Serons-nous jugés par Dieu pour nos pensées aussi ?

Dieu dit dans le Coran : "لِّلَّهِ ما فِي السَّمَاواتِ وَمَا فِي الأَرْضِ وَإِن تُبْدُواْ مَا فِي أَنفُسِكُمْ أَوْ تُخْفُوهُ يُحَاسِبْكُم بِهِ اللّهُ فَيَغْفِرُ لِمَن يَشَاء وَيُعَذِّبُ مَن يَشَاء وَاللّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ" : "Et que vous exprimiez ce qui se trouve dans vos âmes ou que vous le cachiez, Dieu vous jugera pour cela. Puis Il pardonnera à qui Il voudra et punira qui Il voudra. Et Dieu a puissance sur toute chose" (Coran 2/284).

Ce verset montre qu'il n'est pas demandé à l'homme de se parfaire au niveau des actes visibles en oubliant l'intérieur de son cœur et de son esprit, mais que Dieu jugera les hommes autant pour leurs actions extérieures que pour le contenu de leur for intérieur.

Or dans le for intérieur :
il y a ce sur quoi la volonté humaine a une emprise : croyances, sincérité ou ostentation, humilité ou orgueil, amour de Dieu ou amour d'autre que Lui, pensées entretenues, etc.,
mais il y a aussi ce qui échappe à la volonté : pensées furtives, suggestions du diable, etc.

Maintenant :
– Pour ce qui, dans leur cœur/esprit, relève de ce sur quoi leur volonté a une emprise, les hommes seront jugés.
– Mais pour les pensées qui traversent leur cœur/esprit, les faibles intentions et les murmures que le diable leur glisse dans leur for intérieur, seront-ils aussi jugés ?

En réalité non : le verset ne parlait que de ce qui relève de ce sur quoi la volonté a une emprise. Cependant, le libellé (zâhir) du verset pouvait laisser croire le contraire : il semblait concerner tout ce qui relève du cœur.

Quand ce verset fut révélé, les Compagnons le comprirent donc avec ce sens apparent (zâhir) et, craignant ne pas pouvoir être à la hauteur, ils se rendirent auprès du Prophète lui dire qu'ils étaient incapables de pratiquer ce verset.
Le Prophète leur demanda d'exprimer qu'ils acceptaient ce que Dieu a dit. Alors Dieu révéla deux autres versets, dans lesquels Il explicita le sens réel du verset précédemment révélé : Il y dit tout d'abord : "Dieu ne tient responsable une âme que ce dont elle est capable" (Coran 2/285). Les pensées fugitives (ahâdîth un-nafs) étant hors du contrôle de l'homme et celui-ci n'étant pas capable de les faire disparaître, Dieu n'en tient donc pas l'homme responsable : aussi, ce genre de pensée n'est pas inclus dans ce dont parle le premier verset.
On voit qu'il y a eu ici explicitation du sens réel du premier verset par le second.

Cependant, Abû Hurayra, relatant ce récit, a employé les termes suivants : "فلما اقترأها القوم، ذلت بها ألسنتهم، فأنزل الله في إثرها: {آمن الرسول بما أنزل إليه من ربه والمؤمنون كل آمن بالله وملائكته وكتبه ورسله لا نفرق بين أحد من رسله وقالوا سمعنا وأطعنا غفرانك ربنا وإليك المصير}. فلما فعلوا ذلك، نسخها الله تعالى فأنزل الله عز وجل: {لا يكلف الله نفسا إلا وسعها لها ما كسبت وعليها ما اكتسبت ربنا لا تؤاخذنا إن نسينا أو أخطأنا}" : "Lorsque les Compagnons eurent fait cela, Dieu fit le naskh du verset et révéla : "Dieu ne tient responsable une âme que ce dont elle est capable"" (rapporté par Muslim, n° 125).
De même, Ibn Omar a employé le même terme : "عن مروان الأصفر، عن رجل من أصحاب رسول الله صلى الله عليه وسلم، قال: أحسبه ابن عمر: {إن تبدوا ما في أنفسكم أو تخفوه} قال: نسختها الآية التي بعدها" (al-Bukhârî, n° 4272).
Le terme "naskh" ne désigne ici aucune abrogation – puisqu'il n'y en a eu aucune, ni complète comme en A, ni par rapport à un cas faisant désormais exception, comme en B – ; il ne s'agit que d'une explicitation du sens réel du premier verset.

Montrant qu'il n'y a pas eu d'abrogation, Shâh Waliyyullâh écrit : "Le verset révélé postérieurement a montré qu'il s'agissait de "ce qui se trouve dans vos âmes" comme sincérité ou hypocrisie, et non comme pensées fugitives, sur lesquelles la volonté n'agit pas : l'homme n'est responsable que ce dont il est capable" (Al-Fawz ul-kabir, p. 56).
Cheikh Ashraf 'Alî Thânwî
a commenté ces versets de la même façon, puis a conclu : "Dieu a, dans le second verset, explicité le sens du verset révélé précédemment ; c'est ce qui a été nommé dans certains récits un "naskh" : en fait, chez les Prédécesseurs ("Salaf") l'explicitation ("tawdhîh") aussi était appelée : "naskh"" (Bayân ul-qur'ân, tome 1 pp. 173-174).
Ibn Hajar a lui aussi écrit : "ويحتمل أن يكون المراد بالنسخ في الحديث التخصيص فإن المتقدمين يطلقون لفظ النسخ عليه كثيرا والمراد بالمحاسبة بما يخفي الإنسان ما يصمم عليه ويشرع فيه دون ما يخطر له ولا يستمر عليه والله أعلم" (FB 8/260).

Le verset n'est ainsi pas abrogé.

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Dès lors :

A) Celui qui, en son for intérieur, a l'intention de faire, à l'extérieur, une action de bien ou de mal, et ensuite ne fait pas cette action, cette intention lui sera-t-elle comptée ou pas ?

La réponse est que cela dépend du degré d'intention, car il en existe 5. Nous en avons parlé dans l'article consacré aux Degrés dans l'intention.

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B) Qu'en est-il maintenant de l'homme qui, en son for intérieur, fait une action qui est propre au for intérieur (par exemple penser en mal au sujet d'autrui, sans l'exprimer par la parole) ?

La réponse est que :

--- B.a) Si cela ne relève que de ce qui "passe" involontairement dans son esprit puis disparaît, l'homme n'en est pas responsable ; et vu que cela disparaît de soi-même, l'homme n'a même pas à le repousser.

--- B.b) Si cela vient, part et revient, alors, l'homme doit le repousser, et, alors, il n'en sera pas non plus tenu responsable.

--- B.c) Par contre, si cette mauvaise pensée, d'abord involontaire, a fini par "prendre racine" en lui, parce qu'il ne l'avait pas repoussée, l'homme en sera responsable, car il s'agit justement là d'une mauvaise pensée au sujet d'autrui (sû' uz-zann).

--- B.d) De même, si c'est sciemment qu'il se laisse aller à penser en mal d'autrui, l'homme en sera responsable.

--- Quant au cas où il exprime verbalement, en tant que vérité, la mauvaise pensée qu'il a eue, cela est encore plus accentué que le seul fait de penser cela volontairement, et il en sera a fortiori responsable.

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Le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "Dieu a pardonné aux gens de ma communauté ce que leur âme leur suggère, tant qu'ils n'agissent pas en fonction et ne l'expriment pas par la parole" (al-Bukhârî, 4968, Muslim, 127) :

- "Agir en fonction", cela concerne la mauvaise action que l'homme pourrait commettre à l'extérieur, comme boire de l'alcool, etc. : tant qu'il en a seulement eu l'intention (A), cela ne lui est pas compté comme péché (sauf le degré 5 : la ferme intention, qui est une action comptée).

- "Exprimer par la parole", cela concerne les actions de type B :
- avoir une pensée qui relève du kufr akbar (que l'homme pourrait exprimer comme vérité) ;
- avoir une mauvaise pensée au sujet d'une personne (mauvaise pensée que l'homme pourrait communiquer à un tiers)...
Si l'homme exprime ces pensées par sa parole (non pas qu'il en parle comme étant un problème qu'il a et dont il demande conseil pour s'en débarrasser, mais en tant que chose à quoi il adhère), ces pensées lui sont comptées comme des péchés.
Pareillement, si même en ne les exprimant pas par sa parole et en les gardant en son for intérieur, l'homme atteint en son for intérieur le degré d ou même le degré c, cela lui est compté comme péché (car constituant une action voulue et choisie).

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Car, même si on n'agit pas en fonction et on ne l'exprime pas par la parole, il y a que les degrés c et d entraînent la responsabilité devant Dieu (alors que les degrés a et b sont pardonnés) ; et cela concerne également les autres (mauvaises) actions du for intérieur :

- penser aux parties intimes d'une personne précise avec qui on n'est pas marié (zina-l-qalb) ; c'est bien pourquoi il existe le zina-n-nafs ;
- souhaiter que telle personne perde tel bienfait dont elle jouit (hassad) ;
- etc.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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