"Dieu Très Haut." "Mais la terre est sphérique, où est la direction du haut ?"

Question :

Les musulmans disent que Dieu est le très haut et qu'il s'est établi sur le trône. Cela était bon pour l'époque où on croyait que la terre est plate, Dieu trônant alors au-dessus de tout. Mais aujourd'hui où on sait que la terre est sphérique, il est pour le moins étrange que l'on continue à croire que Dieu est au-dessus de nos têtes, puisque la direction que ce "au-dessus" désigne pour les Français est exactement à l'opposé de ce que désigne le "au-dessus" pour les Australiens, non ?

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Réponse :

Deux éléments sont inexacts dans votre raisonnement : premièrement vous avez compris "au-dessus" dans un sens anthropomorphique ; deuxièmement vous avez cru que les savants musulmans ne savaient pas hier que la terre est sphérique.

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A) Première inexactitude : vous avez cru que lorsqu'on dit "Dieu est sur Son Trône" et " Dieu est le Très Haut", cela signifie qu'Il est confiné à un espace :

Or ce n'est pas ce que cela veut dire.

En fait Dieu ne peut être comparé à rien de ce que l'on connaît. Mais pour que les hommes puissent connaître à Son Sujet ce qu'ils ont besoin de connaître, Il S'est décrit en employant certains termes. On s'en tient donc strictement aux termes qu'Il a employés à Son Propre Sujet :
a) on les emploie en se disant qu'on connaît le sens de ces termes et qu'on sait qu'ils désignent une réalité à propos de Dieu (lâ nu'attilu wa lâ nu'awwilu) ;
b) mais on se dit aussi qu'on ne connaît pas le "comment" cela s'applique à Dieu (lâ nukayyifu) et qu'on ne connaît pas donc la réalité que ces termes désignent à propos de Dieu (lâ na'rif ul-kun'h) ;
c) on emploie donc ces termes tels quels au sujet de Dieu, mais en ajoutant qu'ils n'ont pas, à Son Sujet, un sens anthropomorphique (lâ nushabbihu wa lâ numaththilu).

Quelques explications :

i) Dieu est au-dessus de toute comparaison à quelque chose de terrestre.
ii) Cependant, Dieu ayant voulu Se faire connaître aux humains, Il leur a fait connaître Ses Qualités.
iii) Ont donc été utilisés des termes désignant Ses Qualités ; cependant, ces termes étant également employés (par la suite) pour désigner des réalités humaines, il a été rappelé que "Il n'y a rien qui Lui ressemble". L'emploi de ces termes produira l'effet escompté dans l'esprit humain, tandis que le rappel de "Il n'y a rien qui Lui ressemble" empêchera de penser une réalité semblable à celle des humains.
iv) On doit s'en tenir strictement à ce que Dieu Lui-même, ainsi que Son Messager, ont employé comme Noms de Dieu et Qualités de Dieu. Il a été interdit d'avancer de soi-même des Noms et des Qualités pour les employer ensuite à propos de Dieu ; la raison en est évidente : permettre aux gens d'employer ce principe pour avancer soi-même des Qualités et des Noms à propos de Dieu reviendrait à ouvrir la porte à l'égarement.

Dieu a donc employé Lui-même des termes afin que les humains puissent Le Nommer et puissent Le qualifier d'une façon satisfaisante. Aux humains, alors, de s'en tenir strictement à ces termes et ne rien inventer d'autre à propos de Dieu. Ahmad ibn Hanbal a dit : "On ne qualifie Dieu que par les (termes et formules) par lesquels Lui-même S'est qualifié, ou Son Messager L'a qualifié ; on ne dépasse pas (à ce sujet) le Coran et les Hadîths" (cité dans Shar'h ul-'aqîda al-wâssitiyya, Muhammad Khalîl Harâs, p. 30). Aux humains, aussi, de comprendre l'objectif de l'emploi de ces Noms et Qualificatifs, et de comprendre les limites de leur raison dans son appréhension de termes décrivant des réalités hors le monde humain ; à eux de se préserver alors de faire de ces termes relatifs à Dieu des interprétations allégoriques (ta'wîl), car celles-ci ne les conduiraient qu'à dire au sujet de Dieu ce dont ils n'ont pas connaissance ; à eux d'employer ces termes avec l'objectif qu'ils fassent dans leur esprit l'effet escompté, tout en se rappelant et en rappelant que "rien ne ressemble à Dieu".

Ceci étant rappelé, voici ce que nous pouvons dire :

1) On sait que la création n'est pas "en Dieu" et que l'Etre de Dieu n'est pas "en la création" ; Ibn Abi-l-'Izz écrit : "Wa lâ rayba anna-llâha lammâ khalaqa-l-khalqa lam yakhluq'hum fî dhâtihi-l-muqaddassa, ta'âla-llâhu 'an dhâlik. (...) Fa ta'ayyana annahû khalaqahum khârijan 'an dhâtih" (Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya tome 2 p. 380). On sait donc que la création n'est pas "en Dieu".

2) Maintenant, au-delà de toute la création, où est Dieu ? Par rapport à cette question nous allons appliquer les deux points complémentaires que nous avons vus : d'un côté nous en tenir à ce que les sources ont dit, mais, de l'autre côté, sans l'appréhender dans un sens anthropomorphique. Nous allons ensuite voir un troisième point…

2.1) Nous avons d'un côté les textes de nos deux sources qui disent de Dieu qu'Il est "sur Son Trône" et qu'Il "est en haut". Les versets coraniques concernant le Trône sont bien connus. Quant à la Sunna, voici ce qu'elle dit... Le Prophète (sur lui la paix) a demandé à une dame : "Où est Dieu ?" Elle fit signe de son doigt vers le ciel. "Qui suis-je ?" demanda encore le Prophète. La femme fit signe de son doigt vers le Prophète puis vers le ciel, voulant dire : "Tu es le Messager de Dieu". Le Prophète dit alors qu'elle était croyante (rapporté par Abû Dâoûd, n° 2857, le contenu en est rapporté par Muslim, an-Nassaï, etc.). De même, lors du Pèlerinage d'Adieu, le Prophète avait dit à ses Compagnons lors d'un discours : "Vous serez questionnés (par Dieu) à mon sujet (le jour du jugement). Que direz-vous donc ? – Nous témoignerons que tu as transmis le message et que tu nous a conseillés sincèrement" répondirent les Compagnons. Le Prophète leva alors son doigt vers le ciel, l'inclina vers l'assemblée des gens et dit en trois fois : "O Dieu, sois-en témoin" (rapporté par Muslim, n° 1218, par Abû Dâoûd, par Ibn Mâja). Zaynab bint Jahsh, épouse du Prophète, disait aux autres épouses de ce dernier : "Ce sont vos familles qui vous ont mariées (au Prophète). Et c'est Dieu qui, du dessus de sept cieux, m'a mariée (au Prophète)" (rapporté par al-Bukhârî, n° 7420).
Abû Mutî' al-Balkhî questionna Abû Hanîfa au sujet du musulman qui dirait ne pas savoir où considérer Dieu. Abû Hanîfa répondit qu'un musulman ne pouvait dire cela, "car Dieu a dit : "Le Miséricordieux, sur le Trône s'est établi" [Coran 20/5] ; or Son Trône est au-dessus de sept cieux" ; il dit aussi qu'un musulman ne pouvait dire qu'il ne sait pas si Dieu est dans la direction du haut, car "Dieu est invoqué d'en haut et non d'en bas" (cité dans Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abi-l-Izz al-Hanafî, tome 2 p. 387).

2.2) Et nous avons d'un autre côté l'impératif de comprendre que dire que "Dieu est le Très Haut" et qu'"Il s'est établi sur le Trône", cela ne signifie pas dire qu'Il est confiné à un espace ou en dépend. Et cela, des ulémas l'ont explicitement écrit. Ibn ul-'Uthaymîn note ainsi : "Si vous voulez dire que le Trône Le porte [comme un trône terrestre porte un roi humain], alors c'est faux ; mais ce n'est pas ce qu'implique le fait de dire qu'Il S'est établi sur le Trône" (Shar'hu Ibn il-'Uthaymîn 'ala-l-'aqîda al-wâssitiyya, p. 322). En commentaire de la phrase de at-Tahâwî "Dieu est au-dessus des limites", Ben Bâz écrit quant à lui : "Il veut dire que Dieu est au-dessus des limites que les humains connaissent. (…)". Et en commentaire de la phrase de at-Tahâwî : "Les six directions ne le délimitent pas comme (elles le font) pour toutes les choses créées", Ben Bâz écrit : "Il veut parler là des six directions créées. Il ne veut pas dire que Dieu n'est pas le Haut et qu'Il n'est pas établi sur Son Trône, puisque cela n'entre pas dans ces six directions : Dieu est en haut par rapport à l'univers, et Il cerne celui-ci. Dieu a créé Ses serviteurs [= les humains] en leur inspirant la croyance en le fait qu'Il est dans la direction du Haut". Al-Wâssitî écrit : "Nous déclarons Dieu pur de la limite qui le confinerait. On ne cite pas à Son Sujet une limite qui Le confinerait mais une limite par laquelle la Grandeur de Son Etre se distingue de Ses créatures. La désignation de la direction se fait par rapport à l'univers et par ce qui en est bas, car il n'est possible de Le désigner qu'ainsi. (…) Celui qui, lui, est confiné au bas, il ne lui est possible de connaître son Créateur que comme étant en haut. La désignation vers le Trône est donc une désignation liée à la réalité et compréhensible. Les directions prennent fin au Trône. Ce qui est au-delà, la raison ne l'atteint pas et l'imagination n'y peut rien. On désigne [Sa direction] comme cela convient à Lui, de façon sommaire et positive, et non de façon commentée et dont on donnerait un exemple" (An-Nassîha).

2.3) Nous avons, enfin, un verset coranique où Dieu dit : "Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu est là..." (Coran 2/115). D'après un des commentaires relatés par at-Tabarî, Dieu a voulu montrer, dans ce verset, que "là où ils se tournent, la Face de Dieu est là" (cité avec d'autres commentaires dans Tafsîr Ibn Kathîr). Le verset 2/144, qui dit de se tourner impérativement vers la Kaaba pendant les prières ne contredit aucunement ce verset 2/115, puisque aucun musulman n'a comme croyance que, après la révélation du verset 2/144, Dieu serait désormais présent "à l'intérieur de la Kaaba" : prendre la direction de la Kaaba pour "se prosterner devant Dieu" est nécessaire désormais, mais en tant qu'acte symbolique, l'autre affirmation restant toujours vraie : "Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu est là..." (il n'y a pas eu naskh istilâhî).
Quant au hadîth qui dit que "lorsque le croyant effectue sa prière rituelle, alors il converse avec Dieu / Dieu est dans la direction de son visage / Dieu est entre lui et la Qibla", pareil hadîth est relaté par Abdullâh ibn Omar (Ahmad, 4908, 4928, 5408), Abû Sa'îd (Abû Dâoûd, 480, Ahmad, 11185), Anas (al-Bukhârî, 405 etc., Muslim, 551, Ahmad, 13066, ad-Dârimî, 1436).
En fait :
--- on trouve les propositions "يناجي ربه", et "فإن الله قبل وجهه", qui ne soulèvent aucun point ;
--- c'est seulement la proposition "إن ربه بينه وبين القبلة" ("Dieu est entre lui et la Qibla") qui pose question. Or cette proposition ne figure pas dans les relations, à l'exception de celle de Anas par Humayd (et pas par Qatâda : al-Bukhârî, 508), et avec shakk : "إن العبد إذا صلى، فإنما يناجي ربه - أو: ربه بينه وبين القبلة" (ad-Dârimî 'an Yazîd 'an Humayd le relate ainsi : de façon séparée et avec shakk ; de même, Ahmad 'an Muhammad ibn 'Abdillâh ibn il-Muthannâ 'an Humayd le relate lui aussi ainsi : de façon séparée et avec shakk : Ahmad, 12959) (par contre, Ahmad 'an Yazîd 'an Humayd le relate sans shakk mais avec une formule différente "فإنما يناجي ربه فيما بينه وبين القبلة" : Ahmad 13066). Ensuite il y a cet autre hadîth, qui ne pose pas non plus questionnement : "عن أبي ذر، يبلغ به النبي صلى الله عليه وسلم: "إذا قام أحدكم إلى الصلاة، فإن الرحمة تواجهه، فلا يمسح الحصى" (Abû Dâoûd, Ibn Mâja, Ahmad, 21330 : "إسناده محتمل للتحسين").

Comment comprendre ce verset – qui dit que, dans quelque direction que l'on se tourne, on se tourne vers Dieu – à côté des textes que nous avons vus plus haut – qui disent, eux, que l'on doit considérer que Dieu est "en haut" ? Nous le verrons plus bas, en C, dans la synthèse…

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B) Second élément inexact dans votre message : vous avez cru que c'est récemment que les scientifiques ont découvert que la terre était sphérique et que c'était là une donnée inconnue des musulmans des siècles précédents :

Or, Ibn Hazm, savant musulman du XIème siècle de l'ère chrétienne (5ème siècle de l'ère musulmane), a défendu l'idée du caractère sphérique de la terre : dans son Fissal, il a consacré tout un chapitre à ce point : Du fait que la terre est sphérique (tome 1 pp. 352-361).

Ibn Taymiyya, le célèbre savant du XIVème siècle de l'ère chrétienne (8ème siècle de l'ère musulmane), écrit : "فصل: اعلم أن الأرض قد اتفقوا على أنها كروية الشكل" : "Sache que la Terre, ils sont unanimes à dire qu'elle est de forme sphérique" (MF 5/150). Il cite même un grand 'âlim ayant relaté, quant à la sphéricité de la Terre, l'unanimité [des musulmans versés dans les sciences temporelles ?] : "وقال الإمام أبو الحسين أحمد بن جعفر بن المنادي (من أعيان العلماء المشهورين بمعرفة الآثار والتصانيف، الكبار في فنون العلوم الدينية من الطبقة الثانية من أصحاب أحمد): (...) وكذلك أجمعوا على أن الأرض بجميع حركاتها من البر والبحر مثل الكرة. قال: ويدل عليه أن الشمس والقمر والكواكب لا يوجد طلوعها وغروبها على جميع من في نواحي الأرض في وقت واحد بل على المشرق قبل المغرب" (MF 25/195).

En fait la Terre est sphérique dans sa réalité.
Mais elle est plate à l'échelle de la vision simple et quotidienne de l'homme : c'est pour l'homme une faveur de la part de Dieu : "وَالأَرْضَ مَدَدْنَاهَا وَأَلْقَيْنَا فِيهَا رَوَاسِيَ وَأَنبَتْنَا فِيهَا مِن كُلِّ" (Coran 15/19 ; 50/7).

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C) La synthèse entre ces différents points :

C'est la sphéricité de la terre qui permet de mieux comprendre la présence des deux types de textes évoqués plus haut : les uns disant que Dieu est "en haut" – dans le sens que nous avons vu au travers des explications des savants suscités – et l'autre disant que "quelle que soit la direction où vous vous tournez, là se trouve la Face de Dieu".

Si le Haut dans la direction duquel nous, humains vivant sur un point x du globe, devons considérer Dieu, est au-dessus de notre tête, le Haut dans la direction duquel les humains vivant sur le point du globe qui est exactement opposé au nôtre doivent considérer Dieu, est, lui, au-dessous de nos pieds.

Mais c'est justement là qu'entre en jeu le verset disant : "Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu est là..." (Coran 2/115) : Dieu est bien dans cette direction qui se trouve sous nos pieds aussi, mais celle-ci correspond, vue de l'autre côté, à la direction céleste aussi. Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu est là ; et Dieu est en haut, au-dessus des cieux : ces deux affirmations sont vraies simultanément.

Pourquoi, alors, les autres versets et Hadîths cités plus haut nous disent-ils que c'est dans la direction du ciel que nous voyons de notre côté qu'il faut considérer les choses ?

La réponse est simple : à cause de la présence de deux choses…
D'une part, l'aspiration naturelle du cœur humain vers Dieu se fait "vers le haut". Ibn Taymiyya écrit : "Dans son aspiration vers Dieu, le serviteur ne peut que prendre la direction du haut, et non celle du bas" (p. 133). "Avec l'aspiration complète, qui est l'état de celui qui invoque et adore et de celui qui exprime son besoin, il est impossible qu'on se tourne vers Lui dans une direction autre que celle du haut" (p. 143). "Il en est de même de ce qui a été posé dans la question : si on suppose que le serviteur aspire à Lui depuis l'autre direction, Dieu entendra sa parole même s'il est tourné vers Lui par son cœur ; mais ceci n'est pas faisable du point de vue de l'aspiration naturelle…" (p. 140). "C'est comme si quelqu'un disait : "Je veux m'élever vers les cieux, et pour cela je vais m'enfoncer dans la terre pour m'élever vers les cieux de l'autre côté". Ceci serait certes possible en soi mais (…) contraire à ce qui se fait naturellement" (p. 138).
Or et d'autre part, dans certains cas et pour certains êtres, "le haut" et "le bas" sont relatifs, et dire que ce qui est au-dessus de soi ne peut pas être au-dessous de soi, cela revient un peu à la même problématique que de dire que la fourmi qui marche suspendue au plafond est "au-dessous" du plafond et non au-dessus ; or on voit bien qu'il est difficile de trancher et que la réponse que l'on donnera dépendra de l'angle selon lequel on considère les choses (d'après Majmû'at ur-rassâ'ïl wa-l-massâ'ïl libni Taymiyya, volume 1 pp. 134-135) : il est possible de considérer que "le plafond est au-dessus de la fourmi" puisque, par rapport à la surface du sol terrestre, elle avance tête en bas et pattes en haut ; mais il est aussi possible de considérer que "le plafond est au-dessous d'elle" puisque, de son point de vue, ses pattes avancent au-dessus de la surface de ce plafond. Pareillement, on peut devoir considérer que Dieu est dans la direction du haut par rapport à soi et, en même temps, se souvenir que, de l'autre côté du globe, le haut est dans la direction opposée. C'est ce qui correspond à l'autre verset que nous avions vu, qui dit que "là où on se tourne, là se trouve la Face de Dieu".

C'est donc la sphéricité de la terre qui permet de comprendre à la fois les deux affirmations : "Dieu est au-dessus de moi" en même temps que "là où on se tourne, là se trouve la Face de Dieu".

Reste un point : si – primo – la terre est sphérique, si – secundo – des humains habitant des points opposés de sa surface d'une part gardent à l'esprit que quelle que soit la direction vers laquelle ils se tournent, là se trouve la Face de Dieu, et considèrent d'autre part qu'ils doivent aspirer à Dieu dans la direction qui est celle du Haut au-dessus du point sur lequel ils vivent, cela n'impliquerait-il pas que le Trône de Dieu serait, lui aussi, sphérique ?

Se fondant sur la sphéricité de la terre, quelqu'un avait posé cette question à Ibn Taymiyya : "Le Trône serait-il sphérique ?" (Majmû'at ur-rassâ'ïl wa-l-massâ'ïl libni Taymiyya, volume 2 p. 117).

La réponse de Ibn Taymiyya tient en quelques 32 pages. Nous nous contenterons ici d'un résumé (et ce d'autant plus que certains passages de ces pages sont consacrés à la réfutation de concepts issus de la spéculation hellénistique, concepts qui n'ont plus cours aujourd'hui). Ibn Taymiyya répond en disant ce qui suit. Le Trône est au-dessus des cieux. Et les cieux sont au-dessus de la terre. Or la terre est sphérique (Majmû'at ur-rassâ'ïl wa-l-massâ'ïl libni Taymiyya, volume 2 p. 135). Les cieux sont donc aussi sphériques (p. 126). Le Trône le serait-il aussi ? Cela ne l'impliqu epas forcément (p. 133, p. 148)…

A) L'univers et le Trône ne sont que peu de choses par rapport à Dieu : "Il faut savoir, écrit Ibn Taymiyya, que le monde d'en haut et celui d'en bas sont peu de choses par rapport au Créateur, comme Celui-ci l'a dit lui-même : "Ils n'ont pas apprécié Dieu comme Il le mérite, alors que le jour du jugement la terre sera tout entière prise (dans Sa Main) et les cieux seront pliés dans Sa Main" [Coran 39/67]" (p. 129). Il est possible de citer également cet autre verset : "Le jour où Nous plierons le ciel comme on plie le rouleau des livres" (Coran 21/104). Ibn Taymiyya écrit encore : "Il se peut aussi qu'[actuellement] Il cerne l'ensemble des créatures comme Il le cernera le jour du jugement dans Sa Main" (p. 148).

B) Si le Trône n'est pas sphérique, comment peut-on allier cela et la croyance que, par rapport à n'importe quel point d'une terre sphérique, le Trône est dans la direction du haut ?

(Les éléments de réponse qui suivent m'ont été communiqués par Mamode Yasine Patel, un coreligionnaire actuellement étudiant en mathématiques.)
L'espace physique dans lequel nous vivons est un espace à trois dimensions x, y et z, ce qui nous donne trois directions d'observation : devant / derrière ; droite / gauche ; haut / bas.
Imaginons maintenant un monde qui ne possède que deux dimensions x et y : les habitants de ce monde étrange seraient alors plats, ne possédant qu'une longueur et une largeur, et la terre sur laquelle ils vivraient serait un disque et non une sphère ; ils n'auraient donc que deux directions d'observation : devant / derrière ; droite / gauche. Imaginons un être humain normal, issu, lui, du même monde à trois dimensions que celui dans lequel nous, nous vivons, et qui observe ce monde étrange sans avoir d'intersection avec lui. Alors que les êtres du monde à deux dimensions ne peuvent embrasser, en un regard, que la direction qui se trouve devant eux et alors qu'ils doivent se tourner vers la direction opposée pour pouvoir la regarder, cet observateur extérieur peut, lui, embrasser simultanément toutes les directions de ces êtres : devant / derrière, droite / gauche. Si on revient maintenant à notre univers à trois dimensions et qu'on imagine un être qui vit, lui, dans un univers à quatre dimensions, il pourrait faire la même chose avec nous : alors que nous, nous ne pouvons regarder que dans une seule direction à la fois, lui, l'être à quatre dimensions, pourrait regarder simultanément nos trois directions : il verrait en un regard le dessus de notre tête et le dessous de nos pieds, notre visage et notre dos. Dieu est bien au-dessus de toute comparaison, mais cet exemple suffit pour montrer que l'on peut aisément comprendre comment Dieu voit en un seul regard toutes les faces d'un monde sphérique. En sciences physiques, il est à présent courant de représenter l'univers avec plus de trois dimensions ; que penser alors de Dieu, qui est le créateur des dimensions et reste indépendant de toutes les dimensions que notre esprit peut concevoir ? Voilà qui permet de comprendre l'Attribut divin "al-Bassîr" – Celui qui voit – tout en sachant que le monde terrestre est sphérique.

Comment comprendre maintenant la considération humaine de l'Attribut divin "al-A'lâ" – le Plus Haut – avec la connaissance humaine de la sphéricité de la surface terrestre, où les humains se trouvent justement, sans pour cela spéculer sur la forme du Trône divin ?
On reprend l'exemple du monde qui ne possède que deux dimensions, et on décide de lui rajouter une dimension nouvelle ; mais au lieu de rajouter à la surface plane tout un ensemble de points nouveaux pour la transformer en volume, on a recours à la compactification d'Alexandroff (il s'agit
d'un procédé standard de topologie, branche des mathématiques que les physiciens utilisent notamment pour modéliser l'univers) : on prend un disque, on ne lui rajoute qu'un point, mais ce de façon à ce que toutes ses directions aboutissent à ce point, qu'on appelle "point à l'infini". En pratique, voici ce qu'on fait : on prend un disque, puis on prend un point hors de ce disque ; ensuite on fait converger toutes les directions qui partent du centre de ce disque vers ce point, en pinçant toutes les directions vers ce point : il semblerait alors que la feuille se replie sur elle-même, pour donner quelque chose de semblable à une… sphère. En effet, considérer une sphère, d'un côté, et considérer un disque auquel on a rajouté un point vers lequel ses directions tendent, d'un autre côté, revient à la même chose ! Alors que sur une feuille plate, notre regard (c'est-à-dire les rayons lumineux qui partent de ce que nous regardons et frappent notre rétine) se fait en ligne droite, sur la compactification, il s'agit de courbes qui convergent par construction vers le point à l'infini. Ainsi, un être à deux dimensions vivant sur ce disque regardera dans n'importe quelle direction, son regard aboutira à ce point à l'infini, qui correspondrait à une sorte de "pôle nord" de la sphère. Si on revient maintenant à notre univers à trois dimensions, on peut faire de même : la compactification d'Alexandroff conduirait à transformer la sphère en une "hypersphère" : et quelle que soit la direction vers laquelle regarderaient les habitants de la sphère – qui, eux, vivent dans trois dimensions seulement –, leur regard aboutirait à "l'analogue du pôle nord". Ceci suffit alors pour montrer que les deux éléments que sont la sphéricité d'une terre sur tous les points de la surface de laquelle les êtres humains se trouvent et la croyance de chacun d'eux disant "Dieu est au-dessus de moi", n'impliquent pas la sphéricité du Trône de Dieu.
Signalons que ce genre de construction n'est pas artificiel : au contraire, les physiciens ont déduit de leurs investigations qu'il est nécessaire de travailler avec des compactifications, car le modèle de l'univers plat n'est pas correct (en relativité notamment). (Je tiens à remercier Mamode Yasine pour ses précieuses informations et le débat qui s'est ensuivi.)

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Les 8 points essentiels à propos de la question qui nous intéresse ici :

1) "Il n'y a aucun doute sur le fait que lorsque Dieu a créé les créatures, Il ne les a pas créées en Son Etre... Il est donc certain qu'Il les a créées hors de Son Etre" (Ibn Abi-l-'Izz).

2) "Nous déclarons Dieu pur de la limite qui le confinerait. On ne cite pas à Son Sujet une limite qui Le confinerait mais une limite par laquelle la Grandeur de Son Etre se distingue de Ses créatures" (al-Wâssitî).

3) Dieu est trop élevé pour être comparé à un concept ou à une chose terrestre, ou pour que les raisons L'atteignent.

4) D'un autre côté, Dieu S'est qualifié par certains mots, lesquels, comme tout mot, ont un sens (ma'nâ).

5) Or ces mots ont également été (par la suite) employés pour désigner des choses terrestres. Le risque était alors que des humains comprennent de ces mots, lorsqu'employés au Sujet de Dieu, la même réalité (haqîqa) qu'ils décrivent lorsqu'employés au sujet des choses visibles.

6) Dieu a donc également rappelé que rien n'est semblable à Lui.

7) "On ne qualifie Dieu que par les termes par lesquels Lui-même S'est qualifié ou Son Messager L'a qualifié  ; on ne dépasse pas (à ce sujet) le Coran et les Hadîths" (Ahmad ibn Hanbal).

8) "Ainsi ont dit plus d'un parmi les a'ïmma, parmi lesquels Sufyân ath-Thawrî, Mâlik ibn Anas, Ibn 'Uyayna et Ibn ul-Mubârak : ce genre de textes est dit et on y apporte foi, mais sans traiter le "comment" (at-Tirmidhî). "Is'hâq ibn Ibrâhîm [ibn Râhwayh] a dit : "Ces termes évoquant les Attributs divins, les répéter tels que les sources nous les ont donnés, ce n'est pas leur donner un sens anthropomorphique. Par contre c'est le fait de dire : "Il entend comme (telle créature entend)" et : "Il voit comme (telle créature voit)" qui consisterait à donner à ces termes un sens anthropomorphique"" (at-Tirmidhî).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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