yushra'u qasduhû) :

Alors le musulman ne peut pas avoir l'acquisition de cet avantage comme objectif, ni pur, ni dominant, ni même secondaire.

Ainsi, il est interdit d'avoir comme objectif, en faisant une action des 'ibâdât, d'acquérir la gloire et la renommée (jâh) : il est interdit d'avoir ce genre d'objectif (Al-Muwâfaqât 1/516). L'acquisition de la renommée ne peut pas être l'objectif poussant le musulman à faire une action, qu'elle soit d'ailleurs autre que du domaine des 'ibâdât : ni un objectif pur, ni un objectif dominant, ni un objectif secondaire. Le Prophète n'a-t-il pas dit : "Celui qui cherche à être vu, Dieu fera qu'il sera vu ! Et celui qui cherche que les gens entendent à son sujet, Dieu fera qu'on entendra à son sujet !" (al-Bukhârî 6134, Muslim 2986).

Il se peut que les gens fassent les éloges de quelqu'un en ce monde à cause des actions de bien qu'il fait. On demanda ainsi au Prophète : "Qu'en est-il de l'homme qui fait une action de bien, et les gens font ses éloges à cause de celle-ci ?" Il répondit : "C'est là la bonne nouvelle immédiate pour le croyant" (Muslim, 2642). Cependant, l'acquisition de ces éloges et de cette renommée ne doit pas devenir l'objectif poussant le musulman à faire une action. Il s'agit en fait de ne pas s'intéresser du tout à l'obtention de la renommée et de la reconnaissance des gens, vu que d'une part on peut être proche de Dieu sans que jamais les gens parlent en bien de soi (comme l'a dit le Prophète : "Il y a des gens aux cheveux ébouriffés, repoussés aux portes, s'ils font serment par Dieu, Dieu le réalisera" : Muslim 2622), et que d'autre part on peut bénéficier des éloges des gens sur terre alors qu'en réalité Dieu ne nous aime pas.
On dit donc que les éloges faites par les hommes sont un bien (mahmûd) (vu qu'il s'agit, comme l'a dit ce hadîth, de "la bonne nouvelle immédiate pour le croyant"), mais ne doivent aucunement devenir un objectif, même secondaire et dominé (lâ yuqsadu aslan, wa lâ yutawajjahu ilayh) (vu qu'elles ne constituent pas une preuve, mais seulement un indice possible, muhtamal, de l'Agrément de Dieu).

Certes, si une personne a eu l'objectif de se faire remarquer des hommes, mais que cet objectif était dominé et que c'était bien l'objectif de plaire à Dieu qui était dominant, il est un des deux avis selon lequel cette personne aura quand même une part de récompense pour cette action, à cause de la prédominance de l'objectif de plaire à Dieu sur l'objectif d'acquérir une notoriété (cliquez ici et ici). Cependant, avoir l'objectif, même dominé, de se faire remarquer des hommes reste malgré tout interdit et aura consisté à avoir mêlé une intention interdite à une intention correcte.

--- 1.2.2) … et que cet avantage, l'islam a par ailleurs autorisé à le rechercher (yushra'u qasduhû) :

Alors il est autorisé de vouloir obtenir cet avantage par le biais de cette action de 'ibâda (et ce d'après l'avis de Ibn ul-'Arabî), mais à la condition que cette motivation demeure secondaire (tâbi'), la motivation principale (ghâlib) restant l'obtention de ce qui constitue l'objectif essentiel pour lequel cette action a été instituée (soit le 1.1.1.1, dont nous avions parlé plus haut) (Al-Muwâfaqât 1/513-516). Si c'est l'autre objectif qui devient dominant, alors l'action n'aura pas été réalisée avec une intention agréée par Dieu, car ne correspondant pas à la fonction que Dieu a assignée à cette action.

(Constitue un pareil avantage : tout moyen qu'il est mashrû' – institué – d'entreprendre pour la réalisation, la préservation ou l'amélioration d'une des maqâssid dunyawiyya.)

Le cas le plus évident ici est le jeûne : même si l'objectif de celui-ci est de permettre à l'homme de se rapprocher de Dieu, il procure à cet homme un avantage d'un tout autre ordre : son corps en retire également profit (tous ceux qui pratiquent régulièrement le jeûne savent cela) ; un hadîth faible (dha'îf) dit : "Jeûnez, vous serez en bonne santé" (Dha'îf ul-jâmi' is-saghîr). Cependant, ce n'est pas là l'objectif fondamental du jeûne, mais un de ses avantages (fâ'ïda), et on ne peut donc avoir cela comme objectif principal en faisant le jeûne.

D'autres objectifs de ce genre existent qui ont été évoqués dans des hadîths (authentiques ceux-là). Ainsi, le fait de prier procure au musulman la tranquillité de l'esprit, donc un avantage d'ordre mental. Un homme dit un jour : "Si j'accomplissais la prière et trouvais ainsi du repos !" Des gens présents ayant tiqué en entendant ce propos, cet homme leur dit : "J'ai entendu le Prophète dire : "Bilâl, donne le second appel (iqâma) à la prière (salât), et procure-nous par celle-ci le repos"" [= et ainsi nous connaîtrons le repos que la prière procure] (rapporté par Abû Dâoûd, 4985 ; voir aussi la version rapportée par Ahmad, 22072). Ceci ne constitue cependant qu'un avantage de la prière, qui peut donc constituer la motivation secondaire du croyant pour l'accomplissement de la prière rituelle, sa motivation première et dominante demeurant le rapprochement avec Dieu.

Le Prophète a aussi dit : "Celui qui accomplit la prière de l'aube est sous la protection de Dieu" (Muslim, 657). La même remarque que précédemment s'applique ici.

Différent est ce que nous avons évoqué dans notre autre article : Quand on accomplit une action des 'âdât qui est "obligatoire" ou "recommandée", faut-il avoir une intention particulière pour que cela rapproche de Dieu ?.

-
2) Si l'objectif que le croyant a, en faisant cette action des 'ibâdât, est d'obtenir un avantage pendant sa vie de l'au-delà (fi-l-hayât il-ukhrawiyya) :

2.1) Si son objectif est d'obtenir, par cette action des 'ibâdât, l'admission au Paradis :

Alors cela est souhaitable, et ne contredit nullement le fait de rechercher la Proximité de Dieu et Son Agrément (ce qui a été cité en 1.1.1.1). Tout au contraire, cela n'est que l'expression de cette recherche : car c'est bien dans le Paradis que la Proximité qu'un homme aura acquise pendant sa vie terrestre avec Dieu se manifestera.
Le fait est que "le Paradis" n'est pas le nom du lieu de l'au-delà dont les habitants jouiront de multiples bienfaits d'ordre sensuel offerts à eux par Dieu, mais aussi dont les habitants recevront de Dieu l'excellente nouvelle qu'Il est Satisfait d'eux, et dont les habitants auront l'insigne faveur de contempler la Face de Dieu. Ce sont même là les deux plus grands bienfaits dont jouiront les habitants du Paradis, bien plus grands que les bienfaits physiques dont ils y bénéficieront (cliquez ici pour en savoir plus). C'est pourquoi, écrit Ibn Taymiyya, ceux d'entre les soufis qui ont invoqué Dieu en ces termes : "Je ne T'adore pas par espoir de Ton Paradis" ont mal compris la réalité du Paradis (cf. Kitâb un-nubuwwât, p. 100).

2.2) Et si son objectif est d'obtenir, par cette action des 'ibâdât, un avantage partiel (juz'î) dans l'au-delà :

Un hadîth dit ainsi que celui qui accomplit chaque jour les douze cycles de prières instituées tantôt avant et tantôt après les cycles des prières obligatoires, celui-là, "une maison [supplémentaire] sera bâtie pour lui dans le paradis" (Muslim 103, 728, at-Tirmidhî 415, Abû Dâoûd 1250). Un autre hadîth dit : "Celui qui dit : "Pureté à Dieu le Très Grand, et avec Sa louange", un palmier sera planté pour lui dans le Paradis" (at-Tirmidhî 3464, 3465).
Ash-Shâtibî écrit que faire des actions de 'ibâdât avec l'objectif d'obtenir ce genre de choses est bien entendu autorisé [et ce a fortiori étant donné que cela figure dans les sources] (Al-Muwâfaqât 1/510), mais doit néanmoins rester dévolu à ce qui constitue l'objectif essentiel des 'ibâdât (Ibid. 1/674), objectif déjà évoqué plus haut. Il faut donc entrevoir ce genre de promesses comme des "plus", des encouragements pour l'effort à faire en vue d'acquérir et de réaliser l'objectif principal : le rapprochement avec Dieu. De plus, la quantité et la qualité de bienfaits physiques et matériels disponibles pour un croyant au Paradis sont étroitement liées avec l'élévation du grade qu'il y occupe ; or plus son grade est élevé, plus il est Proche de Dieu. Avoir davantage de maisons et d'arbres au Paradis est donc synonyme d'une plus grande proximité avec Dieu.

-
Deux notes complémentaires :

--- Note I) Un cas différent mais néanmoins voisin du cas 1.1.2 : le fait de pratiquer une action de 'ibâda surérogatoire (nâfila) parce qu'on se trouve dans telle situation, alors que si on avait été dans telle autre situation, on n'aurait pas entrepris cette action de 'ibâda :

Deux Compagnons ont entrepris d'accomplir la prière surérogatoire de nuit suite au fait qu'ils ont été désignés comme responsables pour monter la garde : cela s'est passé en deux occasions différentes (rapportées par Abû Dâoûd, 198 et 2501 respectivement). Or les autres Compagnons présents, de même que le Prophète, se sont alors endormis, et il est fort probable que si, à chacune de ces deux occasions, le Compagnon en question n'avait pas été garde, il aurait lui aussi dormi.
Cette action qui a été faite dans telle situation mais qui n'aurait pas été faite dans telle autre situation pourrait soulever une interrogation (su'âl et non pas ishkâl) quant à l'objectif poursuivi : cette action n'aurait-elle pas été un "bouche-trou", vu qu'elle n'aurait pas été faite si on avait pu dormir ?

En fait non. Certes, il est possible qu'en pareille circonstance quelqu'un accomplirait la prière avec l'objectif de rester éveillé et de ne pas s'endormir. Cependant, d'une part le fait de rester éveillé ici serait motivé par la garde à monter, ce qui est un avantage d'ordre dînî et non pas dunyawî. D'autre part si, alors que d'autres moyens existent qui permettent la réalisation du même objectif – ne pas s'endormir – (par exemple "faire les cents pas"), c'est bien la prière qui est choisie, cela révèle que l'objectif – soit dominant, soit au moins égal – est bien de se rapprocher de Dieu. Cette prière permet en effet de "faire d'une pierre deux coups" : se rapprocher de Dieu ; et être un moyen pour rester éveillé selon la nécessité dînî du moment.
Certes, les Compagnons qui ne montaient alors pas la garde dormaient cette nuit-là, et, certes, ces deux Compagnons non plus n'auraient pas prié s'ils n'étaient pas de garde cette nuit-là. Mais d'une part dormir selon les besoins du moment est de façon générale une action nécessaire (maslaha dharûriyya ou hâjiyya) pour la sauvegarde de sa santé physique (hifz un-nafs, qui est une des maqâssid shar'iyya). D'autre part, de façon particulière ici le Prophète et ses Compagnons se trouvaient en campagne militaire, et ils avaient besoin de toutes leurs forces physiques, ce qui constituait une cause particulière ('âridh) entraînant qu'il était alors mieux de dormir que d'offrir des prières surérogatoires la nuit. Mais étant donné qu'il fallait bien un garde, celui qui avait désigné à cet effet ne pouvait, lui, pas le faire.

Un autre exemple du même genre : Aïcha relate qu'il est arrivé que le Prophète se rende à la maison dans la matinée et demande : "Y a-t-il quelque chose (à manger) ?" S'étant entendu répondre par la négative, il dit : "Eh bien je jeûne". Le même jour, ou un autre jour, Aïcha l'ayant informé qu'elle avait quelque chose à manger, le Prophète annula le jeûne surérogatoire qu'il avait commencé le matin et mangea (Muslim 1154, at-Tirmidhî 734).
Du moment qu'on n'avait rien mangé depuis l'aube, il est ainsi tout à fait légal de faire l'intention du jeûne a posteriori (il n'y a que les écoles malikite et zahirite qui sont d'un avis différent), au cours de la journée ; l'école hanbalite est d'avis que faire cette intention est possible à n'importe quel moment de la journée (pourvu que ce soit avant le coucher du soleil), l'école hanafite que cela n'est possible qu'avant la moitié de la journée (cf. Al-Mughnî 4/159-163). En tous cas on voit qu'il est dit explicitement ici que s'il y avait à manger le Prophète n'aurait pas effectué ce jeûne surérogatoire. Cette action qui a été faite dans telle situation mais qui n'aurait pas été faite dans telle autre situation pourrait soulever une interrogation (su'âl et non pas ishkâl) du même genre que celle vue plus haut : cette action n'aurait-elle pas été un "bouche-trou", vu qu'on ne l'aurait pas faite si on avait à manger ?

En fait non. Le Prophète offrait de nombreux jeûnes surérogatoires tout au long de l'année (les autres relations de Aïcha sur le sujet sont bien connues). Mais manger est dans sa globalité (selon ses besoins réels) une nécessité (dharûra) pour rester en vie et en bonne santé (ce qui constitue un des objectifs de la Shar'). Qui en a les moyens doit donc manger selon la mesure de ses besoins, sans gaspillage, afin de rester en vie et en bonne santé et avec toutes ses forces. Par contre, qui n'en a pas les moyens doit faire preuve de patience (sabr) jusqu'à ce que la situation s'améliore, et supporter la faim. C'est ce qui explique que s'il avait eu de quoi manger, le Prophète n'aurait pas jeûné ce jour-là, car il ressentait physiquement le besoin de manger. C'est ce qui explique aussi que, n'ayant pas de quoi manger, le Prophète a fait preuve de patience. Cependant, plutôt que sa faim demeure telle quelle, le Prophète a voulu la convertir en acte d'adoration, et en a fait un jeûne. Ce jeûne permettait ainsi de "faire d'une pierre deux coups" : se rapprocher de Dieu ; et être le moyen de supporter patiemment la faim parce qu'il n'avait rien à manger.

On voit aussi dans le récit susmentionné que, quand Aïcha lui dit qu'elle avait quelque chose à manger, le Prophète annula un jeûne surérogatoire qu'il avait commencé et mangea. D'après les écoles shafi'ite et hanbalite, il est mieux (mustahabb) de mener à terme une action surérogatoire qu'on a commencée, mais il est permis (jâ'ïz) de l'annuler( seul le pèlerinage fait exception à cette règle), et en pareil cas il est mieux mais non obligatoire de la remplacer (qadhâ) plus tard. Tandis que d'après les écoles hanafite et malikite, il est facultatif d'offrir une action surérogatoire, mais une fois qu'on a commencé n'importe quelle action de ce genre, il est interdit de l'annuler sauf raison valable, et de plus il est obligatoire de la remplacer plus tard (Al-Mughnî 4/234-235 ; Ad-Durr ul-mukhtâr 3/413). Même le fait de se voir présenter une collation alors qu'on rend visite à quelqu'un peut en certaines circonstances constituer une raison valable pour annuler le jeûne surérogatoire qu'on avait commencé ce jour-là (Ad-Durr ul-mukhtâr 3/413 ; Al-Mughnî 9/663). C'est donc bien parce que manger est dans sa globalité une nécessité (dharûra) et que ce jour-là précisément le Prophète ressentait en avoir besoin physiquement qu'il annula le jeûne surérogatoire qu'il avait commencé et se mit à manger de ce qui se trouvait chez lui.

-
--- Note II) Deux cas qui ressemblent à de l'ostentation (1.2.1) alors qu'en réalité ils ne le sont pas :

Il est relaté qu'un homme vint voir le Prophète et lui dit : "Messager de Dieu, un homme fait une action, qu'il garde en privé ; lorsqu'on vint à connaître celle-ci, cela le contente. (Qu'en est-il ?)" Le Prophète dit : "(Cet (homme) aura deux récompenses : celle d'avoir fait (cette action) en privé, et celle de (l)'avoir fait en public" (at-Tirmidhî, 2384 ; voir la version de Mishkât, 5322, qui est légèrement différente).
Sous réserve que ce hadîth soit authentique, il faut noter qu'ici l'action de cet homme n'a pas été motivée par le fait d'être connue (or cela est interdit car constituant du riyâ'), pas plus que le fait que son action ait été découverte ne l'a poussé à l'allonger (comme certains pourraient être amenés à le faire s'ils priaient en privé et que quelqu'un venait à entrer et à les voir) (or cela encore est interdit et constitue du riyâ' : Mishkât 5333). Ici il a simplement été question que cet homme ressente un certain contentement devant le fait que une ou plusieurs personnes aient découvert qu'il faisait telle action de bien. A ce sujet...
– Soit entretenir en pareille occasion ce genre de sentiment, de même que laisser ce genre de sentiment pénétrer son cœur, sont interdits. Mais si le Prophète a tranquillisé cet homme c'est parce que celui-ci n'a fait que connaître une pensée furtive (waswassa) qui lui a traversé l'esprit et qu'il a combattue.
– Soit être content que les gens pensent en bien de soi est autorisé [vu que, comme l'a dit le Prophète, "Vous êtes les témoins de Dieu sur la Terre" : al-Bukhârî 1301, Muslim 949]. Cependant, ce contentement doit être a posteriori par rapport à l'action. Il ne faut pas que cela aille jusqu'à constituer à terme une motivation pour entreprendre l'action ou pour l'allonger ( comme "Je fais telle action car je désire que les gens la découvrent et fassent mes éloges" ; ou "J'allonge la durée de ma prière, car Untel est en train de me regarder et je désire qu'il sache que je suis un grand prieur") (cette explication figure dans Hujjat ullâh il-bâligha, 2/223). Il ne faut pas non plus qu'on reste dans l'expectative de ce genre de choses (en pensant "J'espère que les gens découvriront le bien que je fais") (vu que "Celui qui cherche à être vu, Dieu fera qu'il sera vu ! Et celui qui cherche que les gens entendent à son sujet, Dieu fera qu'on entendra à son sujet !" : al-Bukhârî 6134, Muslim 2986).

Un jour, le Prophète posa à ses Compagnons présents une question dont ils devaient trouver la réponse. Aucun d'eux ne la trouva, sauf le jeune Abdullâh ibn Omar, lequel n'osa cependant pas s'exprimer et se contenta de dire plus tard à son père Omar qu'il avait trouvé la réponse mais n'avait pas voulu parler par égard pour les Compagnons plus âgés que lui, alors présents. Son père lui dit alors : "Que tu l'eus dit m'aurait été plus agréable que telle et telle chose !" (al-Bukhârî, 131, 4421, etc., Muslim 2811). Omar voulait dire qu'il aurait aimé que son fils Abdullâh soit mis en valeur par la réponse qu'il avait trouvée (FB 1/303). Mais en fait il voulait parler ici du contentement que, en tant que père, il aurait pu ressentir par rapport aux éloges que le Prophète aurait alors fait de son fils suite à la réponse donnée avec sincérité par celui-ci. Il ne voulait pas dire que la recherche de la gloire aurait dû motiver son fils Abdullâh à répondre et aurait dû donc constituer son objectif (car ceci aurait été interdit, car constituant du riyâ').

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly, PDF & Email