Quelques rappels d'ordre syntaxique arabe, en rapport avec le chapitre des Noms de Dieu (3/5)

I) La chose concrète ('ayn), et l'accident ('aradh) :

Il existe :

a) le concret (al-'ayn) (العين) : il s'agit de ce qui se tient par lui-même dans la réalité de ce monde. Comme un objet matériel, par exemple : "livre" ; "homme" ;

b) l'accident (al-'aradh) (العَرَض) : il s'agit de la qualité d'une chose concrète, ou de l'action faite par une chose concrète, ces deux choses ne se produisant que par et dans un concret. Même dans la représentation que l'esprit se fait d'elles, la qualité comme l'action ne se maintiennent que par et dans quelque chose d'autre qu'elles. Il s'agit :
--- soit d'une qualité temporaire, ou permanente, d'un objet matériel (fi'l wasfî) (الصفة) : "être miséricordieux" ; "être beau" ; "être abîmé" ; "être vrai" (= la véracité) ; "être juste" (= la justesse) ;
--- soit d'une action que fait un objet matériel (fi'l 'amalî) (الحَدَث) : "bouger" ; "demeurer immobile" ; "manger" ; etc.

Il semble exister aussi une troisième catégorie :
c) le concept (al-ma'nâ al-mah'dh) (المعنى المحض) : il s'agit de ce qui n'a pas d'existence dans la réalité de ce monde matériel, mais que l'esprit se représente comme se tenant de lui-même. Comme "le lien de parenté" ; "la vérité" ; "la justice" (non pas au sens de l'institution judiciaire, laquelle est pour sa part un 'ayn, mais au sens du concept).
Cette 3ème catégorie a quelque chose de commun avec la première et quelque chose de commun avec la seconde catégories suscitées :
--- comme la 2nde catégorie, cette 3ème catégorie est abstraite (huwa ma'nâ) ;
--- cependant, comme la 1ère catégorie (et à la différence de la 2nde), cette 3ème catégorie se maintient, dans la représentation que l'esprit fait d'elle, d'elle-même. Ainsi, le lien de parenté se maintient de lui-même.
-

Ici, ma'nâ est abstrait ; il est opposé à 'ayn.
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Ici, ma'nâ ne signifie pas : "ma'nî", "sens d'un terme", comme c'est le cas lorsqu'il est opposé à lafz.

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II) A propos du nom et de l'adjectif qualificatif
:

- A) En syntaxe arabe (an-nahw), est appelé "إسم" ("ism") :

le mot (kalima) qui indique (dalâla) un sens qu'il recèle en lui-même et qui n'est pas lié à l'un des trois temps (passé, présent et futur).

-
- B) Ensuite, le "ism" est des 2 sous-types suivants (par rapport à ce qui nous intéresse ici, car il existe d'autres classifications du ism, qui entraînent d'autres sous-types : mudhakkar / mu'annath ; muf'rad / muthannâ/ jam' ; mu'rab / mabnî ; jâmid / mushtaqq ; etc.) :

1) "الاسم الذات" ("al'ism udh-dhât") (ce qui correspond, en grammaire française, au "nom") : il s'agit du ism qui indique l'être (dhât) d'une chose, que cette chose soit une chose concrète"عين" (a) (comme "رجُل", "homme") – ou une chose abstraite"معنًى" (b ou c) (comme "رَحمة", "miséricorde") – ;

2) "الاسم الصفة" ("al'ism us-sifa") (ce qui correspond, en grammaire française, au "qualificatif" ou "adjectif qualificatif") : il s'agit du ism qui indique le porteur de telle qualité, que cette qualité soit permanente"دائم" (comme "كَبير", "grand") – ou temporaire"مؤقّت" (comme "غَنيّ", "riche") – ; et que l'être qui porte cette qualité soit une chose concrète – "عين" (a) – ou une chose  abstraite – "معنًى" (b ou c).

(Cf. Jâmi' ud-durûs il-'arabiyya, tome 1 pp. 97-98.)

-
C) Attention à ne pas confondre "qualité" /"attribut" (sifa) et "qualificatif" (ism sifa) :

La qualité [ou le défaut] / l'attribut ("الصفة", "sifa", également appelé : "الوصف", "wasf") (comme "كِبَر", "grandeur" ; "رَحمة", "miséricorde") est désigné uniquement par un "الاسم الذات" (ce qui a été désigné plus haut sous le numéro 1), vu qu'elle constitue la dhât d'une chose, en l'occurrence, ici, une chose abstraite, ma'nâ ; c'est, par ailleurs, toujours en arabe un nom d'action (masdar).

Le qualificatif ("الاسم الصفة", "ism sifa") (comme "كَبير", "grand" ; "رحيم", "miséricordieux") (ce qui a été désigné plus haut sous le numéro 2) désigne pour sa part le porteur d'une qualité, sifa ; il peut s'agir du qualificatif d'une chose concrète, 'ayn (comme dans "un grand homme") ou du qualificatif d'une chose  abstraite, ma'nâ, par exemple d'une autre qualité (comme dans "une grande bonté").

En résumé :

La qualité, l'attribut (as-sifa) désigne une seule chose :
--- la qualité elle-même ; et il s'agit d'une .
(Comme : "la grandeur".)

Tandis que le nom adjectif (al'ism us-sifa) désigne, lui, en même temps deux choses :
--- la qualité / l'attribut (as-sifat ul-mahmûla) ;
--- le porteur de cette qualité / cet attribut (hâmil us-sifa).
(Comme : "grand".)

Ibn ul-Qayyim écrit ainsi que le ism qui est qualificatif [= ism sifa] : indique / évoque toujours, en fait, 2 choses (et non pas une seule) :
--- la qualité / l'attribut (as-sifat ul-mahmûla) ;
--- le porteur de cette qualité / cet attribut (hâmil us-sifa).
C'est ce qui fait, poursuit-il, que ne peut pas être qualificatif : le ism qui ne désigne qu'une seule chose : la qualité/attribut (sifa), sans désigner aussi le lien (râbit) existant entre cet(te) qualité/attribut et son porteur. La qualité/attribut (sifa) est, elle(lui), toujours un nom d'action (masdar) ; et le masdar ne sous-entend justement pas le porteur, mais uniquement la qualité ou l'action (Badâ'ï' ul-fawâ'ïd, pp. 146-147).

C'est bien parce que le qualificatif (ism sifa) désigne deux choses, la qualité (sifa) plus son porteur (hâmil us-sifa), que, d'un qualificatif, on peut toujours extraire une qualité/attribut. Si Dieu S'est donc dit : "Al-Hayy" (c'est un Ism Sifa de Dieu figurant dans le Coran), on peut en extraire l'Attribut divin : "al-Hayâh" (ce qui est une Sifa) (cliquez ici et ici).

Or, souvent, pour désigner l'attribut, on dit : "الصفة" ("sifa"). Ceci entraîne un risque de confusion avec "الاسم الصفة" ("ism sifa"), terme qui, lui, désigne le qualificatif.
Attention, donc, à bien comprendre ce qui, dans un texte donné, est décrit comme étant une "sifa" : parle-t-on alors :
- d'un attribut (sifa) ?
- ou bien d'un qualificatif (ism sifa) ?

La même difficulté existe avec le terme "النعت" ("an-na't") : cela désigne tantôt "الصفة" (le "sifa"), l'attribut, et tantôt "الاسم الصفة" (le "ism sifa"), le qualificatif.
Attention également à bien comprendre ce qui, dans un texte donné, est décrit comme étant un "na't" : parle-t-on alors :
- d'un attribut (sifa) ?
- ou bien d'un qualificatif (ism sifa) ?

-
D) Il est certains "ism sifa" qui peuvent être "musnad" (propos) et "musnad ilayh" (thème).

C'est le cas notamment des participes actifs (ism ul-fâ'ïl) : le participe actif (ism ul-fâ'ïl) est à l'origine un "ism sifa", mais il peut être employé comme "ism mawsûf".

- Ainsi, "kâtib", pour "écrivain", sert en premier lieu pour qualifier autre chose. Lorsque indéterminé (nakira), il est employé comme prédicat (musnad, khabar) venant donner une information quant au qualificatif d'un être. Comme  : "هذا الرجل كاتب" : "Cet homme est écrivain".

- Mais, une fois déterminé (mu'arraf bi-l-lâm), ce ism "kâtib" peut se mettre à désigner une dhât et être qualifié par un autre ism sifa : "هذا الكاتب عظيم" : "Cet écrivain est magnifique !".

Dans les deux cas, ce ism désigne l'être de la personne dotée de l'attribut (wasf) de "kitâba". Cependant, c'est dans le second que, par l'accent davantage mis sur le dhât (et ce, par le râbit "lâm"), ce ism a pu devenir musnad ilayh, mubtada').

-
E) Par contre, c'est seulement de façon exceptionnelle qu'un ism dhât peut servir pour qualifier un autre ism dhât :

Quand c'est un nom d'action (masdar) (qui est un ism dhât) qui qualifie un autre nom, c'est par hyperbole (mubâlagha), lorsque ce nom d'action (masdar) revêt un sens qualificatif (comme dans "Laqîtu rajulan 'adlan").

De même, quand c'est un ism jâmid (qui est un ism dhât) qui qualifie un autre nom, c'est dans la mesure où il y a métaphore (isti'âra) et que ce ism jâmid véhicule alors un sens qualificatif (comme dans "Laqîtu rajulan assadan").

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III)
A propos de ce qu'un ism désigne / évoque (dalâlat ul'ism 'ala-l-ma'nâ) :

Nous parlons ici de la Dalâla Wadh'iyya Lafziyya (pas de la Dalâla Wadh'iyya Ghayr Lafziyya, ni de la Dalâla Tabi'yya)...

Il y a ici 3 choses (parfois 3 + 1 choses) :

le Mot ayant été employé ("اللفظ"), qui est ce que la langue (lissân) prononce et que l'oreille entend (ou bien que la plume a écrit et que l'œil lit) ;

le Sens que ce terme évoque dans notre esprit humain ("المعنى") quand nous entendons ce Mot ;
---- si nous avons déjà, de nos yeux, vu la Réalité que ce mot cherche à désigner, il y a dans notre esprit, couplée à ce Sens : l'Image Mentale ("الصورة الذهنية") de cette Réalité ; sinon, il n'y a que le Sens ("المعنى") ;

la Réalité à laquelle ce Sens correspond ("الحقيقة الخارجة").

-
Qu'est-ce qu'un mot (qui a été prononcé et est entendu) (ou qui a été écrit et est lu) désigne-t-il (dalâla) dans l'esprit humain
?

On peut à ce sujet distinguer plusieurs types de désignations de sens, selon le type de classification...

i) Une première classification :

----- La Dalâla mutâbaqiyya : l'évocation, par un ism donné (signifiant), de la totalité du sens (signifié) pour la désignation duquel il est institué.

----- La Dalâla tadhammuniyya : l'évocation, par un ism donné (signifiant), d'une partie seulement du sens (signifié) pour la désignation duquel il est institué.

----- La Dalâla iltizâmiyya : l'évocation, par un ism donné (signifiant), du corollaire (lâzim bayyin bi-l-ma'na-l-akhass) du sens (signifié) pour la désignation duquel il est institué.

Que le Nom "Le Très Clément" ("Ar-Rahmân") indique, dans l'esprit, l'Etre de Dieu doté de l'Attribut de Miséricorde, ceci constitue la dalâla mutâbaqiyya.

Que ce Nom "Le Très Clément" ("Ar-Rahmân") évoque, dans l'esprit, l'Etre de Dieu, cela constitue une dalâla tadhammuniyya ; de même, qu'il évoque l'Attribut de Miséricorde, cela constitue une dalâla tadhammuniyya.

Que ce Nom "Le Très Clément" ("Ar-Rahmân") évoque, dans l'esprit, d'autres Attributs de Dieu tels que la Vie, la Puissance, etc., cela constitue une dalâla iltizâmiyya. (Cf. Al-Qawl ul-mufîd, p. 766-767.)

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ii) Une seconde classification :

----- La Dalâla ijmâliyya : le fait qu'un ism désigne quelque chose, mais sans en désigner de façon détaillée tous les constituants ou toutes les qualités.

----- La Dalâla tafsîliyya : le fait qu'un ism désigne quelque chose, avec, de façon détaillée, tous ses constituants ou toutes ses qualités.

Ces deux autres évocations relèvent de la Dalâla mutâbaqiyya.

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iii) Une troisième classification :

----- La Dalâla haqîqiyya : le fait qu'un terme (lafz) désigne le sens (ma'nâ) pour lequel il a été forgé (wudhi'a lahû).

----- La Dalâla majâziyya : le fait qu'un terme (lafz) désigne un sens (ma'nâ) autre que celui pour lequel il a été forgé, mais qui a malgré tout un rapport avec ce sens là.

Dans le cas d'une Dalâla de ce second type, il y a dans la réalité (al-haqîqa al-khârija) une première chose, c'est celle à laquelle correspond le sens (ma'nâ) que l'émetteur, en employant ce terme (lafz), veut signifier (al-ma'na-l-murâd li-l-mutakallim, wa huwa-l-ma'na-l-majâzî).
Et il y a dans la réalité (al-haqîqa al-khârija) une seconde chose : celle à laquelle correspond le sens originel de ce terme (lafz)  : il s'agit du sens pour lequel il a été forgé (al-ma'na-l-haqîqî).

Ensuite (dans le cas d'une مجاز لُغَوي) :

--- Soit la relation existant entre la première chose (celle que l'émetteur veut désigner en employant ce terme) et la seconde chose (celle que le terme désigne normalement) est une relation de comparaison (تشبيه), mais seul le comparant (مشبَّه به) est mentionné, et pas le comparé (مشبَّه) ; ou bien le comparé (مشبَّه) est mentionné, et, avec lui, le corollaire du comparant (لازم المشبَّه به). On a alors affaire à une "استعارة", une "métaphore directe".

--- Soit la relation existant entre la première chose (celle que l'émetteur veut désigner en employant ce terme) n'est pas une relation de comparaison. On a alors affaire à un "مجاز مرسل", une "métonymie".
Quelle est alors cette relation ?
En fait tout dépend de ce que la première chose (celle que l'émetteur veut, lui, désigner en employant ce terme) constitue par rapport à la seconde chose (celle que le terme désigne normalement).
Pour en savoir plus, lire notre article : Sens propre et Sens figuré (مجاز).

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Ibn Taymiyya a souligné que, contrairement à ce que certains pensent, la Dalâla haqîqiyya et la Dalâla majâziyya relèvent toutes deux de la Dalâla mutâbaqiyya (Minhaj us-sunna, 3/178-179).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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