Ce que le Coran a énoncé sans le prouver (الحُجَّة) ni argumenter - La question du référentiel de son interlocuteur - Quand on a de sérieux doutes quant à certaines croyances énoncées par le Coran (part. 1/2)

Question :

"As-salamu alaykum.

(...) Après plus de 15 années de pratique assidue, et de suivi assidu de cours dans les Mosquées, Institut Untel, et même en Egypte, pendant lesquelles j'ai épongé presque toutes les questions de Aqîda et Fiqh, je constate que certains points dans l'héritage islamique sont douteux, ou du moins m'apparaissent douteux.

Par exemple, je ne crois plus du tout à la possession par des djinns ou à la sorcellerie. Pour dire vrai, nous n'avons aucune preuve tangible de l'existence des djinns et de la sorcellerie. Nous n'y croyons que parce qu'il est dit dans le Coran que ces êtres et cette chose existent. Or il s'avère que nombreuses personnes dans notre communauté se croient possédées ou ensorcelées, alors que leur pathologie est d'ordre psychiatrique (dépression, ancien fumeur de cannabis, etc.).
(...)
Si j'évoque l'aspect douteux du Quran, je vous épargne celui de nombreux ahadith, où, là, aucune rationalité ne fonctionne plus. La compilation des ahadith, aussi rigoureuse soit-elle, nous a ramené certains hadiths irrationnels, avec des aberrations lorsqu'on lit leurs tentatives d'explications.
(...) Certains Ulamas maintiennent encore que le soleil tourne autour de la Terre pour ne pas avoir à contredire le Quran. On en est là, cher frère.
(...)

Quand on a la foi, on ne réfléchit pas trop. J'en ai fait l'expérience. Pendant un certain temps, j'ai été un Dâ'î dévoué. Mais depuis quelques années et suite à d'autres lectures que celles de nos textes, je trouve que beaucoup de nos sources sont très douteuses, au même titre que celles des deux autres monothéismes.
(...) Il m'est venu à l'idée que l'islam, au même titre que les autres monothéismes, était une construction purement humaine.
Sincèrement, j'ai longtemps refoulé ces questions, mais plus le temps passera, plus elles seront à  portée de tous les musulmans.
Suis-je sorti de l'islam ? A vrai dire je ne suis plus hanté par cette question. Je crois en Dieu cela m'est suffisamment apaisant.
Je sombre peut-être dans le rationalisme. Je vous l'accorderais.
"

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Réponse :

Wa 'alaykum us-salâm.

Les points communiqués par les sources islamiques ne sont pas en soi douteux.
C'est à vous que certains éléments de ces sources semblent aujourd'hui douteux.

D'abord, pour ce qui est de la question de savoir si affirmer que la Terre est sphérique, que la Terre tourne autour du soleil (et pas l'inverse), cela contredit ou pas le Coran et la Sunna, je vous invite à lire sur le sujet ces miens articles :
--- La raison peut-elle appréhender un texte dans un sens allégorique (ta'wîl) ? ;
--- Pour les choses de l’Invisible (الغيب), le principe de base est de s’en tenir à ce qui est dit dans les textes (التوقيف). Par contre, pour les considérations relatives à l’Observable (الشهادة), le principe de base est l’autorisation d’affirmer (الجواز) ; par ailleurs, il existe une certaine latitude à l’interprétation des textes (التأويل) ;
--- Quand le Coran et la Sunna évoquent quelque chose en le décrivant d'après ce que l'homme voit, à son échelle – "Il vit alors le soleil se coucher dans une source boueuse" ; "La Terre a été aplanie" ; etc. ;
--- Rationalité de la Foi – Autonomie de la Raison – Enchantement du monde ;
--- Y a-t-il des termes à appréhender au sens figuré (مجاز) dans le Coran et la Sunna, ou ne peut-on pas dire qu’il existe des termes Majâz dans le Coran (comme l’affirme Ibn Taymiyya) ?.

Ensuite, je connais moi-même certaines gens que j'ai tenté de convaincre qu'elles n'étaient nullement possédées ni ensorcelées mais qui, quelque peu sensibles sur le plan psychologique, s'imaginaient être "touchées" par des djinns.
Mais que des cas imaginaires existent, cela n'implique nullement l'autre extrême auquel vous êtes pour votre part parvenu, à savoir que les cas d'ensorcellement et de possession n'existent pas du tout.

Les djinns existent. Ils sont une réalité.

Votre posture actuelle est en effet du rationalisme, et du rationalisme matérialiste : ce dont vous n'avez pas encore trouvé trace matérielle avec preuve "scientifique" (au sens occidental du terme), cela n'existe pas, ou à tout le moins vous n'y croyez pas (tant que vous n'avez pas la preuve scientifique). D'où votre doute au sujet de l'existence des djinns, de la sorcellerie, et, partant, de la véracité du Coran. Néanmoins, vous croyez toujours en Dieu, affirmez-vous. Pourtant, dites-vous bien que la Raison humaine qui travaille seule (al-'Aql al-Mujarrad) arrive à trouver une petite possibilité pour remettre en question l'existence de Dieu elle-même ; chose que ne fait pas la raison humaine travaillant avec ce que le cœur lui souffle (al-'Aql bi-l-Qalb).

En fait la connaissance humaine ne se limite pas à des choses qui sont accessibles à l'homme par le biais direct de ses 5 sens ; il existe bien d'autres choses qui sont réelles mais qui ont été connues des hommes par d'autres moyens :
--- soit par le fait que leur sens spirituel (cœur) (fit'riyyât qalbiyya), inné chez eux comme chez tout homme, sait que cela existe (c'est le cas pour l'existence de Dieu) ;
--- soit par le fait qu'ils en ont entendu parler par un nombre extrêmement grand de personnes qui, elles, ont toutes vu ces choses (mutawâtirât) ;
--- soit par le fait qu'ils en ont entendu parler par des personnes fiables qui, pour leur part, ont, de façon exceptionnelle, vu ces choses (akhbâr uth-thiqât) ;
--- soit par recoupement fait par leur raison, par déduction par implication (istidlâl bi-l-luzûm) ; etc.

Avant la venue du Coran, des humains croyaient déjà en l'existence des djinns, et ce dans toutes les cultures du monde (elfes, trolls, fées, gnomes, etc.).
Aujourd'hui encore, des humains qui ne sont pas musulmans (et même pas monothéistes) et n'ont jamais ouvert un Coran y croient toujours. Et il ne s'agit pas d'une légende répandue : les djinns existent vraiment.

Si je parle à des personnes pour les convaincre de quelque chose à quoi elles n'adhèrent pas, je vais argumenter ; or, pour cela, je vais m'appuyer sur des éléments auxquels ces personnes adhèrent déjà : ce sont les Badîhiyyât (Evidences), les Mash'hûrât (Axiomes) ou les Mussallamât (Postulats). Des personnes adhérant déjà à cela, je ne vais pas chercher à les leur prouver, puisqu'elles en sont déjà convaincues.
Cependant, je sais pertinemment que d'autres personnes n'adhèrent pour leur part pas à ces éléments-là ; si je parle cette fois à ces autres personnes, je devrai au préalable prouver devant elles ces éléments que je n'avais pas à chercher à établir dans le cas des premières personnes.

Si Dieu, dans le Coran (dont les Arabes de l'époque ont été les interlocuteurs premiers), a parlé des djinns comme une réalité qu'Il n'a pas cherché à démontrer, c'est parce que leur existence était un Axiome chez les Arabes. Le Coran s'est donc contenté de faire d'autres affirmations, en parlant des djinns comme étant une réalité connue et reconnue de ses interlocuteurs immédiats : "وَيَوْمَ يَحْشُرُهُمْ جَمِيعًا ثُمَّ يَقُولُ لِلْمَلَائِكَةِ أَهَؤُلَاء إِيَّاكُمْ كَانُوا يَعْبُدُونَ؟ قَالُوا سُبْحَانَكَ أَنتَ وَلِيُّنَا مِن دُونِهِم بَلْ كَانُوا يَعْبُدُونَ الْجِنَّ أَكْثَرُهُم بِهِم مُّؤْمِنُونَ" : "Et le jour où Il les rassemblera tous, puis Il dira aux Anges : "Ceux-ci, est-ce vous qu’ils adoraient ?" (Les Anges) diront : "Pureté à Toi ! Tu es notre Allié et pas eux. Ils adoraient plutôt les djinns ; la plupart parmi eux avaient foi en eux"" (Coran 34/40-41). "وَجَعَلُواْ لِلّهِ شُرَكَاء الْجِنَّ وَخَلَقَهُمْ" : "Et ils ont attribué à Dieu comme associés des djinns, alors qu'Il les a créés" (Coran 6/100). "وَإِذْ قُلْنَا لِلْمَلَائِكَةِ اسْجُدُوا لِآدَمَ فَسَجَدُوا إِلَّا إِبْلِيسَ كَانَ مِنَ الْجِنِّ فَفَسَقَ عَنْ أَمْرِ رَبِّهِ" : "(...) sauf Iblîs - il faisait partie des djinns -, il sortit alors de l'ordre de son Pourvoyeur" (Coran 18/50).
Si par contre on parle à d'autres groupes de personnes qui, pour leur part, n'adhèrent pas à l'idée de l'existence des djinns (n'en ayant peut-être même pas connaissance, n'en parlons plus d'en être convaincues), il s'agira au préalable de leur parler des djinns, de leur expliquer ce qu'ils sont, et de leur donner des preuves de leur existence.

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Pour étayer les concepts et les assertions que le Coran affirme, nous avons des Dalîl 'Aqlî, des Preuves s'adressant à notre Raison :
– nous avons des Dalîl 'Aqlî qui sont aussi Sam'î, c'est-à-dire : qui figurent dans le Coran lui-même ;
– et nous avons des Dalîl 'Aqlî qui ne sont pas dans les textes (donc Ghayr Sam'î) mais qui sont quand même Shar'î, c'est-à-dire : autorisées par la Shar', et valables selon celle-ci.

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En fait, et cela est valable pour tout point évoqué dans le Coran, primo on considère le Coran comme un tout ; comme nous disposons par ailleurs de preuves extérieures au Coran et prouvant sa véracité, cette véracité vaut pour tout ce qu'il contient (même lorsqu'il s'agit d'une chose qu'il ne démontre pas). Secundo, tout élément extérieur au Coran et à la Sunna et prouvant ce que ceux-ci affirment, pareil élément est bienvenu : c'est un Dalîl 'Aqlî Shar'î.

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Pour votre part, par rapport aux djinns, vous pourriez ainsi vous rendre à Madagascar (et en bien d'autres pays de la planète, peut-être organiser vous-même un voyage et un court séjour à l'île de La Réunion), vous rendre en certains lieux de ces pays et y assister à certains événements ; vous verriez alors de vous-mêmes, par les manifestations auxquelles vous assisterez, si les djinns existent véritablement ou s'ils ne sont que légende et contes. Ce à quoi vous assisterez alors seront des Dalîl 'Aqlî Shar'î (ghayr sam'î).

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I) Un Dalîl 'Aqlî est une preuve s'adressant à la Raison et qui confirme une donnée du Coran et de la Sunna : il se peut qu'elle ait été citée dans le Coran ou la Sunna eux-mêmes (elle est alors : Dalîl 'Aqlî Shar'î Sam'î) ; et il se peut qu'elle n'y figure pas (et ce parce que ces deux sources n'ont pour leur part pas cherché à démontrer ce qu'elles ont affirmé) mais que ce soient des humains qui l'aient trouvée (à ce moment elle est : Dalîl 'Aqlî Shar'î Ghayr sam'î) :

"Si, par : "(Dalîl) Shar'î", on veut dire : "ce que le Dîn a autorisé (comme Dalîl d'une Aqîda Dîniyya ou d'un Hukm Dînî)", alors y sont inclus : ce dont le Véridique [= le Prophète, sur lui soit la paix] a informé, ce que le Coran a indiqué, ainsi que ce que les choses existantes indiquent et dont elles témoignent".
"(...) Beaucoup de Mutakallimûn pensent que les Dalîl Shar'î sont restreintes à l'information donnée par le Véridique. (...) C'est une erreur de leur part. Le Coran a plutôt exposé des Dalîl 'Aqlî, même si beaucoup d'(autres) Dalîl 'Aqlî peuvent être connues par la Vision et ses implications, cela comme Dieu l'a dit :
"سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنفُسِهِمْ حَتَّى يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ أَوَلَمْ يَكْفِ بِرَبِّكَ أَنَّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ شَهِيدٌ" : "Nous allons leur montrer Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes jusqu'à ce qu'il leur devienne évident que ceci [= le Coran] est la vérité. Et ne suffit-il pas, au sujet de ton Pourvoyeur, qu'Il est au sujet de toute chose Témoin ?" [Coran 41/53]" :
"ثم الشرعي قد يكون سمعياً وقد يكون عقلياً. فإن كون الدليل شرعياً: يراد به: كون الشرع أثبته ودل عليه؛ ويراد به: كون الشرع أباحه وأذن فيه.
فإذا أريد بـ"الشرعي": ما أثبته الشرع: فإما أن يكون معلوماً بالعقل أيضاً، ولكن الشرع نبه عليه ودل عليه، فيكون شرعياً [أي سمعياً و]عقلياً [أي معلومة بالعقل]. وهذا كالأدلة التي نبه الله تعالي عليها في كتابه العزيز، من الأمثال المضروبة وغيرها الدالة علي توحيده وصدق رسله وإثبات صفاته وعلي المعاد: فتلك كلها أدلة عقلية يعلم صحتها بالعقل، وهي براهين ومقاييس عقلية، وهي مع ذلك شرعية. وإما أن يكون الدليل الشرعي لا يعلم إلا بمجرد خبر الصادق؛ فإنه إذا أخبر بما لا يعلم إلا بخبره كان ذلك شرعياً سمعياً [غير عقلي أي غير معلوم بالعقل، وإن كان غير متعارض للعقل]. وكثير من أهل الكلام يظن أن الأدلة الشرعية منحصرة في خبر الصادق فقط، وأن الكتاب والسنة لا يدلان إلا من هذا الوجه، ولهذا يجعلون أصول الدين نوعين: العقليات، والسمعيات، ويجعلون القسم الأول مما لا يعلم بالكتاب والسنة. وهذا غلط منهم، بل القرآن دل علي الأدلة العقلية وبينها ونبه عليها، وإن كان من الأدلة العقلية ما يعلم بالعيان ولوازمه، كما قال تعالى {سنريهم آياتنا في الآفاق وفي أنفسهم حتى يتبين لهم أنه الحق أولم يكف بربك أنه على كل شيء شهيد}.
وأما إذا أريد بـ"الشرعي": ما أباحه الشرع وأذن فيه، فيدخل في ذلك: ما أخبر به الصادق وما دل عليه ونبه عليه القرآن، وما دلت عليه وشهدت به الموجودات" (Dar' ta'ârudh il-'aql wa-n-naql, 1/198-199 : 1/213-214 dans l'édition que je possède).

Ainsi...

--- Les expériences de John Gray (Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus) montrent que l'homme et la femme, tous deux humains à part entière, ont leurs spécificités, qu'il serait nocif de vouloir gommer ou contrecarrer : ces expériences constituent des Dalîl 'Aqlî Shar'î pour la même information que le Coran et la Sunna ont dite.

--- La découverte scientifique prouvant que c'est au bout de 42 jours que le programme de développement masculin du fœtus se met en route, cela constitue un Dalîl 'Aqlî Shar'î pour ce que dit le hadîth suivant : "إذا مر بالنطفة ثنتان وأربعون ليلة، بعث الله إليها ملكا، فصورها وخلق سمعها وبصرها وجلدها ولحمها وعظامها، ثم قال: يا رب أذكر أم أنثى؟ فيقضي ربك ما شاء، ويكتب الملك" : "lorsque la goutte est demeurée dans la matrice" "40 nuits" / "42 nuits" / "45 nuits" / "40 et quelques nuits", "l'ange demande à Dieu : "Seigneur ! Un garçon ou une fille ?" L'ange écrit alors cela (au sujet du fœtus, d'après la réponse qu'il reçoit). Et alors Dieu en fait un garçon ou une fille. (...)" : "فيقول: يا رب أذكر أو أنثى؟ فيجعله الله ذكرا أو أنثى. ثم يقول: يا رب أسوي أو غير سوي، فيجعله الله سويا أو غير سوي. ثم يقول: يا رب ما رزقه؟ ما أجله؟ ما خلقه؟ ثم يجعله الله شقيا أو سعيدا" (Muslim, numéros 2644 et 2645). (Comment comprendre le hadîth qui dit que c'est la dominance du liquide masculin ou féminin qui détermine le sexe du fœtus ?.)

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II) Les Assertions présentes dans le Coran, qui servent de Référés (Arguments), et entrent donc en jeu dans ses Argumentations, sont toutes en soi vraies (Sâdiqa) et conférant la certitude (Yaqîniyyât). Cependant :

Cependant :

--- certaines de ces prémisses coraniques (qui sont vraies et certaines) sont connues et reconnues par tous les humains (ou presque) ; ce sont les Dharûriyyât, les Choses Certaines et Evidentes. Une Argumentation s'appuyant sur des assertions qui sont toutes de ce type s'appelle un Bur'hân, une Démonstration ; (dans le cas du Coran, ces assertions sont Evidentes soit pour la Raison pure, soit pour le Coeur (relevant alors de ce que l'homme connaît par ce qu'on nomme parfois : "le sens spirituel", "l'intuition") ;

--- tandis que d'autres (elles aussi vraies et certaines) ne sont reconnues que par un grand nombre de personnes ; ce sont les Mash'hûrât [ainsi que les Maqbûlât] : les Axiomes - dans l'un des sens de ce terme -). Une Argumentation s'appuyant sur au moins une assertion de ce type correspond à la Khitâba, Rhétorique ; (dans le cas du Coran, les argumentations de ce genre sont donc à la fois Bur'hân et Khitâba) ;

--- et d'autres encore (toujours vraies et certaines) sont partagées par le groupe précis avec qui le Coran est en train d'argumenter ; ce sont les Mussallamât, les Postulats : les propositions reconnues par au moins la partie adverse. Une Argumentation s'appuyant sur au moins une assertion de ce type correspond à la Jadal, Dialectique ; (dans le cas du Coran, les argumentations de ce genre sont donc à la fois Bur'hân et Jadal).

On voit que le choix des assertions dépend du niveau de diffusion de la connaissance chez l'interlocuteur : avec un interlocuteur déjà convaincu de telle assertion, on peut procéder à une argumentation s'appuyant sur elle, ce qui n'est pas le cas avec un autre interlocuteur, à qui il faut déjà démontrer cette assertion : la raison en est que pour le premier, cette assertion est Mussallam (déjà reconnue), mais pas pour le second.

Ceci entraîne que le Coran a argumenté pour prouver un certain nombre de choses qu'il affirme, mais pas pour prouver toute chose dont il parle :

Le Coran a argumenté pour prouver par exemple (entre autres choses) :
--- Dieu est Unique dans le caractère divin ;
--- même les anges ne sont pas divins (et ne doivent donc pas être divinisés par les hommes) ;
--- il y a une vie après la mort ;
--- il y aura un jour où tous les humains seront ressuscités pour être jugés pour leurs croyances et leurs actions, intérieures et extérieures ;
--- Dieu suscite des messagers parmi les hommes, ayant pour mission de guider ceux-ci vers ce que Dieu agrée.

Or ces argumentations s'appuient sur des référés, que le Coran ne cherche cette fois pas à prouver par argumentation, car ceux à qui il s'adresse y croyaient déjà.

Ainsi, lorsque ces interlocuteurs sont les Arabes Polythéistes, il faut savoir que ces derniers croyaient déjà en les assertions suivantes :
--- "Dieu le Créateur existe. Et Il est Unique dans le fait d'avoir créé cieux, terre, anges, djinns et humains" ;
--- "Les anges existent" ;
--- "Les djinns existent" ;
--- "La Kaaba a été bâtie par Abraham et Ismaël" (cela s'était transmis de génération en génération chez eux, et on le retrouve dans la poésie arabe pré-islamique (fî ash'âr il-jâhiliyya)).

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III) Shâh Waliyyullâh a fourni une liste d'assertions qui étaient déjà acquises (Mash'hûrât, Axiomes, ou Mussallamât, Postulats) chez les Arabes Polythéistes parmi lesquels le prophète Muhammad (que Dieu l'élève et le salue) a été suscité. Ces acquis étaient présents chez eux en tant que traces du message abrahamique apporté par Ismaël (sur lui soit la paix) chez leurs ancêtres. On trouve trace de ces acquis dans la poésie arabe pré-islamique :

Parmi ces acquis, il y a :

--- quelques-unes des croyances correctes relatives à l'invisible : l'existence de Dieu, et le fait qu'Il a créé Seul les cieux et la Terre ; l'existence des anges ; etc. : "وكانت عقيدة إثبات وجود الله تعالى وأنه خالق الأرض والسموات العلى، وأنه مدبر الحوادث العظام، وأنه قادر على إرسال الرسل، ومجاز للعباد على أعمالهم، وأنه قادر مقدر للحوادث العظيمة قبل وقوعها، وأن الملائكة عباد الله المقربون، وأنهم يستحقون الإكرام: كل ذلك كان ثابتاً عندهم. ويدل على ذلك شعرهم. ولكن جمهور المشركين وقعوا في شبهات كثيرة تجاه هذه المعتقدات، لاستبعاد بعض الأمور وعدم ألفتهم لإدراكها والإحاطة بمفاهيمها. وقد كان ضلال هؤلاء وانحرافهم في الشرك والتشبيه والتحريف وجحود الآخرة واستبعاد رسالة سيد المرسلين - صلى الله عليه وسلم - وشيوع الأعمال القبيحة والمظالم فيما بينهم وابتداع الطقوس والتقاليد الباطلة واندراس العبادات والشعائر الحقة الصحيحة" (Al-Fawz ul-kabîr, p. 23) ;

--- la croyance en le caractère "institué" de quelques-unes des actions cultuelles et des actions de bien : les ablutions rituelles, la prière rituelle, le jeûne, l'aumône, le fait d'entretenir les relations familiales : "وقد كان الوضوء والصلاة والصوم من طلوع الفجر إلى غروب الشمس والصدقة على اليتامى والمساكين والإعانة على نوائب الحق وصلة الأرحام: أموراً مشروعة في أصل ملة إبراهيم - عليه السلام -؛ وكانوا يتمادحون بهذه الأعمال ويرونها فضيلة ومفخرة. إلا أن جمهور المشركين تركوها وانصرفوا عنها، وأصبحت عندهم هذه الأمور والشعائر كأن لم تكن شيئاً" (Ibid., p. 23) ;

--- la croyance en le caractère "interdit" de quelques-unes des actions de mal : l'assassinat, le vol, la fornication, l'intérêt et l'usurpation : "وكان تحريم القتل والسرقة والزنا والربا والغصب: ثابتاً معلوماً في أصل الملة الحنيفية، ويجري استنكارها عندهم في الجملة. ولكن جمهور المشركين كانوا يرتكبونها وينساقون وراءها، بحكم النفس الأمارة بالسوء" (Ibid., p. 23).

A la fin de cette liste, Shâh Waliyyullâh écrit : "وبالجملة فإن رحمة الله تعالى اقتضت بعثة سيد الأنبياء محمد بن عبد الله - صلوات الله وسلامه عليه - في الجزيرة العربية، وأمره بإقامة الملة الحنيفية، ومجادلة هؤلاء الفرق الباطلة عن طريق القرآن العظيم. وقد كان الاستدلال في مجادلتهم بالمسلمات التي هي بقايا الملة الإبراهيمية، ليتحقق الإلزام ويقع الإفحام" : "En résumé, la Miséricorde de Dieu a entraîné d'avoir suscité dans la péninsule arabique le chef des prophètes, Muhammad ibn Abdillâh - que les bénédictions de Dieu et Ses salutations soient sur lui. Il lui a ordonné de rétablir la forme de religion monothéiste, et de débattre par le moyen du glorieux Coran avec les groupes étant dans le faux. Dans ce débat avec eux, l'argumentation s'est faite sur la base des Postulats (Mussallamât) qui étaient les restants de la forme de religion abrahamique, afin de les confondre et qu'ils n'aient plus d'argument" (Al-Fawz ul-kabîr, p. 26).

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Shâh Waliyyullâh a encore plus détaillé cela dans son autre ouvrage Hujjat ullâh il-bâligha, dans tout un chapitre intitulé : "باب بيان ما كان عليه حال أهل الجاهلية فاصلحه النبي صلى الله عليه وسلم" : "Chapitre relatif à quelle était la situation des gens de la Jâhiliyya [parmi les Arabes], et que le Prophète - que Dieu l'élève et le salue - a alors réformée".

Voici deux extraits de ce qu'il dit au début de ce chapitre : "إن كنت تريد النظر في معاني شريعة رسول الله صلى الله عليه وسلم، فتحقق أولا حال الأميين الذين بعث فيهم التي هي مادة تشريعه، وثانيا كيفية إصلاحه لها بالمقاصد المذكورة في باب التشريع والتيسير وأحكام الملة. فاعلم أنه صلى الله عليه وسلم بعث بالملة الحنيفية الإسماعيلية لإقامة عوجها وإزالة تحريفها وإشاعة نورها؛ وذلك قوله تعالى: {ملة أبيكم إبراهيم}. ولما كان الأمر على ذلك، وجب أن تكون أصول تلك الملة مسلمة، وسنتها مقررة؛ إذ النبي إذا بعث إلى قوم فيهم بقية سنة راشدة، فلا معنى لتغييرها وتبديلها، بل الواجب تقريرها، لأنه أطوع لنفوسهم وأثبت عند الاحتجاج عليهم. وكان بنو إسماعيل توارثوا منهاج أبيهم إسماعيل، فكانوا على تلك الشريعة إلى أن وجد عمرو بن لحي، فأدخل فيها أشياء برأيه الكاسد، فضل وأضل، وشرع عبادة الأوثان وسيب السوائب وبحر البحائر؛ فهنالك بطل الدين، واختلط الصحيح بالفاسد، وغلب عليهم الجهل والشرك والكفر. فبعث الله سيدنا محمد صلى الله عليه وسلم مقيما لعوجهم ومصلحا لفسادهم. (...) الجاهلون الغافلون الذين لم يرفعوا رءوسهم إلى الدين رأسا، ولم يلتفتوا لفتة أصلا؛ وكان هؤلاء أكثر شيء في قريش وما والاها، لبعد عهدهم عن الأنبياء؛ وهو قوله تبارك وتعالى: {لتنذر قوما ما أتاهم من نذير}؛ غير انهم لم يبعدوا عن المحجة كل البعد بحيث لا تثبت عليهم الحجة، ولا يتوجه عليهم الإلزام، ولا يتحقق فيهم الإقحام".

Dans les pages suivantes, Shâh Waliyyullâh expose des croyances en l'invisible et des croyances en le caractère d'actions bonnes ou mauvaises que les Arabes avaient conservées avant la venue de l'islam (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1, pp. 360-370).

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IV) Il y a d'un côté le caractère absolument vrai des concepts (tassawwurât) et des assertions / propositions (tasdîqât) sur lesquels le Coran s'appuie pour argumenter et exposer d'autres vérités. Mais il y a de l'autre côté la relativité de la connaissance et de la conviction que différents groupes d'humains ont de ces concepts et de ces assertions :

Les concepts et les assertions qui sont acquis pour certains groupes humains (mash'hûr ou mussallam) ne le sont pas forcément pour certains autres, lesquels les ignorent complètement (jahl bassît) ; pour ces derniers, il faut alors exposer tel concept et en démontrer l'existence (par exemple les djinns), et démontrer telle assertion, concepts et assertions que le Coran n'a pour sa part pas démontrés, vu que les Arabes de l'époque du Prophète (sur lui soit la paix) y adhéraient pour leur part déjà.
"(...) (Par rapport aux) prémisses des analogies présentes dans le (Coran) :
la qualité intrinsèque y a été observée : c'est qu'elles sont (en soi) vraies et d'acceptation nécessaire ;
– mais pour ce qui est du moyen par lequel on parvient à les croire véridiques, cela est multiple et divers ; car auprès de X il y a un moyen de croire la prémisse véridique, qu'il n'y a pas auprès de Y ; par exemple X a connaissance de cela par la vision et les (autres) sens, alors que Y en prend connaissance par la nouvelle qu'il en reçoit en grand nombre : (c'est le cas) des signes de (la véracité) du Prophète, ou de (la véracité) du récit des Gens de l'Eléphant.
Dès lors :
–--- ce dont le moyen de le croire véridique est général pour les humains, il est possible d'exposer (une fois pour toutes) ce qui amène à le croire : par exemples ceux des signes de la Rubûbiyya qui sont toujours accessibles par les sens ;
–--- (mais) ce dont le moyen de le croire véridique est variable, chaque groupe de gens est renvoyé au moyen par lequel ils croient ; à ce sujet on peut citer : "Appelle à la voie de ton Seigneur par la Sagesse et la Bonne Exhortation. Et débats avec eux de la façon la meilleure" ; car le fait de parler à quelqu'un de précis permet de savoir qu'est-ce qui est chez lui : certain [car évident] ; ou : axiomatique relevant de la certitude : ou : un postulat relevant de la certitude. (...)"
"الوجه الرابع أن هنا نكتة ينبغي التفطن لها فإنها نافعة. وذلك أن المقدمة المذكورة في القياس الذي هو مثل، لها وصف ذاتي ووصف إضافي.
فالوصف الذاتي لها: أن تكون مطابقة [للواقع]، فتكون صدقا، أو لا تكون مطابقة [للواقع]، فتكون كذبا؛ وجميع المقدمات المذكورة في أمثال القرآن: هي صدق، والحمد لله رب العالمين. وأما الوصف الإضافي: فكونها معلومة [أي: يقينية] عند زيد أو مظنونة، أو مسلمة أو غير مسلمة؛ فهذا أمر لا ينضبط، فرب مقدمة هي يقينية عند شخص قد علمها، وهي مجهولة فضلا عن أن تكون مظنونة عند من لم يعلمها؛ فكون المقدمة يقينية أو غير يقينية، أو مشهورة أو غير مشهورة، أو مسلمة أو غير مسلمة: أمور نسبية وإضافية لها، تعرض بحسب شعور الإنسان بها. ولهذا تنقلب المظنونة بل المجهولة في حقه: يقينية معلومة، والممنوعة: مسلمة، بل والمسلمة: ممنوعة.
والقرآن كلام الله الذي أنذر به جميع الخلق، لم يخاطب [الله] به واحدا بعينه حتى يخاطب بما هو عنده: يقيني [اي بديهي] من المقدمات، أو مشهور [ويقيني]، أو مسلم [ويقيني]. فمقدمات الأمثال فيه: اعتبر فيها الصفة الذاتية، وهي كونها صدقا وحقا يجب قبوله. وأما جهة التصديق، فتتعدد وتتنوع، إذ قد يكون لـهذا من طرق التصديق بتلك المقدمة ما ليس لـعمرو؛ مثل أن يكون هذا يعلمها بالإحساس والرؤية، وهذا يعلمها بالسماع والتواتر كآيات الرسول وقصة أهل الفيل وغير ذلك. فما كان جهة تصديقه عاما للناس: أمكن ذكره جهة التصديق به، كآيات الربوبية المعلومة بالإحساس دائما. وما كان جهة تصديقه متنوعا: أحيل كل قوم على الطريق التي يصدقون بها؛ وقد يقال في مثل هذا: {ادع إلى سبيل ربك بالحكمة والموعظة الحسنة وجادلهم بالتي هي أحسن}؛ فإن مخاطبة المعين قد يعلم بها ما هو عنده يقيني، أو مشهور من اليقين، أو مسلم منه.
وبهذا يتبين لك أن تقسيم المنطقيين لمقدمات القياس إلى المستيقن والمشهور والمسلم: ليس ذلك وصفا لازما للقضية، بل هو بحسب ما اتفق للمصدق بها؛ وربما انقلب الأمر عنده. ويظهر لك من هذا أن ما يشهدون عليه أنه ليس بيقيني أو ليس مشهورا وليس بمسلم: ليست الشهادة صحيحة؛ إذ سلب ذلك إنما يصح في حق قوم معينين، لا في حق جميع البشر. وكذلك الشهادة عليه بأنه يقيني أو مشهور أو مسلم، إنما هو في حق من ثبت له هذا الوصف. وأيضا القياس حق ثابت لا يتبدل؛ وما يقوله هؤلاء يتغير ويتبدل ولا يستمر. اللهم إلا في الأمور التي قضت سنة الله باشتراك الناس فيها من الحسابيات والطبيعيات؛ وهذان الفنان [أي علم الحساب وعلم الطيبعة] ليسا مقصود الدعوة النبوية، ولا معرفتهما شرطا في السعادة ولا محصلا لها. وإنما المقصود الفن الإلهي؛ ومقدمات القياس فيه: هي من القسم الأول الذي تختلف فيه أحكام المقدمات بالنسب والإضافة. فتدبر هذا فإنه خالص نافع عظيم القدر" (MF 2/47-49).

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Il existe même certains groupes humains qui, pour leur part, adhèrent à une assertion qu'ils croient vraie alors qu'elle est erronée (jahl murakkab) : il s'agit alors de déconstruire leur assertion par la contre-argumentation voulue, la remplacer par l'assertion correcte, et, enfin, bâtir sur cette dernière.

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VI) Cette variabilité des moyens pour persuader de ce qui est vrai, cela est valable par rapport à toute époque : c'est cela que, dans son livre "التفسير السياسي للإسلام" (en urdu : "Asr-é hâdhir mein dîn kî tahfîm-o-tashrîh"), Abu-l-Hassan 'Alî an-Nadwî a rappelé en ces termes : "Les façons de penser, les causes entraînant l'insatisfaction et les moyens permettant de faire disparaître celle-ci, les questionnements apparaissant en le for intérieur (des gens) et les réponses capables de les tranquilliser : tout cela ne cesse de changer". An-Nadwî veut dire que les assertions qui sont Mash'hûrât ou Mussallamât changent d'un groupe à un autre, d'une époque à une autre. Les moyens à employer pour démontrer et persuader de certaines choses du Dîn changent donc d'un peuple à l'autre, d'une époque à l'autre, pourvu que les vérités démontrées restent les mêmes (quand elles sont Qat'î). Et c'est bien là le sens de la fameuse parole de 'Alî ibn Abî Tâlib (que Dieu l'agrée) : "حدثوا الناس بما يعرفون! أتحبون أن يكذب الله ورسوله؟" : "Enseignez aux gens ce qu'ils sont à même de comprendre. Aimeriez-vous que l'on traite de menteurs Dieu et Son Messager ?" (al-Bukhârî, n° 127) :

An-Nadwî écrit :

"L'islam est le dernier Dîn (communiqué par) Dieu. La guidance et le salut des hommes s'y trouve pour jusqu'à la fin du monde. Ce (Dîn) restera jusqu'à la fin du monde, afin d'offrir la guidance aux (hommes), autant dans le domaine Religieux que dans le domaine Temporel. Ce que ce (Dîn communique de) Croyances et de Réalités ne va pas être changé, et ce (qu'il communique de) Normes ne va pas être abrogé. Ce n'est pas seulement que sa Loi (religieuse) provient de Dieu, c'est aussi que la Culture et la Civilisation (que ce Dîn induit) sont bâties sur des Réalités perpétuelles.

Cependant, si ce qui vient d'être dit est une réalité, il est également une autre réalité : le Mode de Vie (des hommes vivant sur Terre) ("Zindaguî") est empli de mouvement et de changement. Ce n'est pas là un défaut mais au contraire une qualité de (la Vie sur Terre). Ce n'est pas de sa part une déviance par rapport à la Fit'ra, c'est la Fit'ra même ! (Le Mode de Vie humaine) change sans cesse son vêtement.

Chez les générations humaines, les langues, les façons de s'exprimer, les façons de penser, les causes entraînant l'insatisfaction et les moyens permettant de faire disparaître celle-ci, les questionnements apparaissant en leur for intérieur et les réponses capables de les tranquilliser : tout cela ne cesse de changer.

Face à ce contraste entre le Dîn certain (qat'î) et perpétuel (abadî), et le Mode de Vie changeant et impermanent, les hommes qui sont au fidèle service du Dîn, et qui l'interprètent et l'expliquent, leur devoir est d'expliquer le Dîn de Dieu d'une façon telle que les croyances perpétuelles et (révélées il y a de cela des siècles) trouvent une foi nouvelle dans le cœur des nouvelles générations, et une certitude nouvelle dans leur esprit. (...)
Et c'est ce devoir que, à chaque époque, les Ulama, les Sages et les 'Arifûn ont accompli. (...)." (Asr-é hâdhir mein dîn kî tahfîm-o-tashrîh, pp. 13-15).

An-Nadwî précise :
Cependant, autant ce devoir est nécessaire, autant il est difficile et délicat. Il faut en effet que, dans cette explication et interprétation, dans cette volonté de rendre accessible les réalités du Dîn et de les peindre, on fasse preuve de précaution et d'exactitude (...), il ne faut pas que le train de sa pensée et de son effort quitte la voie sur laquelle le Prophète l'avait mise, pour aller sur une autre voie, comme cela s'est produit dans l'histoire des Dîn (antérieurs), et aussi des Groupes Déviants de l'Islam. Ce (triste) événement se produit à un moment donné dans l'histoire des Dîn et des Groupes. Mais lorsqu'il se produit une fois, on ne peut plus, ensuite, le rattraper : l'histoire des religions en est le témoin (Asr-é hâdhir mein dîn kî tahfîm-o-tashrîh, p. 15).

Cela revient à dire qu'il ne faut pas que, empruntant, à celui qu'on veut convaincre et persuader, des assertions qu'il connaît et reconnaît, cela nous amène à modifier une 'Aqîda Qat'iyya, ou un Hukm Qat'î.

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C'est ce qui s'est passé avec al-Mawdûdî : voulant démontrer que l'islam n'est pas voué à demeurer en arrière sur le plan politique (international) et civilisationnel (comme c'est le cas depuis quelque temps), al-Mawdûdî s'est mis à emprunter les axiomes de détracteurs, et s'est retrouvé à écrire que même les actions purement cultuelles de l'islam ont en fait un objectif politique.

On le voit également aujourd'hui avec certains orateurs musulmans, qui, pour tenter de répondre à des détracteurs et démontrer que la femme n'a pas un mauvais statut en islam, s'appuient sur des axiomes et postulats de leurs interlocuteurs sans vérifier si ces assertions sont correctes, ou pas ; et, si ces axiomes sont corrects, sans vérifier s'ils sont applicables tels quels à l'ensemble des cas de figure du Réel, ou pas ; ils finissent alors par modifier (sans s'en rendre compte) ce que le Dîn dit de façon Qat'î.

Bien des exemples existent pour d'autres domaines encore. Ainsi, voulant démontrer que la paix est ce que les musulmans souhaitent (ce qui est vrai), certains musulmans en sont arrivés à emprunter une certaines vision chrétienne, et dénoncer même le combat purement défensif que certains pays musulmans sont obligés de mener face à des ennemis les envahissant.

Ce sont les points Zannî dans lesquels les personnes compétentes peuvent opérer des changements par rapport à un nouveau contexte, mais pas les points Qat'î.

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VI) Ibn Taymiyya affirme que c'est ce qui s'est produit avec Abu-l-Hassan al-Ash'arî (rahimahullâh) lors de ses débats avec les Mutazilites :

"والأشعري وأمثاله برزخ بين السلف والجهمية: أخذوا من هؤلاء كلاما صحيحا، ومن هؤلاء أصولا عقلية ظنوها صحيحة وهي فاسدة" (MF 16/471).

"انتصر للمسائل المشهورة عند أهل السنة التي خالفهم فيها المعتزلة، كمسألة "الرؤية" و "الكلام" وإثبات "الصفات" ونحو ذلك؛ لكن كانت خبرته بالكلام خبرة مفصلة، وخبرته بالسنة خبرة مجملة؛ فلذلك وافق المعتزلة في بعض أصولهم التي التزموا لأجلها خلاف السنة، واعتقد أنه يمكنه الجمع بين تلك الأصول وبين الانتصار للسنة؛ كما فعل في مسألة الرؤية والكلام والصفات الخبرية وغير ذلك" (MF 12/204-205).
"وهذا مما مدح به الأشعري؛ فإنه بيَّن من فضائح المعتزلة وتناقض أقوالهم وفسادها ما لم يبينه غيره؛ لأنه كان منهم، وكان قد درس الكلام على أبي علي الجبائي أربعين سنة، وكان ذكيا، ثم إنه رجع عنهم، وصنف في الرد عليهم. ونصر في الصفات طريقة ابن كلاب، لأنها أقرب إلى الحق والسنة من قولهم؛ ولم يعرف غيرها، فإنه لم يكن خبيرا بالسنة والحديث وأقوال الصحابة والتابعين وغيرهم وتفسير السلف للقرآن. والعلم بالسنة المحضة إنما يستفاد من هذا" (Minhâj us-Sunna, 5/276-277).

"ولكن [الأشعري] سلم لهم [أي للمعتزلة] أصولاً وافقهم عليها، مثل تسليمه لهم صحة طريق الأعراض مع طولها، ومثل إثباته للصانع بهذه الطريق التي هي من جنسها، وبنى ذلك على إثبات الجوهر الفرد. فـلزم من تسليمه ذلك لهم: لوازم، أراد أن يجمع بينها وبين ما أثبته من الرؤية وإثبات الكلام والصفات والعلو لله تعالى. فقال جمهور طوائف العقلاء من أهل السنة والحديث وغيرهم، ومن المعتزلة والفلاسفة وغيرهم: إن هذا مناقضة مخالفة لصريح المعقول. ولهذا قال من قال: بقيت عليه بقية من الاعتزال، وقالوا: إنه وافقهم على بعض أصولهم التي بنوا عليها قولهم كهذا الأصل.
وهذا ما ذكره أبو نصر السجزي في الإبانة قال: حكى محمد بن عبد الله المغربي المالكي (وكان فقيهاً صالحاً، عن الشيخ أبي سعيد البرقي وهو من شيوخ فقهاء المالكيين ببرقة)، عن أستاذ خلف المعلم (كان من فقهاء المالكيين) قال: "أقام الأشعري أربعين سنة على الاعتزال، ثم أظهر التوبة فرجع عن الفروع وثبت على الأصول." قال أبو نصر: "وهذا كلام خبير بمذهب الأشعري وغوره. قلت: ليس مراده بــ"الأصول": ما أظهروه من مخالفة السنة (فإن الأشعري مخالف لهم فيما أظهروه من مخالفة السنة، كمسألة الرؤية والقرآن والصفات)، ولكن: أصولهم الكلامية العقلية التي بنوا عليها الفروع المخالفة للسنة. مثل هذا الأصل الذي بنوا عليه حدوث العالم وإثبات الصانع، فإن هذا أصل أصولهم، كما قد بينا كلام أبي الحسين البصيري وغيره في ذلك، وأن الأصل الذي بنت عليه المعتزلة كلامهم في أصول الدين هو هذا الأصل الذي ذكره الأشعري. لكنه مخالف لهم في كثير من لوازم ذلك وفروعه.
وجاء كثير من أتباع المتأخرين، كأتباع صاحب الإرشاد، فأعطوا الأصول التي سلمها للمعتزلة حقَّها من اللوازم، فوافقوا المعتزلة على موجبها، وخالفوا شيخهم أبا الحسن وأئمة أصحابه: فنفوا الصفات الخبرية، ونفوا العلو، وفسروا الرؤية بمزيد علم لا ينازعهم فيه المعتزلة، وقالوا: ليس بيننا وبين المعتزلة خلاف في المعنى، وإنما خلافهم مع المجسمة. وكذلك قالوا في القرآن: "إن القرآن الذي قالت به المعتزلة إنه مخلوق، نحن نوافقهم على خلقه، ولكن ندعي ثبوت معنى آخر وأنه واحد قديم." والمعتزلة تنكر تصور هذا بالكلية. وصارت المعتزلة والفلاسفة مع جمهور العقلاء يشنعون عليهم بمخالفتهم لصريح العقل ومكابرتهم للضروريات.وسبب ذلك تسليمهم لهم صحة تلك الأقوال التي ذكر الأشعري أنها مبتدعة في الإسلام.
مع أنه يمكن بيان أن قول الأشعري وأصحابه أقرب إلى صحيح المعقول من قول المعتزلة، كما يمكن أن يبين أن قول المعتزلة أقرب إلى صريح المعقول من قول الفلاسفة. لكن هذا يفيد أن هذا القول أقرب إلى المعقول وإلى الحق، لا يفيد أنه هو الحق في نفس الأمر" (Dar'u ta'ârudh il-'aql wa-n-naql, 7/236-239).

Lire notre article : Après avoir quitté le Mutazilisme, Abu-l-Hassan al-Ash'arî (رحمه الله) est-il passé par 1 seule, ou bien par 2 étapes ?.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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