Le Coran dit-il que la femme est inférieure à l'homme ?

Quelqu'un a écrit ces lignes à mon sujet, par rapport à ce que j'ai dit à propos du foulard de la musulmane :

On nous dit que le foulard n'a pas comme vocation d'être le symbole de la soumission de la femme à l'homme, et que les musulmanes qui ont choisi de se couvrir la chevelure et la poitrine ne le feraient que par pudeur.
Rappelons à tous ceux qui ont des lacunes dans l'exégèse coranique, que non, effectivement, il n'y a pas la "symbolique" de la soumission féminine dans le Coran ; non, cette soumission y est "clairement" évoquée : "Mais les hommes ont le pas sur elles" [sourate II,228]. "Les hommes dirigent les femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci" [sourate IV,34] (Le Coran, Points Seuil).
Alors, soit ceux qui disent cela devraient relire leur livre de chevet, soit ils ont délibérément oublié certains détails.

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Ma réponse :

Tout d'abord, pour ce qui est de la signification du foulard, nous musulmanes et musulmans ne sommes pas les seuls à dire que ce foulard ni ne vise ni ne sert indirectement à marquer une quelconque infériorité ou soumission de la femme : de nombreux concitoyennes et concitoyens, animés de bonne volonté et de la volonté du vivre ensemble, cherchent à comprendre et se préservent des jugements hâtifs. Martin Winckler, un médecin et écrivain français, l'a exprimé à peu près dans ces termes : "Le foulard que portent les musulmanes est quelque chose que l'on voudrait effacer en pensant effacer ce qu'il représente dans son esprit, sans avoir tenté de comprendre ce qu'il représente dans l'esprit de celles qui ont choisi de le porter". Lire notre article au sujet de la signification du foulard de la musulmane.

Pour ce qui est maintenant des deux versets suscités (2/228 et 4/34), il faudrait être de très mauvaise foi – sans jeu de mots – pour ne pas relever qu'il n'y est nulle part question du foulard : il n'y est nulle part fait mention claire du caractère du port du foulard, ni de sa symbolique. C'est là un point important, car il ne faudrait pas tout mélanger.

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Maintenant, même si le sens du foulard n'y est nullement évoqué, ces versets parlent-ils d'une infériorité de la femme par rapport à l'homme ?

Le verset 2/228 se lit en fait ainsi : "Et elles [= les femmes] ont des droits [sur les hommes], comparables aux devoirs qu'elles ont [par rapport à eux], dans la bienséance. Et les hommes ont un degré sur elles" (Coran 2/228) (c'est bien le mot "degré" et non pas "pas" qui est la traduction du terme arabe "daraja"). Ibn Abbâs, un des Compagnons du Prophète et une des plus célèbres références en matière d'exégèse du Coran, dit : "J'aime m'embellir pour mon épouse comme j'aime qu'elle s'embellisse pour moi, car Dieu a dit : "Et elles ont des droits, comparables aux devoirs qu'elles ont, dans la bienséance"" : "وقال آخرون: معنى ذلك: ولهنّ على أزواجهن من التَّصنُّع والمواتاة، مثل الذي عليهن لهم في ذلك. ذكر من قال ذلك: حدثنا ابن وكيع قال، حدثنا أبي، عن بشير بن سلمان، عن عكرمة، عن ابن عباس قال: "إني أحبُّ أن أتزين للمرأة، كما أحب أن تتزين لي، لأن الله تعالى ذكره يقول: "ولهن مثلُ الذي عليهن بالمعروف" (Tafsîr ut-Tabarî). Ibn Abbâs dit aussi : "Je n'aimerais pas exiger tous les droits que j'ai par rapport à elle, car Dieu, élevé soit Son souvenir, dit : "Et les hommes ont un degré sur elles"" : "وقال آخرون: تلك الدرجة التي له عليها: إفضاله عليها، وأداء حقها إليها، وصفحه عن الواجب لهُ عليها أو عن بعضه. ذكر من قال ذلك: حدثنا ابن وكيع قال، حدثنا أبي، عن بشير بن سلمان، عن عكرمة، عن ابن عباس قال: "ما أحب أن استنظف جميع حقي عليها، لأن الله تعالى ذكره يقول: "وللرجال عليهن درجة" (Tafsîr ut-Tabarî, commentaire de ce verset).
Ibn Abbâs commente donc ce "degré de l'homme" comme signifiant que l'homme doit, davantage, savoir fermer les yeux sur des droits qui lui reviennent, tout en s'acquittant scrupuleusement des devoirs qu'il a envers sa conjointe. "Un degré sur elles" : infériorité de la femme ? soumission de la femme ? Non : d'après Ibn Abbâs, ce "degré de l'homme" signifie tout simplement que l'homme doit, davantage, savoir fermer les yeux sur des droits qui lui reviennent, tout en s'acquittant scrupuleusement de ses devoirs vis-à-vis du conjoint.
C'est cet avis de Ibn Abbâs que at-Tabarî a retenu : il écrit : "L'avis le plus pertinent dans le commentaire de ce verset est ce que Ibn Abbâs a dit : le "degré" ("daraja") que Dieu a évoqué dans ce verset est que l'homme passe sur certains de ses droits dont son épouse ne s'acquitte pas, tout en s'acquittant, lui, de tous ses devoirs vis-à-vis d'elle" (Tafsîr ut-Tabarî, commentaire de ce verset).

On voit que, en effet, il est nécessaire d'expliquer un certain nombre de choses à "tous ceux qui ont des lacunes dans l’exégèse coranique"...

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Quant au verset 4/34, qui dit : "Les hommes ont autorité sur les femmes à cause du fait que Dieu a donné des prérogatives à certains par rapport à d'autres", il parle tout simplement de la fonction de chef de famille : le terme "qawwâmûn" a été commenté par Ibn Abbâs comme signifiant : "umarâ" (Ad-Durr ul-manthûr, 2/271), ce qui veut dire : "chefs". Cela désigne la fonction de chef de famille (Tahrîr ul-mar'a fî asr ir-rissâla, 5/101), laquelle fonction ne correspond absolument pas à une dictature mais doit être au contraire vécue avec amour, respect, concertation et – comme nous venons de le voir – en sachant fermer les yeux quant à ses droits : c'est très précisément ce qu'a enseigné le Prophète dans la Sunna ; les paroles de celui-ci à ce sujet sont visibles dans Tahrîr ul-mar'a fî asr ir-rissâla (tome 5 pp. 104-108). Contentons-nous ici d'une seule : le Prophète a dit : "Le meilleur d'entre vous est celui qui est le meilleur avec son épouse" (Tirmidhi 3895, aussi Ibn Maja 1978) (cliquez ici pour en savoir plus).
Et, désolé, j'ai beau chercher dans le texte coranique, je n'y trouve pas le mot "qualités" que la traduction du Seuil avance. Bizarre…
En fait les auteurs de cette traduction ont peut-être pensé que le "" employé dans le texte coranique était un "mâ mawsûla". Or ce ne peut en être un, puisqu'il n'y a pas de "sila" ensuite (il n'y a pas : "bihî"). Il s'agit en réalité d'un "mâ masdariyya"...

Toujours les fameuses "lacunes dans l'exégèse coranique" ? Il semble bien que oui, malheureusement...

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Dans les recueils de la Sunna on lit aussi que le jeune Ibn Abbâs l'ayant un jour questionné au sujet du sens d'un verset coranique, Omar ibn ul-Khattâb, second calife du Prophète, lui donna la réponse. Puis il lui raconta : "كنا في الجاهلية لا نعد النساء شيئا. فلما جاء الإسلام وذكرهن الله، رأينا لهن بذلك علينا حقا، من غير أن ندخلهن في شيء من أمورنا" : "Dans la période d'avant l'islam, n'avions pas de considération pour les femmes. Puis, lorsque vint l'islam et que Dieu évoqua leurs (droits), nous nous mîmes, à cause de cela, à comprendre qu'elles avaient des droits sur nous. Sans (toutefois) les mêler à quoi que ce soit de ce qui nous concernait" (al-Bukhârî, 5505). Omar parle là des règles apportées par l'islam, qui institutionnalisait (alors qu'auparavant cela restait à l'appréciation de chaque individu ou des coutumes de certaines tribus) à la femme des droits par rapport à son mari.
Cependant, quand il dut émigrer à Médine – où le Prophète allait vivre 10 ans encore –, il se retrouva au contact des musulmans de là-bas. Et un changement, cette fois de coutume ('urf), l'attendait là-bas ; il raconte : "وكنا معشر قريش نغلب النساء، فلما قدمنا على الأنصار إذا قوم تغلبهم نساؤهم، فطفق نساؤنا يأخذن من أدب نساء الأنصار" : "Et nous les Quraysh, nous menions les femmes ("naghlib un-nissâ'"). Mais quand nous nous installâmes chez les Ansâr (à Médine), voilà que c'était des hommes que leurs femmes menaient. Nos femmes se mirent alors à prendre la façon d'être des femmes ansarites" (al-Bukhârî, 2336, 4895, Muslim, 1479).
- "Ainsi, alors que j'étais en train de (réfléchir à) une affaire que j'exerçais, ma femme me dit : "Si tu faisais ainsi et ainsi !"
- Je lui dis alors : "Qu'as-tu avec ce qui se trouve ici ? De quoi y a-t-il à entrer dans quelque chose que je veux faire ?"
(al-Bukhârî, 4629).
- "Elle me répondit alors" (4795) "de façon dure" (5505).
- "Je n'appréciai pas qu'elle me réponde"
raconte Omar.
- Elle me dit alors : "Et pourquoi n'apprécies-tu pas qu'on te réponde, alors que les épouses du Prophète lui répondent" (4895) ; "Ta fille répond au Prophète au point que celui-ci reste mécontent la journée" (al-Bukhârî, 4629).
Il ne s'agit pas de déduire de ce récit que l'épouse aurait le droit, quand elle vit dans une société telle que celle de Médine, de chercher à mécontenter son époux, vu que ceci contredit une règle universelle de l'islam.
Ce que ce récit montre c'est que l'usage, à Médine, faisait que les femmes avaient une certaine liberté de ton qui n'existait pas à la Mecque. Omar a été étonné du conseil que son épouse lui a donné parce que, en tant que qurayshite, il n'était pas habitué à ce genre de remarques de la part d'une femme. Ceci, par contre, ne contredit aucune règle de l'islam, mais est lié à la culture. Lorsque le Prophète se retirera d'auprès de ses épouses, Omar cherchera à lui parler ; il raconte, dans le même récit, que pour chercher alors à se rapprocher du Prophète, il lui parla de plusieurs choses, et notamment de la différence entre la culture patriarcale des Quraysh et celle, très différente sur ce point, des Ansâr ; le Prophète ne fit alors que sourire : "ثم قلت وأنا قائم أستأنس: يا رسول الله، لو رأيتني وكنا معشر قريش نغلب النساء، فلما قدمنا على قوم تغلبهم نساؤهم، فذكره فتبسم النبي صلى الله عليه وسلم، ثم قلت: لو رأيتني، ودخلت على حفصة، فقلت: لا يغرنك أن كانت جارتك هي أوضأ منك، وأحب إلى النبي صلى الله عليه وسلم - يريد عائشة -، فتبسم أخرى، فجلست حين رأيته تبسم" (al-Bukhârî, 2336, 4895, Muslim, 1479).

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Il n'y a pas d'infériorité de la femme. Pour l'islam, homme et femme sont égaux dans leur humanité et dans leur valeur humaine. Par contre, ils ont des rôles complémentaires, parce qu'ayant des natures qui présentent, à côté de nombreuses similitudes, des différences et des particularités. Lesquelles différences, on le sait aujourd'hui, ne sont pas toutes dues à la culture et à l'éducation – comme auparavant certains le pensaient – mais sont bel et bien dues pour un certain nombre d'entre elles à la nature même : physiologique, hormonale, psychologique

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Il est certain que la situation concrète de la femme est, dans le réel de nombreux pays musulmans, loin d'être ce qu'elle pourrait et devrait être dans l'idéal. Mais cela, qui le nie ?
Le savant musulman syrien Mustafâ as-Sibâ'i l'a exprimé ainsi : "Puis, en fonction de l'évolution de la situation dans la civilisation musulmane et des traditions locales de pays musulmans, la femme a connu des périodes différentes. Dans la période de décadence, la femme a même connu un délaissement, et, dans les faits, un manquement par rapport aux droits qui lui revenaient." "Le besoin s'est donc fait sentir que la pensée des musulmans engagés se tourne également vers la situation de la femme dans leur pays" (Al-Mar'a bayn al-fiqhi wa-l-qânûn, pp. 46-51).
Marcel Boisard écrit quant à lui : ""Le paradis est sous les pieds des mères" ou encore "Le meilleur d'entre vous est celui qui est le meilleur avec sa femme", dit le Prophète. De telles affirmations ne sauraient émaner d'une société qui ne respecterait pas la femme en tant que telle. Sa relative infériorité actuelle par rapport à l'homme est la conséquence directe des conditions sociales et économiques globales de la société islamique. Les mouvements féministes [musulmans] l'ont d'ailleurs bien compris, qui appuient leur revendication sur les deux piliers usuels du réveil de la conscience musulmane : l'aspect politique et l'aspect religieux. A cet égard, leur combat risque d'être à la fois plus aisé et plus difficile que celui des femmes occidentales. Elles auront en effet à combler un retard plus considérable. En revanche, leur tâche sera facilitée par le fait qu'il ne leur faudra pas lutter contre une législation établie surtout par des hommes, habilités d'accepter ou de refuser de leur octroyer les "privilèges" qui diminueraient la sévérité des codes civils. Le droit de la musulmane à l'égalité sociale, à la propriété privée personnelle, au respect et à la sécurité dans le mariage, à la compensation en cas de divorce, à la jouissance d'intérêt purement féminin est acquis : la loi divine le leur accorde déjà. Elles auront à en obtenir l'application pratique par les hommes en évoquant, précisément, l'islam" (L'humanisme de l'Islam, Albin Michel, p. 110).

D'un côté il y a donc des préjugés chez certains (je dis bien : "certains") occidentaux quant à ce que l'islam dit réellement au sujet de la femme. D'un autre côté il y a réellement, dans des sociétés musulmanes, des problèmes quant à la situation de la femme ; des réformes doivent être entreprises pour améliorer ces réalités-là. Ces réformes ne seront cependant efficaces, profondes et durables que si elles viennent de l'intérieur même des références musulmanes, comme l'a écrit Boisard.
Voici d'ailleurs des lignes extraites du Monde Dossiers et Documents (n° 251) à propos de la situation de musulmanes de Turquie : "Derrière le voile [il s'agit du foulard] apparaît un nouveau profil de la femme musulmane : éduquée, urbanisée, revendicative, et qui, pour être voilée, n'est ni passive, ni soumise, ni cantonnée à l'espace intérieur" (p. 4) ; "ces étudiantes en médecine, en dentisterie, en philosophie, souvent brillantes, qui dissimulent leurs formes sous un pardessus et portent un "turban" (foulard recouvrant la tête et les épaules et ne laissant découvert que le visage) ont une connaissance approfondie du Coran, savent parler de l'histoire ou de la sociologie de l'islam" (Ibid.).
Une nouvelle fois, remarquez : elles sont "revendicatives" et non "passives" ou "soumises" ; si les deux versets coraniques en questions signifiaient que la femme doit "la fermer" devant l'homme, forcément "supérieur", ces femmes n'auraient pas "une connaissance approfondie du Coran"...

Sur la même page mais dans un autre article on peut lire que le même phénomène est visible chez des Egyptiennes : "Les jeunes Egyptiennes sont peut-être voilées, mais elles sont en train d'accéder au savoir, à la liberté de mouvement dans la ville, à l'emploi, à la vie publique. Alors que certains ne veulent voir dans la société égyptienne d'aujourd'hui que les effets d'une "réislamisation" inquiétante, les Egyptiens – et les Egyptiennes – sont peut-être tout simplement, en s'aidant de l'école, en train de conquérir leur modernité" (Ibid.).
Ces témoignages prouvent que l'amélioration de la situation de la musulmane dans les pays musulmans n'est pas une vue de l'esprit mais bel et bien un processus actuellement en marche. Il lui faut simplement du temps pour s'étendre.

Il reste que, préjugés résorbés et réforme menée à bien, le modèle d'émancipation que la majorité des femmes musulmanes réaliseront sur la base des normes du Coran et de la Sunna et en prenant en compte les travaux du Fiqh réalisés depuis quatorze siècles, présentera malgré tout, à côté de points communs, des différences par rapport à celui que la majorité des femmes occidentales ont réalisé. C'est ce qu'un passage de l'article du Monde dossiers et documents suscité souligne : ces musulmanes de Turquie, peut-on y lire, ne suivent ni le "traditionalisme musulman, qu'elles jugent affadi et ignorant", ni le "modernisme occidental".

La question qui se pose dès lors est : Est-on prêt en Occident à ne pas confondre les principes d'une émancipation bien comprise, avec les repères du seul modèle occidental d'émancipation, produit par des références culturelles précises sur lesquelles ont joué des circonstances historiques particulières ?
On parle de multiculturalisme (à l'échelle nationale) et le pluralisme des civilisations (à l'échelle mondiale), mais ces termes seraient-ils destinés aux seuls discours et colloques ?

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Un dernier mot : nous l'avons dit, les sociétés musulmanes sont telles qu'il y a des améliorations notoires à apporter quant aux mentalités et quant aux comportements vis-à-vis des femmes. Mais si on est honnête avec soi-même et si on n'a pas été "endoctriné" – puisque c'est un terme que d'aucuns aiment à user, semble-t-il –, il faudrait aussi ne pas oublier que dans les sociétés occidentales la situation de la femme n'est pas non plus telle que rien ne serait plus à entreprendre pour changer les mentalités et les comportements… Marie Trintignant n'habitait pas en pays musulman, et n'était pas non plus une citoyenne française issue de l'immigration (l'immigrée étant forcément "victime des machos musulmans, qui s'appuient sur les dires du Coran et sévissent dans les banlieues"), n'est-ce pas… Est-elle la seule ou seulement la plus connue ?

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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